mardi 28 juin 2011

La victoire de la lumière sur l'obscurité - Hans Makart (1840-1884)


La victoire de la lumière sur l'obscurité (1883-1884), Huile sur toile, 170x184 cm, Östereichische Galerie Belvedere, Vienne, Autriche


Hans Makart (28 mai  1840 - 3 octobre  1884) est un peintre et décorateur autrichien du XIXe siècle. Il est connu pour son influence sur Gustav Klimt et d'autres artistes autrichiens, mais en son temps, il était lui-même considéré comme un artiste important et une figure célèbre de la culture viennoise. Être reçu dans son atelier du centre historique de Vienne, une ancienne fonderie au décor surchargé de tableaux, tentures, tapis de fourrure, était considéré comme un "must".

Peintre d'histoire, Makart est l'un des plus brillants représentants de la grande peinture décorative en Europe autour de 1870. Après des débuts difficiles, il connut une carrière fulgurante interrompue par une mort prématurée. 

Faute de moyens, il dut interrompre ses études à l'académie des Beaux-Arts de Vienne. Le prince-évêque de Salzbourg s'intéressa à lui et l'envoya à Munich, où il devint, en 1861, élève de Piloty, peintre d'histoire dans la lignée de Delaroche, qui dominait alors l'école munichoise. Huit ans plus tard, il était appelé à Vienne, où un atelier lui était aménagé aux frais de l'État ; il devint en 1879 professeur de peinture d'histoire à l'académie des Beaux-Arts. En 1875-1876, il accompagne en Égypte le peintre Lenbach, avec qui il s'était lié dans l'atelier de Piloty. 

Hans Makart (1840-1884) - Autoportrait
Prodigieusement doué, trop sans doute pour savoir renoncer à la virtuosité d'un éclat tout superficiel, Makart a abordé un peu tous les genres de peintures, mais ce sont ses portraits, très déshabillés, de femmes du monde, qui ont fait certes scandale, mais contribuèrent aussi non seulement à sa renommée mais aussi à sa fortune.

 Hans Makart est un des précurseurs de l'art moderne, qualifié de "peintre des sens", en référence à ses tableaux grand format, à l'érotisme marqué. L’œuvre prolifique du peintre, aussi considéré comme le "chef-décorateur" de la société aristocrato-bourgeoise viennoise de la deuxième moitié du XIXème siècle a assuré sa renommée.

Adulé de son vivant, ses contemporains parlaient du "style Makart", puis, après sa mort, de "l'époque Makart".

samedi 25 juin 2011

Agnus Dei, Adagio for Strings, Op.11 - Samuel Barber (1910-1981)

Samuel Osborne Barber (9 mars 1910 - 23 janvier 1981) est un compositeur américain.

L'Adagio pour cordes est une œuvre pour orchestre à cordes, arrangée par le compositeur Samuel Barber à partir de son premier quatuor à cordes. C'est l'œuvre la plus connue de Barber. L'Adagio pour cordes provient d'un mouvement de son quatuor à cordes n°1, Op. 11, composé en 1936. Il suit un premier mouvement brutal et très différent, et précède une courte reprise de cette musique. 

En janvier 1938, Barber envoya le morceau à Arturo Toscanini. Le chef d'orchestre rendit la partition sans commentaire, et Barber, vexé, évita de le revoir. Toscanini lui envoya alors un mot par le biais d'un ami, disant qu'il envisageait de jouer l'œuvre et qu'il la lui avait rendue parce qu'il l'avait déjà mémorisée. L'arrangement de Barber lui-même pour orchestre à cordes fut créé par Arturo Toscanini avec l'orchestre symphonique de la NBC le 5 novembre 1938 à New York. Le compositeur arrangea aussi le morceau en 1967 pour un chœur de huit chanteurs, sous forme d'Agnus Dei.

L'œuvre utilise une forme d'arc: une mélodie ascendante semblable à une marche est inversée, étendue et soumise à des variations. L'adagio de Barber a quelques ressemblances avec l'adagietto de la Symphonie n°5 de Mahler.



