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dimanche 26 novembre 2023

Pierre Rabhi (1938-2021)

Pierre Rabhi (1938-2021)
Agriculteur, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabhi est un des pionniers de l'agriculture biologique et l’inventeur du concept "Oasis en tous lieux". Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers. 

Depuis 1981, il transmet son savoir-faire dans les pays arides d'Afrique, en France et en Europe, cherchant à redonner leur autonomie alimentaire aux populations. Il est aujourd'hui reconnu expert international pour la sécurité alimentaire et a participé à l’élaboration de la Convention des Nations Unies pour la lutte contre la désertification. Il est l’initiateur du Mouvement pour la Terre et l’Humanisme. 


Auteur, philosophe et conférencier, il appelle à l'"insurrection des consciences" pour fédérer ce que l'humanité a de meilleur et cesser de faire de notre planète-paradis un enfer de souffrances et de destructions. Devant l'échec de la condition générale de l'humanité et les dommages considérables infligés à la Nature, il nous invite à sortir du mythe de la croissance indéfinie, à réaliser l'importance vitale de notre terre nourricière et à inaugurer une nouvelle éthique de vie vers une "sobriété heureuse".



Dates-clés

1938 : Fils d’un forgeron du sud algérien, Pierre est confié à l’âge de 5 ans, après le décès de sa mère, à un couple d’Européens. Il reçoit une éducation française tout en conservant l’héritage de sa culture d’origine.

1960 : La guerre d’Algérie accentue le clivage. Il est alors ouvrier dans une entreprise parisienne et met en cause les valeurs de compétition de la modernité. Avec sa femme Michèle, une parisienne, il quitte la capitale pour s’installer en Ardèche. Ouvrier agricole, il récuse déjà fortement la logique productiviste appliquée à l’agriculture dont les conséquences dévastatrices révèlent aujourd’hui leur ampleur.

1972 : Après avoir fait la découverte de l’agriculture biologique et écologique, il applique avec succès ces méthodes sur sa petite ferme, dans l’agriculture et l’élevage, sur cette terre aride et rocailleuse où grandiront leurs cinq enfants.

1978 : Pierre Rabhi est chargé de formation à l'agro-écologie par le CEFRA (Centre d'études et de formation rurales appliquées)

A partir de 1981 Pierre Rabhi commence à transmettre son expérience agroécologique et met au point divers programmes de formation en France, en Europe et en Afrique. Sur l’invitation du Burkina Faso, Pierre Rabhi organise le premier programme d’agroécologie qu’il propose comme alternative aux paysans confrontés au marasme écologique (sécheresses) et économique (cherté des engrais et pesticides). Il fonde en collaboration avec l’association du Point Mulhouse le premier Centre africain de Formation à l’Agroécologie.

1985 : Création du centre de formation à l'agro-écologie de Gorom Gorom, avec l'appui de l'association "Le Point-Mulhouse".

1988 : Pierre Rabhi est reconnu comme expert international pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la désertification, comprise comme tout processus qui porte atteinte à l’intégrité et à la vitalité de la biosphère, et ses conséquences humaines. Il participe à des programmes d’échelle mondiale y compris sous l’égide des Nations-Unies.

1989 : Fondation du Carrefour International d’Echanges et de Pratiques Appliquées au Développement (CIEPAD) avec l'appui du Conseil général de l'Hérault : mise en place d'un " module optimisé d'installation agricole ", de programmes de sensibilisation et de formation, lancement de nombreuses actions de développement à l'étranger (Maroc, Palestine, Algérie, Tunisie, Sénégal, Togo, Bénin, Mauritanie, Pologne, Ukraine...)

1992 : Lancement du programme de réhabilitation de l'oasis de Chenini-Gabès en Tunisie.

1997-98 : Pierre intervient à la demande de l'ONU dans le cadre de l'élaboration de la Convention de lutte contre la désertification (CCD) et est appelé à formuler des propositions concrètes pour son application.

1999-2000 : Création de l'association Terre & Humanisme pour la transmission de l'éthique et de la pratique agroécologique. Installation au Mas de Beaulieu en Ardèche comme base logistique des activités et lieu de démonstration, d'expérimentation et de formation. Lancement de nouvelles actions de développement au Niger (région d'Agadez), au Mali (région de Gao) et au Maroc (Kermet BenSalem, Dar Bouaza, Taroudant).

2002 : Encouragé par de nombreux amis, Pierre se lance dans une campagne éléctorale "non conventionnelle" en proposant de replacer l'Homme et la Nature au cœur de la logique. Sa campagne a en très peu de temps suscité une mobilisation exceptionnelle, récolté la signature de nombreux élus et donné naissance à plus de 80 comités départementaux de soutien: les colibris.

2004: Naissance du projet de création d'un centre agroécologique à la Roche / Grâne dans la Drôme, lieu d'accueil, d'hébergement et de pédagogie voué à l'écologie et porteur des valeurs de Terre et Humanisme de sa conception à sa gestion.

2006: Lancement du Mouvement pour la Terre et l'Humanisme

Biodynamie et agroécologie

En désaccord avec l'enseignement classique de l'agriculture, qui promeut l'utilisation d'engrais et de pesticides chimiques, Pierre Rabhi découvre en 1963 la biodynamie. Les bases de cette démarche ont été posées par Rudolf Steiner – par ailleurs fondateur du mouvement anthroposophe – dont la doctrine est à l'origine des produits cosmétiques Weleda et de la pédagogie Waldorf-Steiner. La méthode biodynamique est proche de que l'on appelle aujourd'hui agriculture biologique. Elle associe l'usage de préparations exclusivement organiques (et non chimiques) et une attention portée aux rythmes de la nature. 

Pierre Rabhi a par la suite développé l'agroécologie, une approche globale ayant pour objet « la relation harmonieuse entre l'humain et la nature », qui concerne toutes les sphères de l'organisation sociale : de l'agriculture (avec une attention particulière pour le respect de la biodiversité, la fertilisation organique des sols, la lutte contre l'érosion et l'optimisation de l'usage de la ressource en eau) à l'éducation, en passant par la santé, l'économie, l'aménagement du territoire... L'agroécologie défend la place des paysans, le lien social, la salubrité alimentaire, la production et la consommation locales, en vue de rendre les populations autonomes sur leurs territoires.

Agro-écologie en Tunisie

A voir sur Internet

 

Créée en 1994 sous le nom des “Amis de Pierre Rabhi”, rebaptisée en 1999, l'association Terre et Humanisme œuvre pour la transmission de l'agroécologie.


 





Initié en juin 2006 par Pierre Rabhi pour impulser un mouvement international autour des valeurs et alternatives décrites dans la Charte pour la terre et l'humanisme : sortir du mythe de la croissance indéfinie, vivre dans la sobriété heureuse, replacer l'humain et la nature au cœur de nos préoccupations, mettre le féminin au cœur du changement, produire et consommer localement, etc.






« Le modèle actuel n'est pas rafistolable. Un changement de modèle repose sur des structures et du concret. Il y a des personnes qui agissent et incarnent. Pour d'autres, ces actions sont un ensemencement. C'est pour cela que nous parlons plutôt de prototype ». 

Prototype fondé sur le retour à la terre et la reconstitution du lien social. Maisons en terre et en bois, énergie solaire et éolienne, nourriture bio... tout ou presque est produit sur place. Prototypes qui se font de plus en plus nombreux. Le Hameau des buis, crée par l'une des deux filles, Sophie ; la ferme “les Amanins” ; le Mas de Beaulieu enfin, centre névralgique de l'association Terre et humanisme en Ardèche. « Ces lieux de démonstration sont destinés à prouver que c'est possible. » Ils sont rassemblés depuis 2006 au sein de l'association Colibris-Mouvement pour la Terre et l'humanisme. De nombreux projets à l'étranger profitent également de ce savoir-faire, pour la culture de terres arides (Burkina Faso, Tunisie, Niger...) et en Europe de l'Est, où Pierre Rabhi tient à soutenir les derniers petits producteurs d'Europe menacés par l'arrivée des vastes monocultures qui dominent déjà à l'Ouest.

Et enfin, il y a les conférences. Parler encore et encore d'agro écologie ne l'ennuie pas. «Le sujet est vaste, il y a beaucoup à dire.» Notamment que nous vivons aujourd'hui dans une surabondance malheureuse, fondée sur un système artificiel et fragile : la production locale est très affaiblie et nous dépendons de grandes entreprises dont les pratiques ont un coût écologique et humain. Dire aussi que consommer ne peut pas être un devoir civique. « On pousse tellement à consommer qu'il y a une obésité non seulement physique mais psychologique, de désirs toujours inassouvis. » Au fil des ans, son appel à vivre dans un état de « sobriété heureuse » touche de plus en plus de personnes. A tel point que sa pré-campagne présidentielle en 2002 remporte un succès inespéré. 

