dimanche 12 juin 2011

Le terme épars - René Char (1907-1988)

Si tu cries, le monde se tait: il s'éloigne avec ton propre monde.

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.

Qui convertit l'aiguillon en fleur arrondit l'éclair.

La foudre n'a qu'une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s'exhausse, sentiers sans miettes.

Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer. Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.

Le soir se libère du marteau, l'homme reste enchaîné à son cœur.

L'oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.

Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.

Un brin d'allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre. L'arbre de plein vent est solitaire. L'étreinte du vent l'est plus encore.

Comme l'incurieuse vérité serait exsangue s'il n'y avait pas ce brisant de rougeur au loin où ne sont point gravés le doute et le dit du présent. Nous avançons, abandonnant toute parole en nous le promettant.



René Char, Le terme épars, Le Nu perdu et autres poèmes (1964-1975)



Le titre du poème, le "terme",  désigne une limite, une échéance, l’aboutissement d’une série mais désigne aussi un mot, une expression. Il faut dans ce texte que le terme, le but, éclate, soit épars, volatilisé pour permettre au langage d’être à son tour volatilisé. C’est la pulvérisation du poème qui est annoncée. Le mot "épars" est caractéristique de ce qui est informe, il peut s'agir du Monde. Le titre a une valeur programmatique. Il programme cet émiettement du texte. Le texte est épars, il illustre le projet du poème: produire un texte en état de pulvérisation.  Char essaie de restituer dans le poème une libre circulation du sens. La discontinuité, c’est l’émiettement du sens.

L’homme et le monde sont dans une position d’opposition. La parole humaine fait taire celle du monde. Il y a deux paroles hétérogènes: celle du monde et la parole humaine, différente, articulée. C’est comme un système de vases communicants : l’apparition de la parole humaine implique que le monde se tait.

L’homme se retrouve coupé du monde par le langage. La parole humaine est coupable de s’être abstraite du monde. Le poème postule que l’homme ne parle pas avec le monde, sa voix se détache. On assiste à une tentative désespérée pour naturaliser la parole humaine, conjurer son caractère artificiel. Le même mot est employé pour "monde" et "ton monde", sorte de dénominateur commun. Au commencement (mythique), l’homme faisait corps avec le monde puis il y a eu un moment fatal: la parole survient. L’homme perd la part de lui-même, la part désirante qui cherche un rapport fusionnel avec le monde. Le constat est tragique. Le reste du poème constitue une invention de remèdes à ce problème.

Deux attitudes s’opposent: donner et reprendre. L’homme est toujours porté à reprendre. Attitude qui consiste à construire un contre-monde, artificiel, qui tend à se substituer au monde naturel. La perte, c’est la fusion du monde ("donner" c'est participer aux choses). L’avarice, c’est la volonté de créer un contre-monde ("reprendre" c'est une attitude de séparation). Reprendre est un réflexe donc il faut donner plus pour que le solde soit positif. C’est un mode d’emploi pour triompher de la séparation.

L’oiseau renvoie au langage primitif, naturel, le chant du monde. L’oiseau est SOUS terre, c’est là une contradiction. L’homme est celui qui a colonisé la surface et a renvoyé dans les profondeurs la libre expression du monde, l’expression naturelle. L’homme a perdu le contact avec le réel. C’est un deuil, une souffrance humaine. 



René Char (1907-1988)
René Char est un poète et résistant français né le 14 juin 1907 à L'Isle-sur-la-Sorgue et décédé à Paris le 19 février 1988.

En 1929 René Char adhère au mouvement surréaliste. Toutefois, en 1934, il reprend son indépendance. Son œuvre devient celle d'un solitaire ne souffrant aucune compromission. Elle témoigne de son insoumission devant les agressions du monde. Char est un homme d'action, le devenir du monde l'importe au plus haut. En 1937, il dédie son Placard pour un chemin des écoliers aux "enfants d'Espagne". Démobilisé en 1940, il entre presque aussitôt dans la Résistance sous le nom de guerre d'Alexandre. 