Découvrez la playlist Samuel Barber avec Samuel Barber



Samuel Barber (1910-1981)
Né à West Chester (Pennsylvanie), il commence à composer dès l'âge de sept ans. Il étudie au Curtis Institute of Music à Philadelphie avant de devenir élève de l'Académie américaine de Rome en 1935. L'année suivante, il écrit son quatuor à cordes en si mineur, dont il arrangera plus tard le second mouvement — à la suggestion d'Arturo Toscanini — pour orchestre à cordes sous le nom Adagio for Strings, puis pour chœur sous le nom d'Agnus Dei. 

Ce mouvement est devenu très populaire : il est utilisé pour les funérailles d'État et les services commémoratifs publics des États-Unis depuis la mort de Franklin Roosevelt. On peut l'entendre dans la scène finale du film Elephant Man de David Lynch; il fut repris et arrangé par Georges Delerue, comme thème principal du film Platoon d'Oliver Stone. 

Le compositeur est mort à New York en 1981.

La popularité de son Adagio a quelque peu occulté le reste de son œuvre. Aucune de ses autres pièces n'a connu le même succès, mais certaines sont régulièrement jouées et enregistrées. Toutefois, Barber est considéré comme l'un des plus talentueux compositeurs américains du XXe siècle. Il a évité les expérimentations de ses contemporains, préférant des harmonies et des formes plus traditionnelles. Son œuvre est mélodique et souvent décrite comme néo-romantique, bien que certaines de ses œuvres ultérieures, notamment le Third Essay for Orchestra et la Medea's Dance of Vengeance, fassent montre d'une utilisation magistrale d'effets percussifs, de modernisme et d'effets néo-stravinskiens.


Agnus Dei (arrangé à partir de Adagio for Strings, Op. 11) - Samuel Barber

lundi 20 juin 2011

Jésus que ma joie demeure Cantate BWV 147 - Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Johann Sebastian Bach, né le 21 mars 1685, mort le 28 juillet 1750, en français Jean-Sébastien Bach, est un compositeur de génie, organiste, claveciniste, violoniste et altiste allemand. Aujourd'hui, Johann Sebastian Bach est considéré comme le plus grand compositeur du style baroque et comme l'un des plus importants de tous les temps. De grands compositeurs, tels que Mozart, Beethoven, Berlioz, Brahms, Wagner, etc., reconnaissent en lui un maître insurpassable.


Découvrez la playlist Bach 2 avec Various Artists



Compositions remarquables de Jean-Sébastien Bach

* Cantates BWV 4, BWV 9, BWV 21, BWV 78, BWV 106, BWV 140, BWV 136, BWV 140 (Cantate du Veilleur), BWV 198, BWV 146, BWV 147, BWV 177, BWV 127, BWV 35, BWV 51, BWV 56, BWV 82, BWV 198 (Trauer-Ode), BWV 201, BWV 205, BWV 208, BWV 211, BWV 212.
* Passion selon Saint Jean, BWV 245
* Passion selon Saint Matthieu, BWV 244
* Messe en si mineur BWV 232
* Oratorio de Noël, BWV 248
* Magnificat, BWV 243
* Motets, BWV 225 à BWV 231
* Toccata et fugue en ré mineur pour orgue, BWV 565 et quelques autres couples de Prélude et Fugue ou Fantaisie et Fugue comme BWV 534, 538, 541, 542, 543, 544, 545, 546, 548,
* Passacaille et fugue en do mineur BWV 582
* Les variations Goldberg, BWV 988
* Les six partitas pour clavecin, BWV 825 à BWV 830
* Inventions et symphonies, BWV 772 à BWV 801
* Inventions, BWV 772
* Symphonie, BWV 787
* Les 6 suites anglaises, BWV 806-811
* Les 6 suites françaises, BWV 812-817
* Le clavier bien tempéré, BWV 846 à BWV 893
* Prélude I, BWV 846
* Fantaisie chromatique et fugue, BWV 903
* Concerto italien, BWV 971
* Sonates et partitas pour violon seul, BWV 1001 à BWV 1006
* Suites pour violoncelle seul, BWV 1007 à BWV 1012
* Sonates pour flûte, BWV 1013, BWV 1020, BWV 1030 à BWV 1035
* Les six concertos brandebourgeois, BWV 1046 à BWV 1051
* Concertos pour violon, BWV 1041, BWV 1042, BWV 1043
* Concertos pour clavecin, BWV 1052 à BWV 1065
* Suites pour orchestre, BWV 1066 à BWV 1069
* L'Offrande musicale, BWV 1079
* L'Art de la fugue, BWV 1080