Pour « transmettre le message d'urgence écologique et humaine et être force de propositions d'alternatives pour l'avenir », il récolte en deux mois 184 signatures d'élus en faveur de sa candidature. Il en fallait 500. Se représenter ne l'a pas tenté. Pour lui, toute initiative de la société civile est politique. Et surtout, il se trouve impliqué auprès de gens qui ont faim. Transmettre un savoir-faire précieux, pour non seulement survivre, mais vivre dignement par soi-même, «c'est ça l'urgence».

jeudi 5 juillet 2018

L'arbre de vie - Gustav Klimt (1862-1918)


G. Klimt - L'arbre de vie,  Fresque murale, dimensions NC,  1905-1909,  Palais Stoclet, Bruxelles, Belgique 

Dans la dernière grande frise, réalisée entre 1905 et 1909, pour l'aménagement intérieur de la villa Stoclet, Klimt reprend le cycle de la vie de la frise Beethoven, mais de manière plus symbolique. Il la conçoit sous la forme d'une mosaïque divisée en trois temps. Les Stoclet aiment beaucoup l'art oriental dont Klimt va tenir compte dans ses créations. Il va allier sa connaissance de la technique de la mosaïque et le fruit de ses études de cet art si en vogue à cette époque.

Projet de mosaïque pour la villa Stoclet à Bruxelles

La frise représente dans sa partie centrale “l'Arbre de vie” situé au centre du Paradis terrestre. Les branches de l'arbre ont la forme de spirales, un motif répandu en orient. La spirale se déroule ou s'enroule autour d'un point. Elle représente en conséquence à la fois le pôle figurant le commencement et l'aboutissement d'un processus. Et tel est bien le sens de l'Arbre de Vie.

Au centre du Jardin d'Eden, l'Arbre de vie rassemble tous les aspects opposés du monde manifesté à l'état unifié. Il se double de l'Arbre de la Science du bien et du mal, de l'arbre de la manifestation des aspects opposés proprement dits. En goûtant au fruit de la connaissance du bien et du mal, Adam et Ève se sont éloignés du centre et de l'état unifié dans lequel ils baignaient. Ils furent chassés du Paradis terrestre et découvrirent le monde de la dualité. Toutefois, chaque être peut regagner le centre, retrouver l'état unifié et restaurer les origines perdues à la condition de réunifier toutes les facettes opposées en lui-même.

Dans l'arbre, un oiseau se tient immobile. Par sa couleur noire, il est souvent considéré comme le messager de la mort. Il s'agit de la mort de l'état unifié, de l'état édénique avant de naître dans l'état différencié où l'unité se décompose en complémentaires, puis en opposés. Le corbeau est le messager de la connaissance du bien et du mal propre au monde de la dualité.

À la gauche de l'Arbre de Vie, une jeune femme danse. La danse est un langage au-delà des mots. Son but consiste à dépasser la nature duelle du monde manifesté pour redécouvrir l'unité primordiale. Le corps et l'esprit sont à l'unisson et se rejoignent dans l'extase. Et qui de mieux qu'une femme pouvait symboliser “l'attente” du retour à la source ?

À la droite de l'Arbre de Vie, un couple symbolise “l'accomplissement” du retour à l'état unifié. L'homme se penche au-dessus de la femme qui s'abandonne dans ses bras. Les formes ornementales des vêtements de l'homme et de la femme soulignent leurs rôles respectifs. Les formes circulaires ornant le vêtement masculin évoquent le ciel tandis que les formes rectangulaires embellissant le vêtement féminin sont en rapport avec la terre. Contrairement au couple de la frise Beethoven, l'homme symbolise ici le principe actif qui s'unit au principe passif représenté par la femme. Autrement dit, l'axe vertical masculin et l'axe horizontal féminin se rencontrent en leur point d'intersection représentant l'état unifié, l'état où les complémentaires symbolisés par l'homme et la femme ne font plus qu'un.


Gustav Klimt (1862-1918)
Biographie de Gustav Klimt

Gustav Klimt (14 juillet 1862 - 6 février 1918) est un peintre symboliste autrichien, et l'un des membres les plus en vue du mouvement Art nouveau de Vienne.

Deuxième enfant d'une famille de sept, Gustav Klimt est né à Baumgarten le 14 juillet 1862, à côté de Vienne, Autriche.

Fils d'Ernest Klimt, orfèvre ciseleur, et Anna Finster, chanteuse lyrique, il suit les cours de la Universität für angewandte Kunst Wien (de) (École des arts décoratifs) de Vienne dans les années 1876-1883, où il est l'élève de Ferdinand Laufberger.
   

mardi 26 juin 2018

L'oiseau et le vieux sage


Un très vieux sage vivait tout là haut dans une montagne aux pentes très abruptes. Les gens d'en bas, dans la plaine, allaient régulièrement le consulter lorsque se présentait un problème insoluble pour eux. Et vous savez quoi, le vieux sage avait toujours la solution juste.

Pour se faire, les gens d'en bas devaient escalader cette montagne aux pentes très abruptes pendant trois jours et trois nuits pour le consulter, c'était une tâche très ardue.

Un beau jour, les gens d'en bas se réunirent pour parler du vieux sage.

Un jeune homme de forte tête leur dit qu'il en avait assez d'avoir à grimper la montagne à chaque fois qu'il avait une question d'ordre existentielle. Il en avait assez et voulait que cela cesse et ne plus avoir à grimper là-haut pour consulter le vieux sage et tenter de mettre celui-ci en déroute avec une question piège. En fait, il demanda aux gens qui étaient avec lui de l'aider.

Il imagina toute sortes de questions et chaque fois que quelqu'un en proposait une nouvelle, une autre personne disait : "je lui ai déjà demandé cela et il m'a répondu".

Alors le jeune homme entêté à réussir son exploit, à savoir, intimider le vieux sage, dit :

« Je sais, je vais attraper un oiseau à l'aide d'une cage et lorsque je serai en face du vieux sage je lui demanderai: est-ce que l'oiseau que je tiens dans mes mains est mort ou vivant ? S'il répond qu'il est mort, je le laisse s'envoler, et s'il répond qu'il est vivant je le tue et lui montre l'évidence de sa tromperie. »

Alors tous les habitants d'en bas escaladèrent la montagne pendant trois jours et trois nuits pour voir la défaite du vieux sage. Ils arrivèrent en haut avec les vêtements tout déchirés un peu partout, et voilà que le jeune homme dit : bonjour vieux sage comment allez-vous ?

Le vieux sage regarda chacun, un par un dans les yeux en les scrutant de haut en bas. Notre jeune homme dit alors, vieux sage, nous avons une question pour toi, « L'oiseau que je tiens dans mes mains, est-t-il mort ou vivant ? » Alors le vieux sage ragarda chacun encore dans les yeux un par un en prenant son temps et en les scrutant de haut en bas.

Ensuite le vieux sage regarda le jeune homme et dit : 
« Mon jeune ami, . . . la Vie de cet oiseau est entre vos mains »

Extrait du film "Sleepy Hollow" de Tim Burton


mercredi 7 février 2018

Le terme épars - René Char (1907-1988)

Si tu cries, le monde se tait: il s'éloigne avec ton propre monde.

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.

Qui convertit l'aiguillon en fleur arrondit l'éclair.

La foudre n'a qu'une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s'exhausse, sentiers sans miettes.

Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer. Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.

Le soir se libère du marteau, l'homme reste enchaîné à son cœur.

L'oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.

Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.

Un brin d'allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre. L'arbre de plein vent est solitaire. L'étreinte du vent l'est plus encore.

Comme l'incurieuse vérité serait exsangue s'il n'y avait pas ce brisant de rougeur au loin où ne sont point gravés le doute et le dit du présent. Nous avançons, abandonnant toute parole en nous le promettant.



René Char, Le terme épars, Le Nu perdu et autres poèmes (1964-1975)



Le titre du poème, le "terme",  désigne une limite, une échéance, l’aboutissement d’une série mais désigne aussi un mot, une expression. Il faut dans ce texte que le terme, le but, éclate, soit épars, volatilisé pour permettre au langage d’être à son tour volatilisé. C’est la pulvérisation du poème qui est annoncée. Le mot "épars" est caractéristique de ce qui est informe, il peut s'agir du Monde. Le titre a une valeur programmatique. Il programme cet émiettement du texte. Le texte est épars, il illustre le projet du poème: produire un texte en état de pulvérisation.  Char essaie de restituer dans le poème une libre circulation du sens. La discontinuité, c’est l’émiettement du sens.

L’homme et le monde sont dans une position d’opposition. La parole humaine fait taire celle du monde. Il y a deux paroles hétérogènes: celle du monde et la parole humaine, différente, articulée. C’est comme un système de vases communicants : l’apparition de la parole humaine implique que le monde se tait.