Il écrit son journal, chronique de la résistance, qui sera publié sous le nom les Feuillets d'Hypnos (1946). En 1948, le danger de pollution de la nature lui inspire une pièce, le Soleil des eaux. En 1965, il mène campagne contre l'implantation de fusées nucléaires sur le plateau d'Albion.

La poésie de Char puise sans cesse dans le réel et dans la terre. Il est enraciné dans son pays natal et s'inspire abondamment de la Provence, de ses pierres, sa flore et sa faune. Mais ce côté bucolique n'est que l'apparence d'une recherche toujours plus rigoureuse de son état d'homme "Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain".

René Char meurt d'une crise cardiaque le 19 février 1988. En mai de la même année, paraîtra un recueil posthume " L'éloge d'une soupçonnée".
René Char compte autant d'ennemis irréductibles que d'amis fidèles. Cela n'a rien d'étonnant : celui qui, après avoir été un membre déterminants du mouvement Surréaliste, fut l'un des poètes les plus actifs de la Résistance contre le nazisme, n'était pas un homme de compromis.

La poésie de René Char est souvent elliptique et métaphorique, toujours incendiée de l'intérieur, à vrai dire sacrale plus que sacrée. Certains critiques l'ont d'ailleurs située avec intelligence "entre le dénombrement somptueux de Saint-John Perse et l'approche vertigineuse de la nuit d'Henri Michaux". René Char a pour maîtres Héraclite et Heidegger. Il apparaît plus métaphysicien que franchement spirituel. Le poète, expert en aphorismes, est l'intercesseur d'un autre monde, mais cet "autre monde", "au-dessus du vent" fait encore partie intégrante de l'ici-bas du quotidien pour René Char. De toute façon, il le dit clairement, la poésie ne peut craindre "de nommer les choses impossibles à décrire".

De René Char, Albert Camus a écrit: "Je tiens René Char pour notre plus grand poète vivant et Fureur et mystère pour ce que la poésie française nous a donné de plus surprenant depuis Les Illuminations et Alcools [...] 

La nouveauté de Char est éclatante, en effet. Il est sans doute passé par le surréalisme, mais il s'y est prêté plutôt que donné, le temps d'apercevoir que son pas était mieux assuré quand il marchait seul. Dès la parution de Seuls demeurent, une poignée de poèmes suffirent en tout cas à faire lever sur notre poésie un vent libre et vierge. Après tant d'années où nos poètes, voués d'abord à la fabrication de « bibelots d'inanité », n'avaient lâché le luth que pour emboucher le clairon, la poésie devenait bûcher salubre. [...] 

L'homme et l'artiste, qui marchent du même pas, se sont trempés hier dans la lutte contre le totalitarisme hitlérien, aujourd'hui dans la dénonciation des nihilismes contraires et complices qui déchirent notre monde [...] 

Poète de la révolte et de la liberté, il n'a jamais accepté la complaisance, ni confondu, selon son expression, la révolte avec l'humeur [...] 

Sans l'avoir voulu, et seulement pour n'avoir rien refusé de son temps, Char fait plus alors que nous exprimer : il est aussi le poète de nos lendemains. Il rassemble, quoique solitaire, et à l'admiration qu'il suscite se mêle cette grande chaleur fraternelle où les hommes portent leurs meilleurs fruits. Soyons-en sûrs, c'est à des œuvres comme celle-ci que nous pourrons désormais demander recours et clairvoyance."



video
Michel Soutter filme René Char à l'Isle-sur-la-Sorgue (1967)

1 commentaire:

  1. René Char, tu connais la perversion du monde ;
    Et tu as, pour cela, beaucoup à lui donner.
    Tu vois un labyrinthe et, sans être étonné,
    Tu décris en trois mots sa structure féconde.

    L'aiguillon sous ta main devient une fleurette,
    De la même façon, tu arrondis l'éclair ;
    Oiseau, serpent et chien sont tes frères de chair,
    Ton coeur vibre toujours quand ton marteau s'arrête.

    Tu as rempli ta vie de quelques folles feuilles,
    Brûlant un vieux bouquin dans l'étendue des vents ;
    La plage te plaît bien, tu y marches souvent,
    Ta plume s'y repose et ton coeur s'y recueille.

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