lundi 13 juin 2011

La mort: un défi à la vie - Jean Garneau (1941-2005)

Peinture de Yan Pei-Ming (1960-)
La mort n'est pas un sujet auquel nous pensons volontiers. La plupart du temps, nous avons tendance à faire comme si cette réalité n'existait pas ou ne nous concernait pas. Pourtant, c'est une question qui nous touche tous directement. Du fait que nous sommes vivants, nous sommes voués à mourir tôt ou tard, d'une mort définitive.

C'est un des paradoxes les plus troublants de notre existence et probablement la réalité la plus révoltante qui soit. Nous recevons une seule vie dont la durée est limitée mais inconnue et dont la fin est inéluctable, irrémédiable et définitive. C'est comme si on nous donnait un cadeau tout en nous le retirant.

Il n'est pas étonnant que les humains aient inventé une variété de moyens pour tenter d'éviter cette dure réalité. Il faut bien reconnaître que la seule alternative n'est pas très attrayante à première vue. Si nous ne fuyons pas devant ce défi, il faut accepter et intégrer la mort comme une dimension fondamentale de notre existence; y consentir d'avance pour lui faire une place dans notre façon de vivre. Ce n'est sûrement pas un projet capable de mobiliser les masses!

La mort est un des quatre défis fondamentaux de l'existence humaine. Pour certains, c'est le plus exigeant alors que pour d'autres les plus grandes difficultés sont ailleurs. Mais pour tous, il s'agit d'une question que la vie nous présente et à laquelle il nous faut trouver des réponses qui auront un effet important sur l'ensemble de notre existence.

L'évitement

Dans la mesure du possible, la plupart d'entre nous évitons de penser à la mort. Mais il nous arrive tous, de temps en temps, de nous faire rattraper par cette question. Les événements de notre vie se chargent de nous la rappeler. La mort imprévue d'un être cher, un accident sérieux, une maladie grave ou une tragédie dans notre environnement viennent nous rappeler que nous pouvons mourir à tout moment, que notre vie pourrait être radicalement écourtée ou soudainement changée de façon drastique.

Lorsque ces accidents de parcours nous forcent à considérer notre mort comme une réalité importante, il se produit un phénomène remarquable: nous devenons plus intensément vivants et plus sensibles à ce qui est le plus important dans notre vie.

Nos priorités changent alors pour donner plus d'importance à ce qui nous semble essentiel. Nous jetons un regard plus critique sur les "urgences" auxquelles nous consacrons notre temps. Et nous décidons de nous occuper davantage de ce qui nous importe le plus: notre famille, les satisfactions importantes pour notre bonheur, nos valeurs prédominantes, le plaisir que nous prenons à vivre, etc. Puis le tourbillon de la vie reprend éventuellement le dessus et nous invite à oublier ces épreuves. Nous recommençons alors à redonner la première place à des urgences superficielles.

Il s'agit d'un étrange paradoxe. Lorsque nous parvenons à oublier que notre vie est limitée dans le temps, nous devenons moins vivants, alors que nous le devenons davantage lorsque nous sommes conscients de la mort qui nous attend.



Pourquoi cet évitement ?

En tant qu'être vivant, chacun de nous cherche à maximiser sa vie dans la mesure du possible. Il recherche un épanouissement aussi complet qu'il le peut et se mobilise pour protéger sa vie lorsqu'elle est menacée. C'est la tendance actualisante qui nous oriente dans cette direction.