L’homme se retrouve coupé du monde par le langage. La parole humaine est coupable de s’être abstraite du monde. Le poème postule que l’homme ne parle pas avec le monde, sa voix se détache. On assiste à une tentative désespérée pour naturaliser la parole humaine, conjurer son caractère artificiel. Le même mot est employé pour "monde" et "ton monde", sorte de dénominateur commun. Au commencement (mythique), l’homme faisait corps avec le monde puis il y a eu un moment fatal: la parole survient. L’homme perd la part de lui-même, la part désirante qui cherche un rapport fusionnel avec le monde. Le constat est tragique. Le reste du poème constitue une invention de remèdes à ce problème.

Deux attitudes s’opposent: donner et reprendre. L’homme est toujours porté à reprendre. Attitude qui consiste à construire un contre-monde, artificiel, qui tend à se substituer au monde naturel. La perte, c’est la fusion du monde ("donner" c'est participer aux choses). L’avarice, c’est la volonté de créer un contre-monde ("reprendre" c'est une attitude de séparation). Reprendre est un réflexe donc il faut donner plus pour que le solde soit positif. C’est un mode d’emploi pour triompher de la séparation.

L’oiseau renvoie au langage primitif, naturel, le chant du monde. L’oiseau est SOUS terre, c’est là une contradiction. L’homme est celui qui a colonisé la surface et a renvoyé dans les profondeurs la libre expression du monde, l’expression naturelle. L’homme a perdu le contact avec le réel. C’est un deuil, une souffrance humaine. 



René Char (1907-1988)
René Char est un poète et résistant français né le 14 juin 1907 à L'Isle-sur-la-Sorgue et décédé à Paris le 19 février 1988.

En 1929 René Char adhère au mouvement surréaliste. Toutefois, en 1934, il reprend son indépendance. Son œuvre devient celle d'un solitaire ne souffrant aucune compromission. Elle témoigne de son insoumission devant les agressions du monde. Char est un homme d'action, le devenir du monde l'importe au plus haut. En 1937, il dédie son Placard pour un chemin des écoliers aux "enfants d'Espagne". Démobilisé en 1940, il entre presque aussitôt dans la Résistance sous le nom de guerre d'Alexandre. 

Il écrit son journal, chronique de la résistance, qui sera publié sous le nom les Feuillets d'Hypnos (1946). En 1948, le danger de pollution de la nature lui inspire une pièce, le Soleil des eaux. En 1965, il mène campagne contre l'implantation de fusées nucléaires sur le plateau d'Albion.

La poésie de Char puise sans cesse dans le réel et dans la terre. Il est enraciné dans son pays natal et s'inspire abondamment de la Provence, de ses pierres, sa flore et sa faune. Mais ce côté bucolique n'est que l'apparence d'une recherche toujours plus rigoureuse de son état d'homme "Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain".

René Char meurt d'une crise cardiaque le 19 février 1988. En mai de la même année, paraîtra un recueil posthume " L'éloge d'une soupçonnée".
René Char compte autant d'ennemis irréductibles que d'amis fidèles. Cela n'a rien d'étonnant : celui qui, après avoir été un membre déterminants du mouvement Surréaliste, fut l'un des poètes les plus actifs de la Résistance contre le nazisme, n'était pas un homme de compromis.

La poésie de René Char est souvent elliptique et métaphorique, toujours incendiée de l'intérieur, à vrai dire sacrale plus que sacrée. Certains critiques l'ont d'ailleurs située avec intelligence "entre le dénombrement somptueux de Saint-John Perse et l'approche vertigineuse de la nuit d'Henri Michaux". René Char a pour maîtres Héraclite et Heidegger. Il apparaît plus métaphysicien que franchement spirituel. Le poète, expert en aphorismes, est l'intercesseur d'un autre monde, mais cet "autre monde", "au-dessus du vent" fait encore partie intégrante de l'ici-bas du quotidien pour René Char. De toute façon, il le dit clairement, la poésie ne peut craindre "de nommer les choses impossibles à décrire".

De René Char, Albert Camus a écrit: "Je tiens René Char pour notre plus grand poète vivant et Fureur et mystère pour ce que la poésie française nous a donné de plus surprenant depuis Les Illuminations et Alcools [...] 

La nouveauté de Char est éclatante, en effet. Il est sans doute passé par le surréalisme, mais il s'y est prêté plutôt que donné, le temps d'apercevoir que son pas était mieux assuré quand il marchait seul. Dès la parution de Seuls demeurent, une poignée de poèmes suffirent en tout cas à faire lever sur notre poésie un vent libre et vierge. Après tant d'années où nos poètes, voués d'abord à la fabrication de « bibelots d'inanité », n'avaient lâché le luth que pour emboucher le clairon, la poésie devenait bûcher salubre. [...] 

L'homme et l'artiste, qui marchent du même pas, se sont trempés hier dans la lutte contre le totalitarisme hitlérien, aujourd'hui dans la dénonciation des nihilismes contraires et complices qui déchirent notre monde [...] 

Poète de la révolte et de la liberté, il n'a jamais accepté la complaisance, ni confondu, selon son expression, la révolte avec l'humeur [...] 

Sans l'avoir voulu, et seulement pour n'avoir rien refusé de son temps, Char fait plus alors que nous exprimer : il est aussi le poète de nos lendemains. Il rassemble, quoique solitaire, et à l'admiration qu'il suscite se mêle cette grande chaleur fraternelle où les hommes portent leurs meilleurs fruits. Soyons-en sûrs, c'est à des œuvres comme celle-ci que nous pourrons désormais demander recours et clairvoyance."



Michel Soutter filme René Char à l'Isle-sur-la-Sorgue (1967)

mardi 30 mai 2017

De Natura Rerum - Lucrèce (-98?/-54?)

"De rerum natura" (De la nature), plus souvent appelé "De natura rerum", est un grand poème en langue latine du philosophe latin Lucrèce qui vécut au premier siècle avant notre ère. Composé en hexamètres dactyliques, le mètre classique utilisé traditionnellement pour le genre épique, il constitue une traduction, au sens où on l'entendait à l'époque, de la doctrine d’Épicure. 

Arbre dans un champ (2010) - Françoise Hennebert


Le poème se présente comme une tentative de "briser les forts verrous des portes de la nature", c’est-à-dire de révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels. Selon Lucrèce, qui s'inscrit dans la tradition épicurienne, cette connaissance du monde doit permettre à l'homme de se libérer du fardeau des superstitions, notamment religieuses, constituant autant d'entraves qui empêchent chacun d'atteindre l'ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l'âme.

L'histoire de Rome est marquée à cette époque par une crise des valeurs traditionnelles, telle celle de l'idéal de vertus prônant le courage, la loyauté et la modération, qui se trouve souvent bafoué et désavoué. Pourtant cet idéal, soutenu par les stoïciens, avait jusque-là cimenté la société. Par ailleurs, l'influence de la culture grecque sur la culture romaine est parfois vécue comme une revanche des vaincus (Grecs) sur les vainqueurs (Romains), ce qui explique la résistance rencontrée par ceux qui tentèrent de diffuser la doctrine épicurienne à Rome. 

Mais ces résistances n'ont pas empêché la doctrine épicurienne de se répandre, notamment dans les milieux de la noblesse, et plus particulièrement dans la région de la Campanie. La nouveauté de Lucrèce, comme le met en valeur Cicéron, est de diffuser cette doctrine sous la forme d'une poésie grandiose, et non, selon les termes de Cicéron, "sans aucun art", "sans netteté, sans ordre et sans ornement", comme l'avaient fait jusque-là les prédécesseurs de Lucrèce.

Lucrèce n'a pas la prétention de créer de nouveaux concepts, mais de traduire Epicure, c’est-à-dire, selon l'acception ancienne du mot traducere, de transmettre le système épicurien, alors vieux d'environ deux siècles. Il est notable qu'au moment des troubles politiques, c'est la doctrine de l'épicurisme, prônant un repli sur soi pour échapper aux perturbations de la politique, qui commence à prévaloir sur celle du stoïcisme, laquelle en appelait au contraire à la participation (mesurée et à bon escient) du sage aux affaires de la cité.

L'originalité subversive d’Épicure, à son époque, était de glorifier l'individualisme au moment où les autres doctrines érigeaient la "vertu" qui passait par les affaires publiques, ou du moins les relations avec les autres citoyens, en qualité morale indispensable. Épicure refuse cet idéalisme moral, en affirmant que le bonheur consiste uniquement dans l'absence de douleur et de troubles. "Je crache sur la moralité et sur les creuses admirations qu'on lui décerne, quand elle ne produit aucun plaisir", déclare-t-il.

Le style d'Epicure était d'une technicité qui en rendait la lecture difficile. Dans sa traduction de ce qu'il appelle lui-même un « sujet obscur », Lucrèce restitue sous une forme poétique ce qu'il a pu extraire des textes de son maître: c'est un imitateur original, sans lequel la doctrine épicurienne n'aurait peut-être pas été promise à l'avenir qu'elle a connu. 

Le rôle de Lucrèce dans la diffusion de la doctrine épicurienne est d'autant plus grand que certains points de la doctrine d'Epicure ne figuraient pas dans les textes de ce dernier qui ont pu être conservés: ainsi le concept de clinamen ou « déclinaison », déviation minimale des atomes qui explique la formation du monde et de la matière, ne se trouve que dans le De natura rerum. Or, ce concept est particulièrement important puisque, non content d'expliciter la constitution d'un monde fini dans l'univers infini, il garantit la liberté de l'homme, son élan vital, puisque la déviation minimale et spontanée que subissent les atomes est régie par le hasard, et non par quelque déterminisme. 


Le choix de la forme poétique

Si le thème de la nature des choses est "un sujet obscur", il convient alors de développer des stratégies pour le rendre intelligible. C'est l'une des raisons pour laquelle Lucrèce fait le choix de la forme poétique, afin, comme il le dit, d'imprégner sa doctrine salvatrice "du doux miel de la poésie", comme le ferait un médecin avec un médicament, une distinction d’avec les Épicuriens.

Épicure et ses disciples méprisaient toute élaboration littéraire. Épicure recommande à Pythoclès, son disciple, de "se boucher les oreilles avec de la cire comme l'Ulysse d'Homère", de fuir à pleines voiles, pour ne pas céder aux "incantations des sirènes de la poésie". La poésie doit rester un pur divertissement, faute de quoi elle possède "la séduction pernicieuse des mythes" à laquelle il est indispensable de résister, comme à toute superstition qui trouble l'âme

Les poètes que l'on appelle "matinaux", tels les présocratiques Empédocle et Ennius, prétendent révéler la nature du monde, c’est-à-dire faire apparaître une cosmogonie par le puissant intermédiaire que constitue le verbe. Lucrèce souligne fréquemment le caractère efficace de son verbe, comme le montre le grand nombre d'occurrence des verbes "dire" et "révéler" dans le poème.

La nature, selon Lucrèce, possède une forme éternellement changeante: les spectacles qu'elle offre nous sont livrés sous la forme d'"espèces" toujours renouvelées, que seule l'habitude nous empêche d'appréhender dans leur éternelle nouveauté. La nature se dévoile au poète, qui a pour fonction presque divine de la révéler à son tour aux hommes.

Lucrèce explore une nouvelle dimension du rapport entre la nature et l'homme, celui-ci acquérant face à la nature la qualité d'un sujet moral. La notion de pacte (foedera), élaborée déjà par la religion romaine et reprise par Lucrèce, pour désigner les lois et limites de la nature, signifie  que l'homme doit connaître et accepter ces lois. Mais Lucrèce suggère pour la première fois qu'il est possible à l'homme de rompre ce pacte: une fois le rapport homme/nature libéré de l'idée transcendante de religion, la responsabilité morale de l'homme n'en devient que plus forte. L'homme doit braver "la religion traditionnelle et son regard hideux" afin de se consacrer à l'étude des phénomènes naturels.

Lucrèce expose la vision épicuriste du monde: tout, y compris l'âme humaine et les dieux eux-mêmes, est entièrement constitué d'atomes dans le vide. Ce système équivaut à une critique des superstitions religieuses. Les dieux, habitants des intermondes, vivent une vie bienheureuse et n'interviennent en rien sur les destinées humaines. L'âme, composée d'atomes, se désagrège à la mort. En refusant une vie éternelle, l'épicurisme refuse aussi la peur de la mort.

En attribuant à l'atome lui-même le mouvement de la génération et le changement qui permet le passage d'un étant à un autre, Epicure s'oppose radicalement à la conception finaliste d'Aristote. Pour Epicure, il n'existe pas de finalité, mais deux choses: les "mouvements appropriés" des atomes d'une part, et d'autre part, les "pactes" mystérieux par lesquels la nature se fixe des limites. Cela implique donc la causalité des phénomènes naturels et de la matière, affranchie de toute finalité : la nature n'est qu'une force aveugle.

La conception de la nature comme assemblage d'éléments premiers non caractérisés et immuables entraine une conception du vide propre à Epicure, et par la suite à Lucrèce, qui diffère de celle des présocratiques comme Empédocle et Anaxagore, pour lesquels il existe un principe premier duquel toutes les choses naturelles découlent. Le non-être au sens de Parménide, c’est-à-dire comme principe annihilant, n'est pas repris par Epicure et Lucrèce: selon eux, les corps, les atomes ont le même statut ontologique que le vide. Le réel est composé aussi bien de vide que d'atomes, et le non-être fait partie du réel au même titre que les corps. 

Le clinamen est la déclinaison des atomes, c’est-à-dire un mouvement minimum qu'ils subissent obligatoirement (fautes de quoi les atomes tomberaient verticalement dans le vide et aucun monde ne pourrait naître) mais d'une manière totalement aléatoire. Cette variation minimum dans le mouvement vertical des atomes.

La cohabitation de la déclinaison fortuite des atomes et d'un monde stable trouve un écho dans certaines philosophies modernes. Lucrèce, par ses références aux "tourbillons", privilégie l'aspect mouvementé, le travail de désagrégation de la nature, sur l'immobilité du monde. Il s'oppose quelque peu en cela à Epicure, qui pour sa part donne une grande place à  "l'équilibre stable de la chair."

Selon la doctrine épicurienne, quiconque est en mesure d'échapper aux maux physiques peut atteindre le bonheur. En dehors de la faim, de la soif, de la douleur, les seules entraves au bonheur sont les terreurs imaginaires, dont le fonctionnement de la raison, en s'appliquant à la connaissance de la nature, peut nous aider à nous délivrer. Cet état dont le trouble est absent est appelé "ataraxie".



Lucrèce présente d'emblée la volupté comme associée à la nature. Cela se traduit sur le plan du mode de vie par le concept de locus amoenus, "lieu agréable où l'on se retrouve entre amis, couchés dans l'herbe tendre". Cette idée d'un lieu retiré, hors de portée des turpitudes de la vie politique corrompue, aura une grande fortune par la suite, et le locus amoenus devint rapidement un lieu commun de la littérature latine avant d'inspirer les poètes de la renaissance. Le sage se retrouve "entre soi" avec ses amis, dans le plaisir de l'échange sans identification. Le lieu de prédilection du sage se présente comme une sorte de jardin clos qu'on ne peut quitter sans regret pour retourner dans le monde extérieur et l'univers où règne la violence. 



Structure du poème

De Natura Rerum - Lucrèce
"De rerum natura", composé à partir de l'ouvrage d'Épicure. Le poème s'adresse à Memmius, habituellement identifié à un patricien romain, protecteur des lettres et des poètes préteur en -58, gouverneur de la Bithynie en -57.

La Nature, est rédigé en hexamètres dactyliques. Il comprend 7415 vers et se compose de six livres se regroupant en trois parties successives :
* La première partie porte sur la nature considérée dans ses constituants essentiels, les atomes et le vide:

Elle correspond à peu près à la Lettre à Hérodote d’Epicure : dans le vide tombent éternellement des atomes indivisibles, indestructibles, semences de tous les univers passés, présents ou à venir, car rien ne se crée, rien ne se perd (livre I). La pesanteur et une certaine "déclinaison" (clinamen) de la verticale les amènent à se grouper, à donner naissances aux corps inertes et animés, sans l’intervention des dieux (livre II).

* La deuxième partie est consacrée à l’homme:

Elle recouvre partiellement la Lettre à Ménécée: l’homme est matériel, même son esprit et son âme. Matériel donc mortel, car toute combinaison d’atomes finit par se résoudre en ses éléments. Et, si l’âme est mortelle, une vie future n’est pas à craindre (livre III).

A l’origine de la connaissance sont les sensations qui, matériellement émanées des corps, ne trompent pas si on les interprète sans illusions passionnelles (livre IV).

* La troisième partie porte sur le monde et les choses de la nature:

Elle recouvre en partie la Lettre à Hérodote et la Lettre à Pythoclès: le monde non plus n’est pas l’œuvre des dieux : son évolution et celle de l’humanité peuvent se suivre à partir de combinaisons fortuites par progrès conjoints (livre V). Et les phénomènes les plus étranges qui épouvantent les hommes, même les épidémies, sont dus à des causes naturelles (livre VI).



Biographie de Lucrèce  (-98?/-54?)

Lucrèce , poète latin, Gravure de M. Burghers
Lucrèce (en latin Titus Lucretius Carus) est un poète et un philosophe latin du Ier siècle av. J.-C., (peut-être 98-54), auteur d'un seul livre inachevé, le "De rerum natura", un long poème passionné qui décrit le monde selon les principes d'Épicure.