Or, nous apprenons un jour que notre vie est un bien périssable qui porte les germes de sa propre destruction. Certaines de ses caractéristiques en sont en effet l'antithèse: nous avons une seule vie qui prend nécessairement fin par une mort imprévisible et inéluctable.

Autrement dit: il faut inclure dans la définition de la vie les éléments suivants: sa durée est limitée; le moment de sa fin n'est pas défini à l'avance; la mort est définitive; chaque être vivant n'a qu'une seule vie.

Nous n'avons pas vraiment le choix: la mort est nécessairement la dernière partie de notre vie. Mais il est difficile d'accepter cette réalité; notre mission comme être vivant est de vivre le plus complètement possible et non pas d'arrêter de vivre!

C'est pour cela que nous parlons ici d'un défi existentiel. Il s'agit d‘un paradoxe que nous devons accepter et auquel nous devons parvenir à donner un sens satisfaisant.

Mais comme devant les autres défis de ce genre, nous avons aussi l'option du déni. Nous pouvons refuser la réalité, faire comme si elle n'existait pas, créer des idées qui nous aideront à fermer les yeux sur cette vérité qui nous semble inacceptable.

Un défi plus ou moins évité

La vie nous présente ce défi de la mort et chacun d'entre nous doit trouver sa propre façon d'y faire face. Les variantes sont forcément nombreuses, mais il est intéressant de les situer selon le degré d'évitement qu'elles comportent. En effet, cette dimension est importante car elle détermine dans quelle mesure nous sommes menacés par cette réalité et combien nous irons loin dans nos tentatives pour éviter d'y faire face.

Au minimum, la mort est une réalité à laquelle nous n'aimons pas faire face. Elle fait partie de notre vie, nous acceptons les moments où elle se présente à nous, mais nous n'y revenons pas lorsque les événements ne nous y forcent pas. C'est, en gros, l'attitude des personnes pour qui la mort n'est pas vraiment un problème.

Au maximum, nous traitons la mort comme une futilité, comme si elle n'avait pas vraiment d'importance ou comme si elle n'était pas réelle. Nous pouvons nier une ou l'autre de ses caractéristiques pour y parvenir.

Par exemple, la mort perd de sa gravité si notre vie est uniquement souffrante. Elle peut même devenir un soulagement ou une libération. Elle perd aussi beaucoup d'importance si nous croyons ressusciter ailleurs dans de meilleures conditions. Elle est alors un passage nécessaire vers une vie meilleure, un peu de la même façon qu'une intervention chirurgicale qui nous guérirait vraiment d'une maladie.

Entre ces deux pôles, on trouve une panoplie d'évitements plus ou moins massifs. La forme qu'ils prennent est secondaire. Ce qui est vraiment important, c'est le rôle qu'ils jouent dans l'équilibre intérieur de la personne.

Les évitements les plus sérieux deviennent des dénis existentiels qui sont nécessaires au maintien de l'équilibre psychique. Tout ce qui les contredit est alors une menace qui provoque une angoisse intense et mobilise toutes les défenses de la personne.

Lorsqu'il s'agit d'un déni de ce genre, c'est toute la personnalité de l'individu qui s'appuie sur ce déni et s'est organisée en fonction de celui-ci. C'est pour cette raison que la menace est aussi intense, que l'angoisse est aussi envahissante et que les défenses sont aussi vigoureuses. Et comme tout repose sur le refus d'une réalité inévitable, la personne souffre évidemment d'une insécurité qui atteint toutes les dimensions de son existence. Elle sait confusément que sa sécurité dépend d'une illusion et d'un évitement de la réalité.

Les principales formes de déni

Il n'est pas facile de nier une réalité aussi grossièrement évidente que la mort. Mais l'esprit humain est capable de prouesses étonnantes lorsqu'il s'agit de justifier ses déficiences. Les formes du déni de la mort illustrent bien cette créativité défensive. Il serait impossible de les énumérer toutes car elles sont des adaptations individuelles, mais voici les composantes qu'on rencontre le plus fréquemment.