C’est essentiellement grâce à lui que nous connaissons l'une des plus importantes écoles philosophiques de l'Antiquité, l'épicurisme, car des ouvrages d’Épicure, qui fut beaucoup lu et célébré dans toute l’Antiquité tardive, il ne reste pratiquement rien, sauf trois lettres et quelques sentences.

Si Lucrèce expose fidèlement la doctrine de son Maître, il met à la défendre une âpreté nouvelle, une sombre ardeur. Son tempérament angoissé et passionné est presque à l’opposé de celui du philosophe grec.

Lucrèce a vécu dans une période de troubles politiques, marquée par des massacres (massacres de Marius), des dictatures (Sylla, de -82 à -79), des révoltes d’esclaves durement réprimées (révolte de Spartacus, de -73 à -71), ou encore des guerres nombreuses et violentes.
De là, les pages sombres du De rerum natura sur la mort, le dégoût de la vie, la peste d’Athènes, de là aussi sa passion anti-religieuse qui s’en prend avec acharnement aux dieux, aux cultes et aux prêtres, passion que l’on ne retrouve pas dans les textes conservés d’Épicure, même si celui-ci critique la superstition et même la religion populaire.

La vie de Lucrèce nous est à peu près inconnue. On raconte (mais ce point est loin d'être prouvé) qu'il se serait suicidé après avoir été rendu fou par un philtre d'amour, dans sa quarante-quatrième année. Il fut très proche de Cicéron et nous connaissons le personnage auquel est dédié son livre, Memmius, un ambitieux lettré.

Lucrèce n’innove pratiquement jamais. Sa philosophie est celle d’Épicure.  Il s'oppose à la providence et aux causes finales. Il semble qu'il introduit dans l'épicurisme le concept de clinamen, mouvement spontané par lequel les atomes dévient de la ligne de chute causée par la pesanteur. Cette sorte de liberté mécanique fonde la liberté humaine.
  

lundi 8 mai 2017

La nature est devenue abstraite pour l'homme

"Si l'on vous dit que vous faites partie intégrante de la biodiversité au même titre que l'oursin, le pivert, le poisson-lune, la hyène, le géranium ou l'ortie", ça vous chiffonne, n'est-ce pas? 

Ne vous inquiétez pas, vous n'êtes pas le (la) seul(e). Cela fait plus de 2 000 ans que ça dure. La faute à l'Homo sapiens qui a toujours cherché à s'émanciper de la tutelle de la nature, en la dominant, en la domestiquant et en l'exploitant. L'homme a si bien réussi qu'il est aujourd'hui contraint de prendre en charge des régulations autrefois naturelles: tenir la comptabilité des gaz rejetés dans l'atmosphère, protéger la pureté des nappes phréatiques, sauvegarder des espèces animales et végétales... Il est devenu "comptable de ses propres conditions naturelles d'existence et du sort des générations futures", comme le souligne le philosophe Dominique Bourg. Comment en est-on arrivé là ? 

Réponses avec ce spécialiste des questions de philosophie politique et de durabilité, membre actif du comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot et ancien vice-président d'une commission du Grenelle de l'environnement.

Coeur de Voh, Nouvelle calédonie, Photographie aérienne Yann Arthus Bertrand

Depuis janvier 2010, la biodiversité agite colloques et sommets internationaux, s'invite à la une des journaux. Pourquoi faut-il décréter une année internationale pour s'intéresser à la nature ?

Car nous entretenons depuis longtemps une relation distanciée avec elle. Nous n'avons pas l'impression d'en dépendre, nous continuons à supporter l'image d'une nature décor. Ce n'est que lorsque le baril de pétrole atteindra des sommets ou que nous manquerons d'eau que nous réaliserons ce que signifie de piller les ressources naturelles. Les services écologiques que nous rendent les écosystèmes sont aujourd'hui dégradés pour 60 % d'entre eux. Et à consommation constante, les réserves connues d'or, d'argent et de palladium s'élèvent à une quinzaine d'années. Le mot "nature" est lui-même en crise. Que recouvre-t-il ? Le pétrole, l'eau, le renard, le changement climatique, la plage ? Dans nos têtes, c'est un kaléidoscope de tout cela. Des années de célébration comme 2010 ont le mérite de remettre cette nature au centre de nos préoccupations. C'est sûrement nécessaire car nous ne prenons jamais conscience des choses de façon progressive. Il faut choquer, bousculer.

Selon les spécialistes, nous serions au tout début d'une extinction de masse provoquée par l'homme. Le taux d'extinction actuel est 10000 fois supérieur au taux naturel. Mesurons-nous ce qui est en train de se dérouler ?

Difficile à dire car la nature est en partie devenue abstraite à nos yeux. Elle n'est plus de l'ordre du sensible. Nous sommes en effet incapables de percevoir par nos sens les grandes dégradations que nous lui infligeons, par exemple le changement de la composition chimique de l'atmosphère ou la température moyenne, la razzia sur les ressources fossiles, minérales et biotiques (relatives au monde vivant). Nous n'y accédons qu'à travers la médiation scientifique, des équations ou des rapports d'experts. En outre, la prise de conscience de la fragilité de la nature est récente, même si les sociétés historiques ont suscité des dégradations du milieu puis tenté d'y réagir avec plus ou moins de bonheur.

A la fin du XIXème siècle, les États-Unis avaient quasiment fait disparaître les forêts qui couvraient auparavant plus de la moitié du territoire. Dans les années 1930, la région des grandes plaines américaines subissait le Dust Bowl et ses tempêtes de poussière. Mais un événement a tout changé à la fin des années 1950. Il s'agit du premier cliché de la planète bleue vue depuis l'espace: pour la première fois, le monde nous est apparu à la fois fragile et petit. D'autant plus fragile que nous venions juste d'expérimenter la puissance d'Hiroshima. Ces toutes dernières années, nous commençons à prendre conscience de la finitude des ressources planétaires et des capacités de régulation de la biosphère. 

La planète Terre vue de la lune
La finitude de la nature nous révèle notre propre finitude. Nous commençons à comprendre que nos techniques ne sont que les médiations incontournables entre les ressources naturelles et nos usages. Sans ressources... C'est un choc culturel, car nos sociétés se sont construites sur l'idée de l'infini. La rage des climato-sceptiques en est le symptôme le plus contemporain: ils refusent notre finitude. Il n'y a pour eux aucune limite à la puissance de nos techniques et de nos désirs, les cycles de la nature s'y plieront. Or, contrairement à ce que nous pouvions croire jusqu'à il y a peu, l'espace disponible pour nos activités et notre puissance n'est pas infini. Soit nous parvenons à auto-limiter nos besoins relatifs, en matière de consommations matérielles, soit nous courons vers un risque de conflits violents.

La relation de l'homme à la nature que vous décrivez semble déséquilibrée depuis les origines.


C'est une saga qui commence avec la Bible. Si l'on s'arrête un instant sur l'interprétation chrétienne de ce texte, on y discerne un Dieu à la fois antérieur et extérieur à la nature. Transcendant, il la précède et lui survivra. Et l'homme, créé à l'image de Dieu, jouit d'une position originale, il échappe à la loi commune. A cela va s'ajouter une strate grecque. Platon, notamment, va réduire la nature à son essence mathématique. C'est sur cette affirmation que prendra appui le projet moderne de maîtrise technique du monde. A ces deux grands piliers, vous ajoutez une touche d'Occident médiéval latin qui va transformer la nature en un stock de ressources au service de la productivité et de la technique. Puis, le "naturalisme", pour reprendre l'appellation de Philippe Descola, à la fin du XVIe-début XVIIe siècle, clôturera cette conception d'un homme exceptionnel puisqu'étant le seul à posséder pensée et sentiments.

Toutes les religions ne mettent pas en place ce rapport "hiérarchique" entre l'homme et la nature. Pensez-vous que le rapprochement avec d'autres croyances pourrait influer sur notre vision générale ?

Se rapprocher d'autres religions ? C'est compliqué, car notre approche occidentale des religions reste d'abord celle d'un supermarché. On fait son marché, et au final ces religions disparaissent en tant que religions. Le constat est clair: nous sommes en train de changer d'époque, de civilisation. Notre monde va s'effondrer. La question qui reste en suspens est celle de la vitesse de cette transition: franchirons-nous des seuils ? Subirons-nous des passages à tabac naturels ? Je serais en tout cas étonné que ce soit un changement en douceur. Les fondamentaux qui régissent nos relations à la nature ne devraient pas sortir indemnes de l'orage qui s'annonce.

Des solutions techniques émergent pour améliorer la consommation d'énergie, diminuer les pollutions. Une mutation semble tout de même en cours ?

Si les pollutions sont susceptibles d'être limitées par des solutions techniques, tel n'est pas le cas, en revanche, de l'augmentation des flux. C'est ce que montre "l'effet rebond": un ordinateur consomme aujourd'hui moins d'énergie qu'il y a dix ou quinze ans, mais la puissance requise, les usages et le nombre d'utilisateurs n'ont cessé d'augmenter, si bien que la consommation globale d'énergie due à l'informatique s'accroît: elle triplera d'ici 2030, selon l'Agence internationale de l'énergie. 

L'idée d'un surcroît de technologies pour sauver le monde est un credo propre à l'économie néoclassique. Il n'existe pas en effet de produits de substitution à toutes les ressources naturelles ni à tous les services écosystémiques que nous détruisons.

En Chine et en Inde, le rapport à la nature est très différent du nôtre. La montée en puissance de ces pays pourrait-elle jouer un rôle à l'avenir?

La Chine et l'Inde ont des positions très ambigués vis-à-vis de la nature elles sont à la fois marquées par leur socle de croyances et de culture, mais aussi totalement embarquées dans ce consumérisme mondial. Les élites chinoises ont aujourd'hui des empreintes écologiques aussi importantes que celles des Occidentaux. Ces societés sont en proie à de très fortes tensions. Finalement, quelles que soient les traditions concernées, les sociétés ont déréglé leurs rapports à la nature.

Mais alors, faut-il passer par le droit pour rétablir une relation équilibrée à la nature ?


Le droit a puissamment façonné les sociétés occidentales par ses fictions. Dans le même temps, il reste tributaire des moeurs d'une époque et n'est pas apte à changer à lui seul le monde. Il peut être un outil pour une meilleure prise en compte de la biodiversité mondiale, mais va devoir s'inscrire dans un mouvement plus général. Cela passera peut-être par un Giec de la biodiversité, on en parle beaucoup en ce moment. Reste que l'interaction entre politiques et scientifiques qui est au cœur de l'organisation du Giec n'est pas optimale, car les premiers imposent aux seconds un amollissement des connaissances.

Alors que penser de ceux qui prônent un retour radical à la nature ?

Un retour à la nature, c'est un retour à quoi ? L'homme est intrinsèquement technique. Nous connaissons un déséquilibre structurel qui est probablement dû à une compréhension absurde des techniques, qui pourrait d'ailleurs nous faire disparaître. Il faut réinventer quelque chose de nouveau. Cela ne veut pas dire revenir en arrière. Il s'agit de réduire nos impacts, les flux de matières et d'énergie, de nous interroger a priori sur la finalité des actions et de nos techniques, de mettre en place de nouveaux modes de régulation de nos comportements, etc.

Nous ne retrouverons pas la nature perdue. L'enjeu est de préserver l'humanité, tant en ce qui concerne ses conditions physiques d'existence, qu'en ce qui concerne l'idée d'humanité et les idéaux moraux qui lui sont attachés. Je suis un défenseur d'un "anthropocentrisme affaibli": en clair, je suis pour la reconnaissance d'une valeur intrinsèque de la nature, en dehors de l'usage qu'on peut en faire, mais au sein d'une hiérarchie qui place l'humanité au sommet; une humanité généreuse et solidaire du vivant.


Source: Le philosophe Dominique Bourg explique les origines religieuses et culturelles de cette relation distanciée entre l'homme et la nature. Propos recueillis par Karen Bastien pour "Terra Eco" Mai 2010.

jeudi 29 janvier 2015

Notre civilisation est celle du feu

Notre civilisation est basée sur le feu. L’utilisation du feu est le propre de l'homme. Sa domestication, il y a 400 000 ans, a conduit à la création de la société humaine qui s'organisa autour du foyer. Le feu a déclenché le lent perfectionnement des outils et des techniques qui a permis l’émergence des premiers matériaux comme les terres cuites, les métaux, les hauts-fourneaux, la chimie, la machine à vapeur, le moteur à explosion, la production d'électricité, le moteur à réaction. Depuis les époques les plus reculées, le feu est le grand moteur de la civilisation. 

Pourquoi ?  Parce qu’avec le feu, nous produisons notre énergie…. Et l’énergie entre directement en lien dans les différents fonctionnements socio-politique et socio-économique des hommes. Il existe des rapports directs entre les formes d'énergie, les types d'urbanisation, les modes de production, les rapports sociaux et les rapports entre l'humanité et la nature. La géopolitique de l'énergie, celle du pétrole et du nucléaire explique bien des conflits et bien des guerres….

Si le pétrole en tant qu'énergie est devenu indispensable dans les transports de toutes sortes, l'électricité (qu'elle soit d'origine hydraulique, thermique ou nucléaire qui est aussi thermique d'ailleurs) est devenue indispensable à la vie de tous les jours...


Nos productions d’énergie viennent du feu

Qu’est ce que l’énergie ? Une source d'énergie est un phénomène physique ou chimique dont il est possible d'exploiter l'énergie à des fins biophysiques  ou industrielles. Une source d'énergie est dite « primaire » si elle est issue d'un phénomène naturel et n'a pas été transformée ; elle est dite « secondaire » si elle est le résultat d'une transformation volontaire. 

Les combustibles fossiles, charbon, pétrole, gaz naturel, sont utilisés pour produire de la chaleur, de l'électricité ou pour alimenter des moteurs thermiques. Ces combustibles sont issus de la décomposition de matières organiques, donc de la biomasse, c'est-à-dire de l’action du soleil. Leur stock est donné une fois pour toute pour notre planète.

L’énergie de la biomasse (bois, biocarburants, etc),  est majoritairement récupérée par combustion. L'énergie solaire est transformée par l'homme en énergie thermique. Il en est de même pour l’énergie magnétique, qui produit un courant électrique.

Les énergies hydrauliques et éoliennes, à la base mécaniques, sont exploitées par l’homme via des turbines. Elles font à nouveau appel aux technologies des moteurs. L'énergie géothermique, extraite du sol à l'aide d'une pompe à chaleur pour produire de l'électricité ou de la chaleur n’échappe pas à cette règle.  L’énergie nucléaire, enfin, provient de la fission nucléaire, elle aussi issue d’une transformation thermique…

Tout notre système énergétique repose sur le feu… Et nous sommes en train de nous apercevoir que le défi environnemental qui attend notre espèce dans les décennies à venir consiste à changer ce modèle énergétique, parce que lorsque nous jouons avec le feu, nous jouons avec le climat. La tâche est loin d’être facile à entreprendre…

Pourquoi ? Parce que nous avons besoin d’énergie. Elle permet la croissance, elle permet de changer et de transformer le monde qui nous entoure. 

L’énergie nous permet de transformer le monde qui nous entoure

Réfléchissons-y : A quoi sert une machine ? Qu’il s’agisse d’une pompe, d’un refrigérateur, d’un ordinateur ou d’une fraiseuse ? A transformer le monde. Un frigo transforme de l’air ambiant en air froid ; un téléphone transforme une voix en signal électrique ; une fraiseuse transforme un morceau de métal en pièce usinée, après avoir transformé du courant en mouvement; une pompe transforme de l’eau ici en eau là…

Il existe une unité de compte pour la transformation du monde : c’est l’énergie. Avant d’être des kilowattheures sur une facture, l’énergie est en effet, par définition en physique, la marque du changement d’état d’un système, et donc de la transformation de l’environnement. Tout changement de température, de vitesse, de forme, de composition chimique, de masse, de composition atomique, de position dans l’espace… demande ou fournit de l’énergie. De ce fait, transformer le monde qui nous entoure ou utiliser de l’énergie, c’est très exactement la même chose. Sans énergie, tout cela est impossible.

Le principe énoncé par Lavoisier sur la conservation de la matière s'applique en fait plus justement à l'énergie : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Ainsi toute « production » d'énergie est en fait une récupération par transformation de formes d'énergie dont l'origine est celle de l'univers.

Or l’énergie mise à la disposition de chaque Terrien a radicalement changé d’échelle en l’espace de quelques générations. En deux siècles, la population a été multipliée par dix, et la consommation d’énergie par personne par plus de dix. La pression sur les ressources de toute nature a donc augmenté d’un facteur cent en seulement deux cent ans, et cela commence à avoir des conséquences…

L’energie permet la croissance

La production d’énergie et la croissance sont intimement liées. Notre civilisation a connu des bons technologiques à chaque nouvelle énergie trouvée.

Bien qu’il y ait une légère perte à chaque conversion (ce que l’on appelle le rendement), nous transformons des énergies vers d’autres énergies afin de pouvoir les utiliser dans nos activités humaines de façon plus pratique.