- Ce n'est pas vrai

On peut nier la mort en prétendant qu'elle n'est pas réelle, qu'il ne s'agit que d'une illusion. À première vue, il semble s'agir d'une solution difficilement utilisable; la mort d'un être cher nous semble bien réelle! Pourtant, c'est une des formes les plus répandues du déni de la mort, une de celles qu'on rencontre le plus souvent jusque dans les salons funéraires et les services religieux, l'endroit où on est nécessairement confronté à une mort bien réelle.

C'est évidemment la version religieuse qui est la forme la plus populaire de ce déni. Il suffit de décider qu'une vie éternelle ou un paradis nous attend juste après notre mort pour donner à cette dernière un caractère irréel. Ce n'est plus la fin d'une vie mais le début d'une vie meilleure. Et cette croyance peut être assez puissante pour nous consoler de la perte de la personne aimée dont le corps est juste devant nous.

Mais il y a des situations où la mort semble tout aussi irréelle sans qu'une idéologie religieuse ne promette une nouvelle vie instantanée. Dans ces cas, l'idée de la mort est trop abstraite pour avoir un impact. Un peu comme le serait la mort d'un personnage de film ou la perte d'une des trois ou cinq vies dont on dispose dans un jeu vidéo.

C'est apparemment ce qui se passe parfois lors de tueries un peu gratuites, particulièrement par des jeunes. Ce n'est qu'après coup que leur apparaît clairement le fait que la personne est vraiment morte et qu'il ne suffira pas d'insérer une nouvelle pièce pour qu'elle se relève et que tout revienne à la normale. On a même développé des méthodes efficaces de réhabilitation en s'appuyant sur un contact réel entre le délinquant et sa victime.

Une autre variante populaire est celle où on cherche à se survivre. Sans nier directement la mort elle-même, on veut alors continuer d'agir après sa mort. C'est la fin de l'activité, de l'influence et du contrôle qui est niée, plus que la mort physique.

Dans certains cas, la personne cherche à exercer son contrôle sur ses proches en associant des contraintes à un héritage. Dans d'autres, elle veut plutôt poursuivre une oeuvre qui lui tient à coeur en agissant après sa mort par l'entremise d'une entité comme une fondation. Parfois, il s'agit d'exercer une influence sociale à travers des publications qui restent disponibles après la mort. Mais dans tous ces cas, la constante reste la même: on veut continuer d'agir sur les autres après sa mort, on refuse de disparaître.

- Ce n'est pas définitif

Il s'agit d'une variante proche de la précédente. Au lieu de croire que la vraie vie nous attend dès notre mort, nous considérons que nous avons plusieurs vies à vivre. Un délai est habituellement prévu d'une vie à la suivante; un changement important dans notre situation est également inclus, en fonction de notre mérite la plupart du temps.

Mais il y a d'autres variantes populaires qui s'appuient sur l'idée de survivre à soi-même. Avoir des enfants peut facilement servir à se donner l'illusion de survivre à travers eux. Créer une entreprise peut également avoir cette fonction psychique. (Mais ce n'est évidemment pas toujours le cas. On peut avoir des enfants ou créer des entreprises pour toutes sortes d'autres raisons, saines ou malsaines. Ce qui compte, pour déterminer s'il s'agit vraiment d'un déni, c'est le but, au moins en partie conscient, de "se survivre".)

Ces formes de déni sont particulièrement attirantes pour les personnes qui ont le sentiment de ne pas avoir complété ce qu'elles voulaient réaliser. Plutôt que de faire face à un sentiment d'échec ou d'accepter ses limites, il est tentant de chercher à se réaliser à travers ses descendants ou ses successeurs.

Une autre forme de déni peut se mettre au service de besoins psychiques inassouvis: garder le contact avec les personnes disparues. En cherchant à communiquer avec des personnes décédées, on neutralise la mort de deux façons à la fois. Non seulement on attribue une vie quelconque au disparu afin qu'il puisse nous répondre ou nous interpeller, mais en plus on transcende la frontière entre les vivants et l'au-delà par une communication directe.