Bien que le discours médiatique ambiant puisse laisser penser le contraire, nous vivons avec une énergie abondante et pas chère…

Cette énergie à profusion, est la véritable cause de la hausse de notre pouvoir d’achat. En tout bien tout honneur, elle a procuré à chaque Occidental la puissance mécanique d’une armée d’esclaves (plusieurs centaines à plusieurs milliers), qui exploitent désormais les ressources de la planète à un prix ridicule. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer l’énergie de nos pauvres muscles avec ce que les moteurs nous fournissent quotidiennement sans jamais ronchonner ni se mettre en grève.

En effet, quelle énergie un humain est-il capable de fournir avec son corps en une journée ? Une paire de jambes en plein effort peut fournir au maximum 0,3 à 0,4 kWh par jour, soit l’énergie nécessaire pour utiliser pendant 3 à 4 heures une ampoule de 100 watts. Une paire de bras utilisée au mieux restituera en une journée une énergie mécanique d’environ… 0,02 kWh,  tout juste de quoi fournir de quoi faire briller une ampoule de 20 watts pendant une heure !

Les mauvaises langues insinueront que si l’arrêt de l’esclavage a plus ou moins coïncidé avec l’avènement des machines et l’Ere Industrielle, cela n’est pas tout à fait un hasard…

Quoi qu’il en soit, si nous devions payer (même au SMIC) le travail mécanique humain sur une base de 8 heures par jour, alors le kilowattheure mécanique coûterait environ 200 à 300 euros… Charges salariales comprises… 

En comparaison, un moteur fournissant la même énergie pour la journée, utilisant de l’essence à 1 euro le litre, ne coûtera que quelques dizaines de centimes d’euros. L’utilisation d’électricité (qui dans le monde est produite aux deux tiers avec du gaz et du charbon) nous amène approximativement à la même valeur…

La conclusion, c’est que, pour tout travail mécanique, cela coûte mille à dix mille fois moins cher – et parfois même cent mille fois moins cher – d’utiliser un moteur que de recourir à du travail humain payé avec des salaires occidentaux. Même avec les « salaires de misère » octroyés dans les pays émergents, la machine reste considérablement plus compétitive que l’homme. 

Soit dit en passant, la mondialisation devient une conséquence attendue dans ce contexte. Avec un facteur 100 à 10 000 entre le coût du travail humain et celui de l’énergie fossile, aller chercher du travail moins cher de l’autre côté de la Terre est quasiment toujours une affaire rentable, quelle que soit la quantité d’énergie nécessaire pour transporter ensuite les marchandises.

La voici donc, la vraie raison du confort matériel dont nous bénéficions tous, tous les jours : les « esclaves énergétiques » ! S’il fallait fournir avec du travail humain les 60 000 kWh qu’un Français utilise directement ou indirectement chaque année pour tous ses usages (chauffage, transport et fabrication de tout ce qu’il consomme), chacun d’entre nous se retrouverait à la tête d’une armée de plusieurs centaines voire de plusieurs milliers d’« esclaves ». Même dans les pays dits « émergents », chaque citoyen a déjà à sa disposition l’équivalent de plusieurs dizaines à plusieurs centaines d’esclaves, ce qui le met très au-dessus de n’importe quel paysan européen d’il y a deux siècles…

N’en doutons plus : l’énergie permet le pouvoir d’achat et contribue à l’élévation du niveau de vie d’une société…

En résumé

Notre monde grâce au soleil, à l’écosystème planétaire, et à sa manne d’énergie fossile, vit dans une abondance énergétique. Nous utilisons le feu pour libérer cette énergie, et faisant cela, nous avons connu, depuis deux siècles, une croissance démographique, économique et financière sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Grâce à l’énergie nous changeons le monde, en bien, pour l’élévation de notre confort matériel et technologique, mais aussi en mal, avec les crises écologiques qui s’annoncent.

Pour conserver nos acquis, il nous faut sortir du schéma des énergies fossiles qui présentent un stock donné une fois pour toute pour notre planète. Même en revenant à une sobriété énergétique (ce qui paraît impossible), le futur de l’humanité s’annonce crucial du point de vue de l’énergie.

Article inspiré par le livre de Jean-Marc Jancovici "Changer le monde - Tout un programme !", Calmann-Lévy, mai 2011.

samedi 17 janvier 2015

C’est trop tard pour la Terre - Cécile Philippe (1975-)

Editions Lattés (2007)
Depuis plusieurs décennies les problèmes évidents de pollution et de catastrophes écologiques en tout genre ont fait émerger la question de la protection de notre environnement et de l’influence de l’homme sur la nature. 
Nombreux et actifs, les mouvements de défense de l’environnement ont rapidement été imprégnés d’idées socialistes appuyées par les propositions du Club de Rome en faveur de la décroissance. Depuis lors leur influence n’a cessé d’augmenter et leurs idées "écologistes" ont trouvé un très fort écho dans les médias, le monde associatif, éducatif, et politique. 
Aujourd’hui cet intérêt pour les problématiques environnementales est devenu une obsession, et ce qui n’était encore qu’une préoccupation a viré à la psychose et à l’hystérie générale, certains n’hésitant pas à annoncer la fin du monde toute proche si l’homme ne renonce pas au développement et à l’enrichissement. 
Ignorer un tel emballement de la société c’est abandonner les problématiques écologiques au camp des adversaires de la liberté: Cécile Philippe s’est donc lancée dans la bataille des idées et tente de rétablir une vision apaisée des problématiques environnementales, à l’opposé de l’alarmisme ambiant et de l’ambiance d’auto flagellation. 
A partir d’études sérieuses et de chiffres trop souvent occultés elle propose une analyse pragmatique et refuse de tomber dans le simplisme actuel.

Quelles idées ? Quelles réponses ?

Les idées reçues auxquelles répond Cécile Philippe ont été choisies précisément parce qu’elles représentent le discours dominant dans la population moyenne. Des idées dont la diffusion a été largement favorisée par leur simplicité, mais également par l’attrait des médias pour le sensationnel (d’où l’écho démesuré dont bénéficient les catastrophistes) et les solutions facilement compréhensibles pour expliquer un phénomène dérangeant et apporter une solution préconçue.

Prenons l’exemple de la première idée du livre: "Il faut appliquer le principe de précaution !". 

L’auteur rappelle que si on voit aisément les avantages d’un tel principe on refuse systématiquement d’en mesurer les inconvénients, que Bastiat appellerait "ce qu’on ne voit pas". Ainsi, les restrictions imposées par le principe de précaution nous empêchent de progresser dans de nombreux domaines, notamment scientifiques, et de mettre au point des innovations répondant aux problèmes actuels. Nous nous privons volontairement des progrès futurs au nom de ce principe de précaution. 

C’est exactement ce qui se passe concernant les OGM (deuxième idée reçue du livre : il faut interdire les OGM !). Dans cet exemple les études citées par Cécile Philippe montrent clairement que le risque que les OGM pourraient nous faire courir est très largement exagéré, surévalué. 

L’auteur remarque enfin que le refus du moindre petit risque est très symptomatique de notre époque où la non acceptation du risque, même minime, nous fait oublier le principe universel et intemporel du progrès de l’Homme: le processus "essai-erreur-correction". Cécile Philippe conclut cet exemple sur la nécessité de choisir entre les risques, et dans ce cas la culture des OGM peut apporter beaucoup plus de solutions (faim dans le monde, diminution des pesticides, etc.) que de problèmes. Il faudrait donc encourager un développement responsable mais réel des OGM.

Le livre passe ensuite en revue toutes les questions récurrentes sur l’environnement. On découvre ainsi que le problème du pétrole est beaucoup moins aigu que ce qu’on nous fait croire car les réserves sont importantes, les prévisions alarmistes se sont révélées totalement erronées jusqu’à aujourd’hui et que c’est l’utilisation de cette énergie qui nous permettra dans un futur proche de trouver l’énergie de demain. Cette approche des problèmes est reprise dans à peu près toutes les idées auxquelles répond l’ouvrage. 

"Le protocole de Kyoto peut nous sauver !": encore une idée reçue qui légitime une avalanche de réglementations nuisibles à la croissance, tout comme les incroyables limitations que ce protocole scientifiquement fantaisiste voudrait imposer à l’industrie en matière de rejets de gaz à effet de serre. 

En ce sens il n’est pas réaliste et constituerait un frein terrible au développement dans tous les pays du monde. Pire : le protocole de Kyoto a été élaboré à partir d’hypothèses scientifiques à sens unique selon lesquelles l’Homme serait forcément coupable du réchauffement climatique. Or ces hypothèses utilisent des modèles très peu fiables, ce que les scientifiques admettent volontiers. Mais dès lors que les médias et les politiques se sont emparés de la question du réchauffement climatique, tous les scientifiques qui ont osé émettre des doutes sur l’importance du réchauffement global ou sur la responsabilité de l’Homme dans ce phénomène ont été ignorés, mis à part, véritablement ostracisés. 

Le réchauffement climatique est devenu un sujet où la confrontation des thèses et des modèles - qui constitue la base du raisonnement scientifique sur toutes les autres questions - est devenue impossible. 

Et de rappeler toutes les études dont on ne parle pas, qui à défaut de nier le réchauffement montrent bien qu’il n’est pas aussi important que ce que l’on veut nous faire croire, et que les modèles de prévision de l’évolution du climat sont mauvais. Enfin de nombreuses études montrent que l’Homme n’a probablement que très peu d’influence sur un réchauffement amorcé depuis longtemps à l’échelle du temps climatique.


Extrait du livre: introduction

Le réchauffement, la pollution, l’épuisement des ressources, la déforestation, la perte de biodiversité hantent aujourd’hui les esprits. Ils seraient les symptômes d’une civilisation qui court à sa perte et annonciateurs des plus grands désastres qu’aient jamais connus les êtres humains.

L’alarmisme environnemental alimente les propositions des candidats à la prochaine élection présidentielle qui surfent avec enthousiasme sur la vague écolo. Place à l’action et au développement durable ! Sauf que les remèdes proposés sont construits autour de mythes. Loin de résoudre les préoccupations des individus, ils risquent plutôt de nous engager sur une fausse route, nuisible à la qualité de notre environnement.

Nous n’avons plus à faire face à de vagues rêveries de promeneurs solitaires ou d’obscurs théoriciens de la décroissance, mais à une campagne globale, savamment orchestrée à grand renfort de médias et de marketing.

Elle vise à imposer durablement des idées de nature à pousser les hommes politiques à modifier notre façon de vivre. Comme l’écrivait en son temps Lord Keynes, "Les idées, justes ou fausses, mènent le monde".

Il avait parfaitement compris qu’une idée bien exprimée, qu’elle soit vraie ou fausse, pouvait changer le cours de l’histoire. Il est donc fondamental de creuser ces idées, de les débattre, et de les dénoncer lorsqu’elles sont potentiellement dangereuses.

« C’est trop tard pour la Terre »   Idées fausse, vraies réponses, Cécile Philippe

La collection "Idées fausses – vraies réponses" est dirigée par Mathieu Laine, très actif et reconnu dans la communauté des libéraux pour son travail quotidien de mise en valeur des idées de liberté. "Idées fausses – Vraies Réponses" revisitent un thème d’actualité à travers les idées reçues, en repositionnant le débat avec des données objectives (chiffres et statistiques à l’appui), des éclairages inédits et des propositions concrètes. 

Loin d’un libéralisme abordé de façon intellectuelle et théorique, cette collection permet à tout un chacun d’obtenir une vision raisonnée et libre des grands problèmes de notre époque à travers des ouvrages éminemment pratiques et clairs.


Cécile Philippe (1975-)
Cécile Philippe (1975-)
Cécile Philippe, (née en 1975), est la directrice de l'Institut économique Molinari, un think tank basé à Bruxelles et d’orientation libérale dont elle est co-fondatrice en 2003. Elle est docteur en économie de l'université Paris-Dauphine et titulaire d'un Desup en gestion des entreprises dans les pays en développement. Elle a achevé sa thèse de doctorat au sein d'un think tank américain, thèse portant sur les théories de l'information et l'émergence d'un marché de l'information sur Internet.

Elle intervient régulièrement dans les médias sur les questions environnementales ou de politique générale. En particulier dans son ouvrage C'est trop tard pour la terre paru en 2007, elle appelle à un débat scientifique et non idéologique sur les questions d'environnement, défendant par exemple l'énergie nucléaire ou les organismes génétiquement modifiés et s'opposant au principe de précaution, "qui ignore les coûts à ne pas appliquer le progrès". 

Elle s'oppose très nettement aux motivations purement idéologiques et politiques de certains écologistes, que Guy Sorman qualifie de "totalitaires verts".

Elle siège au conseil d'administration de l'Institut Constant de Rebecque fondé par Victoria Curzon-Price.

Dans "C’est trop tard pour la terre" elle privilégie une démarche très didactique, présentant un plan qui démonte méthodiquement les arguments des mouvements écologistes de gauche. Ainsi le lecteur peut simplement en regardant le sommaire du livre trouver la réponse libérale aux idées reçues qu’il entend à longueur de journée dans les médias et les conversations de la vie quotidienne. Cet ouvrage ne vise pas les convaincus, il vise tout le monde, et particulièrement ceux qui sentent qu’on leur sert du prêt-à-penser sans pouvoir dire pourquoi.

Études réalisées dans le domaine environnemental:

Une analyse du livre de Vincent Courtillot, "Nouveau voyage au centre de la terre" (Odile Jacob) a été réalisée par Cécile Philippe, directrice générale de l'Institut économique Molinari. Dans la première partie de cet ouvrage, une étude a été réalisée montrant l'importance du volcanisme et les conséquences sur les variations de température et sur les extinctions de masses. La seconde partie de cet ouvrage est consacrée aux réfutations des travaux du GIEC (organisme qui a été responsable des thèses sur le Réchauffement climatique), en raison, précisément, de la permanence des phénomènes volcaniques et sismiques.

Etudes réalisées dans le domaine économique et monétaire:

Une étude a été réalisée par Cécile Philippe au sujet des effets pervers de l'Euro, la monnaie unique européenne. Cécile Philippe montre que la tragédie de l'euro est comparable, en prenant une exemple très concret, à une exploitation agricole mal organisée et surexploitée, au détriment d'une réelle efficacité et d'une bonne gestion, lorsqu'elle est un domaine d'exploitation commune.

Mais, Cécile Philippe montre que l'euro, en tant que monnaie unique, a contribué à accentuer le laxisme de certains États européens. 

A partir du moment où cette monnaie unique a remplacé les anciennes monnaies nationales, donc, à partir du moment où cette monnaie unique est devenue " une structure collective supranationale ", les dits États européens, comme la Grèce, l'Espagne, le Portugal, l'Italie et l'Irlande ont commencé à avoir des comportements irresponsables, à raison de l'accroissement de leur déficit et donc de leur surendettement, comme conséquence, d'une certaine façon de cette monnaie unique et commune qu'est l'euro et contribuant aussi, d'une certaine façon à l'aggravation de la Crise financière de 2007-2008. 

Cela entraîne aussi comme conséquence la perte de compétitivité, à terme, non seulement des dits États (avec des conséquences sur les entreprises en question), mais aussi sur toute la zone euro, contribuant à une certaine atonie économique, puisque les investisseurs ont de moins en moins confiance en l'euro.

mardi 4 février 2014

Tim Noble (1966-) et Sue Webster (1967-)

Partenaires dans la vie comme dans leur art, Tim Noble et Sue Webster font partie des artistes britanniques les plus connus et les plus admirés de leur génération. Inclassable, le couple s'est  rencontré en 1986 alors qu'il étudiait les beaux-arts à l'Université de Nottingham Trent. Ils réalisent notamment des "sculptures-ombres" dans lesquelles ils utilisent des objets mis au rebut, des déchets qui sont ensuite éclairés afin de créer des portraits d'eux-mêmes mais aussi des sculptures de néons très pop art. Les jeux d'ombre et de lumière créés élevant la matière première utilisée au rang d'objet d'art !

Changements d'humeur brutaux , 2009-2010, escabeaux en bois, bois mis au rebut, projecteur de lumière

Wasted Youth, 2000 Trash, replica food, McDonalds packaging, wood, light projector

Sue Webster et Tim Noble ont trouvé le meilleur moyen de recycler nos déchets : en faire des oeuvres d’art sans que personne ne s’aperçoive de quoi que ce soit.  Ils sont partis d’une idée toute simple : utiliser des déchets produits par l’homme pour bâtir des sculptures à messages. Mais, comme pour les images au fond des verres à Sakés japonais qui n’apparaissent que lorsque l’on verse l’alcool dedans, les oeuvres des deux artistes ne se dévoilent pas au premier coup d’oeil. Ce n’est que leur ombre, projetée sur un mur blanc et selon un certain angle, qui révèle tout.

The Spikey Thing, 2005 Welded scrap metal, light projector

Dès lors apparaissent des scènes de la vie quotidienne, des hommes et des femmes, des tableaux drôles ou cinglants. Les merveilles des travaux de Sue Webster et Tim Noble se révèlent des choses dégoûtantes qui les composent. Leurs installations entraînent le spectateur dans un monde d’illusions et suscitent la surprise et l'émerveillement. Le beau naît du laid, ou le contraire. Leurs oeuvres passent du mignon au drôle, et de l’étonnant à l’insupportable. Preuve que leur art, comme notre pollution, est là pour durer.

Kiss Of Death 2003, 34 animaux empaillés, os d'animaux, projecteur de lumière
Youngman, 2012, wooden stepladder, discarded wood, light projector