Qu'on fasse l'effort de réaliser une telle communication ou qu'on estime y être parvenu, la situation est la même du point de vue du déni de la mort. On refuse d'admettre que la personne est réellement morte et que nous ne réussirons pas ce que nous n'avons pas encore réussi à faire avec elle. Plutôt que de renoncer à la satisfaction du besoin, on choisit l'illusion du "contact avec les esprits". C'est un signe clair de l'importance de l'enjeu, de la gravité du manque qu'on cherche à combler. Et on trouve facilement des opportunistes qui en profitent pour s'enrichir en nourrissant l'illusion.

- Ce n'est pas grave

Une autre façon de reculer devant le défi paradoxal que la mort nous présente, c'est de chercher à en diminuer l'importance. La façon la plus simple d'y parvenir est de nier la valeur de la vie elle-même. Mais ce n'est pas une tâche facile! C'est peut-être pour cela que cette méthode est adoptée surtout par les personnes qui ne lésinent pas devant la souffrance.

Essentiellement, les variantes de cette méthode reposent sur la tentative de rendre la vie désagréable ou souffrante. Et comme la recherche de satisfaction est plus exigeante que son évitement, le succès est presque assuré pourvu que la motivation soit suffisante.

Par exemple, on peut choisir de se donner une vie de sacrifices dans l'espoir de mériter plus tard un dédommagement proportionnel. Cette option peut facilement apparaître comme avantageuse à celui dont les conditions de vie ne laissent pas attendre beaucoup de satisfaction; il renonce à peu en échange d'avantages substantiels. Elle peut aussi être attirante pour la personne qui n'a pas confiance en ses moyens. Quand on a une faible estime de soi, il apparaît moins difficile de réussir son sacrifice que de prendre sa satisfaction en mains.

La vie de sacrifice pour mériter "la vie éternelle", le sacrifice généralisé d'une mère en faveur de sa famille, le travail acharné dans des conditions affreuses que le militant s'inflige pour le bien commun sont des exemples fréquents de cette forme de déni. Pour toutes ces personnes, il est clair que les souffrances actuelles sont le prix à payer pour obtenir éventuellement des gratifications nettement plus importantes.

Mais comme tous les dénis, cette méthode est vouée à l'échec: la vie éternellement heureuse, la reconnaissance infinie ou la gloire ne nous attendent jamais vraiment au bout de ce chemin. C'est plutôt l'angoisse, l'amertume et la révolte qu'on y rencontre, car la magie attendue est une illusion dont on découvre trop tard les effets irréparables.

- Ce n'est pas incontrôlable

D'autres formes de déni s'attaquent directement au fait que la mort ne peut être prévue ou contrôlée. Plutôt que de vivre avec la conscience du fait que nous pouvons mourir à tout moment sans l'avoir prévu à l'avance, nous tentons par diverses astuces de gagner une certaine maîtrise sur ce moment.

Je ne parle pas ici de la personne qui fait tout ce qu'elle peut pour vaincre une maladie mortelle et faire mentir les statistiques médicales. Cette personne ne fait que son devoir fondamental d'être vivant: chercher à protéger et maximiser sa vie autant qu'elle le peut dans les conditions où elle se trouve.

Il s'agit plutôt de la personne qui défie la mort, celle qui prend des risques extrêmes dans le seul but d'en sortir vivante. Souvent, ce n'est que dans la montée d'adrénaline que cette personne se sent "vraiment vivante". Elle confond la peur de mourir avec une vie intense et devient plus ou moins "accrochée" à cette drogue naturelle qui vient de l'intérieur.

Mais cette description laisse une large place à l'interprétation. Qu'est-ce qu'on peut considérer comme un risque extrême ou excessif? Comment distinguer la recherche de maîtrise qu'on retrouve dans les sports extrêmes de la prise de risques inconsidérés. Le pilote de formule 1 n'est pas nécessairement un casse-cou, même s'il exerce une occupation dont les risques sont élevés. Le saut en Bungee, par contre, peut être vécu comme un défi à la mort même si les risques réels sont minimes. Ce sont les motifs de la personne qui seuls permettent de faire les distinctions appropriées et il est toujours difficile d'en juger de l'extérieur.

Il faut aussi inclure dans ce groupe la méthode inverse: celle qui vise à protéger sa vie à tout prix comme s'il s'agissait d'un objet d'une très grande fragilité. On pourrait comparer cette attitude à une forme de surprotection de soi-même. L'exemple classique serait l'hypocondriaque qui est constamment à l'affût d'une maladie mortelle. Mais on peut aussi penser à la personne qui fait de la prévention de tous les risques une priorité absolue.

Cette approche préventive est elle aussi vouée à l'échec. Elle peut tout au plus réussir à prolonger un peu la vie, mais à quel prix! Vivre dans la peur perpétuelle, toujours à l'affût d'une nouvelle menace, toujours prêt à se retenir pour éviter les excès ou les abus n'est sûrement pas un sort enviable. Vivre moins intensément et moins librement pour durer plus longtemps est probablement toujours un marché de dupe. Non seulement on se condamne à une angoisse perpétuelle mais en plus on s'assure d'éprouver le regret de ne pas avoir assez vécu lorsque vient la fin.

Et il y a aussi la méthode la plus radicale pour nier le caractère imprévisible de la mort. Plutôt que d'être à la merci des événements, on peut choisir le moment de sa mort en la provoquant soi-même. Mais il est rare, et pour cause, que le suicide soit utilisé comme déni de la mort. La plupart du temps, il a d'autres but tout aussi importants qui s'expliquent par l'évitement d'autres défis existentiels.

Les formes les plus fréquentes de suicide dont le but essentiel est de nier la mort sont celles qui impliquent une destruction progressive qui découle d'un abus répété. Les décès accidentels par surdose de drogue peuvent faire partie de cette catégorie. C'est le cas aussi de ceux qui découlent d'un important abus d'alcool combiné à des risques pris volontairement. Dans les deux cas, l'effort de destruction est visible pour tous, y compris la victime, et la partie accidentelle est secondaire.   


Vivre pleinement est le véritable enjeu du défi de la mort

Toutes les méthodes évoquées jusqu'ici ont un but commun: éviter de faire face à la réalité de la mort et à ses effets sur nous. Elles ne peuvent évidemment nous empêcher d'être mortels. Tout ce qu'elles sont capables de réussir, c'est de nous laisser oublier temporairement cette réalité et de nous permettre d'éviter d'en ressentir les effets sur notre vision de nous-même et de notre vie. C'est le but qu'elles visent directement et c'est le seul qu'elles atteignent efficacement.

Mais le déni de la mort a des effets pernicieux qui dépassent largement les buts visés. Il affecte profondément la qualité de notre vie et de nos relations avec les autres. Notre capacité de vivre pleinement est le véritable enjeu du défi de la mort.

Source: article de Jean Garneau tiré du magazine électronique "La lettre du psy

vendredi 10 juin 2011

L'homme le plus puissant - Yan Pei-Ming (1960-)

L'homme le plus puissant, Huile sur toile - Yan Pei-Ming



Yan Pei-Ming (1960-)
Yan Pei-Ming est un artiste chinois, né en 1960 à Shanghai (Chine), installé en France depuis 1980. Il vit et travaille à Dijon.  Né dans une famille ouvrière de Shanghai, Yan Pei-Ming a grandi dans l'ambiance de la guerre civile de la fin de la Révolution culturelle. En 1980 il arrive en France, et s'installe à Dijon. Il étudie pendant cinq ans à l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon, puis entre 1988 et 1989 à l'Institut des hautes études en arts plastiques de Paris. En 1993, il est pensionnaire à la Villa Médicis, à Rome, où il met en place son projet: les 108 brigands.

Yan Pei-Ming aime s'attaquer aux grands formats. Il peint sur des formats immenses et travaille avec de gros pinceaux. Il crée des saturations de noir, de blanc, de gris et parfois de rouge. Il peint des visages en gros plan et réalise des portraits-robots, des têtes de Mao, des portraits de son propre père, des Bruce Lee, des auto-portraits, des anonymes, des crânes...

Son œuvre s’est constituée dans le passage de la culture et de l’art chinois à la culture et l’art occidental, dans la traduction, l’échange et le quiproquo. La question de l’identité, du proche et du semblable le préoccupe. L’art du portrait est le lieu par excellence où ces traductions, ces transferts, se sont opérés, et où se maintient un double registre de significations. Il faut voir Ming peindre pour comprendre combien tout se joue dans la rapidité de l’exécution, dans l’attaque de la toile: comme dans la calligraphie traditionnelle, la peinture, chez lui, est le résultat d’un acte. Sous son pinceau défile toute une humanité de morts et de vivants, imaginaire ou réelle.

Portraiturés autant comme des types que pour eux-mêmes, les individus selon Ming sont hantés par la mort, le fichage de police, la condamnation, leur état de coupables ou de victimes potentielles. Mais c’est aussi que la peinture elle-même est une sorte de vaste entreprise criminelle.

En 1987, Ming est revenu sur le thème iconographique qui a marqué sa formation en Chine: le portrait du Grand Timonier, que la propagande du régime communiste a diffusé à des millions d’exemplaires à compter de 1962. Cette image stéréotypée montre moins une personne que, tout à la fois, l’idéalité d’un père putatif et la figure emblématique de l’Empire du Milieu. Le stéréotype est mis à distance par le traitement « torché », fatto presto, et par la monochromie (noir et blanc, ou rouge et blanc). Le Mao du Frac de Bourgogne est une grande peinture, faite de deux toiles assemblées. Le genre du portrait y est interprété en des termes empruntés au cinématographe : l’arrêt sur image et le gros plan panoramique. L’effet de prise de vue instantanée est accentué par le décentrement du personnage qui tourne le dos au centre de l’image, convention peu commune dans l’art du portrait, mais propre à engendrer un effet narratif certain. Du point de vue pictural, cet effet indique le hors champ d’une peinture de grand format qui veut rivaliser avec la loi du genre de la grande peinture abstraite à l’américaine : la présence murale.

À partir de 1988, Ming a décidé de ne plus peindre que des visages, ou plutôt des têtes. Il ne tiendra pas ce programme, et se désignera lui-même par la suite comme un tricheur, s’incluant ainsi dans la déréliction de l’humanité qu’il veut peindre. "Quand je fais un visage", aura-t-il l’occasion de déclarer, "il est tout à fait autonome et ne représente pas un personnage précis, je travaille sur l’anti-portrait".

Il reste en cela fidèle à une conception humaniste chinoise qui ne conçoit pas l’individu au-dessus des ensembles emboîtés dans lesquels il est inclus: famille, lignée, clan, Chine (ce qu’indique assez bien, du reste, le fait qu’en chinois l’ordre du nom propre soit l’inverse du nôtre). "Je m’intéresse à l’homme en général", dira encore Ming, "et mon travail peut être considéré comme une sorte de portrait universel".

Quand il imagine et peint des têtes anonymes, Ming ne laisse donc pas de place pour la représentation de la personne. Entre le portrait de Mao, qui n’est qu’un nom, un mythe, et Monsieur Tout-le-monde, qui n’en a pas, il n’y a rien. Certes, il se mettra à faire des portraits d’après modèle, à partir de 1991, mais il continuera à le faire selon une logique de la défiguration qui lui est propre.

Yan Pei-Ming s'intéresse à l'actualité, il a ainsi réalisé des portraits de l'escroc Madoff, de l'humoriste Coluche ou du président américain Barack Obama et du sénateur John McCain.

Depuis l'an 2000, il s'est intéressé à la sculpture avec des têtes en résine taillées au couteau et peintes en rouge. En 2006 il commence l'aquarelle.


Eros Center, Prostituée de Francfort, Huile sur toile - Yan Pei-Ming, 2005