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mercredi 13 décembre 2023

La désobéissance civile - Henry David Thoreau (1817-1862)

Editions Mille et une nuits
La désobéissance civile est le refus de se soumettre à une loi, un règlement, une organisation ou un pouvoir jugé inique par ceux qui le contestent. Le terme fut créé par l'américain Henry David Thoreau dans son essai Résistance au gouvernement civil, publié en 1849, à la suite de son refus de payer une taxe destinée à financer la guerre contre le Mexique.

Définition de la désobéissance civile

La désobéissance civile peut être définie comme un acte public, symbolique, non violent, symbolique, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. En agissant ainsi, on s'adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté et on déclare que, selon une opinion mûrement réfléchie, les principes de coopération sociale entre des êtres libres et égaux ne sont pas actuellement respectés.

Un acte de désobéissance civile fait appel à la capacité de raisonner et au sens de la justice du peuple. Il peut être décrit de la manière suivante:

- L'acte de désobéissance doit être une infraction consciente et intentionnelle, et doit ainsi violer une règle de droit positif. Ses auteurs prennent le risque de commettre un acte qui est, aux yeux de l'opinion publique et à ceux des autorités, généralement tenu comme une infraction.

- Il s'agit d'un acte public, ce qui le différencie de la désobéissance criminelle - cette dernière, ne prospérant que dans la clandestinité. Cette "publicité" vise à écarter tout soupçon sur la moralité de l'acte, à lui conférer, en outre, une valeur symbolique ainsi que la plus grande audience possible afin que l'acte ait le plus grand retentissement pour modifier le sentiment de l'opinion publique.

- L'acte de désobéissance s'inscrit dans un mouvement collectif. Hannah Arendt relève que « loin de procéder de la philosophie subjective de quelques individus excentriques la désobéissance civile résulte de la coopération délibérée des membres du groupe tirant précisément leur force de leur capacité d'œuvrer en commun.»

- La désobéissance civile use généralement de moyens pacifiques. Elle vise à appeler aux débats publics et, pour ce faire, elle en appelle à la conscience endormie de la majorité plutôt qu'à l'action violente. C'est un des traits qui la distingue de la révolution, qui pour arriver à ses fins peut potentiellement en appeler à la force. En outre l'opposition à la loi qui est inhérente à la désobéissance civile se fait dans une paradoxale fidélité à une loi considérée supérieure, il n'y a donc pas de violence dans l'esprit de la désobéissance civile. Celle-ci étant plutôt le fait de l'État, le seul qui dispose d'une « violence légitime » selon Max Weber, cette violence pouvant être physique mais aussi psychique, voire économique.

Aujourd'hui, le concept s'est étendu à de nombreuses personnes notamment par les actions très médiatiques des altermondialistes ou celles des mouvements anti-pub, expliquant leurs actions comme des actes salutaires de désobéissance civile, visant à faire modifier la politique des autorités.

Extrait de la Désobéissance Civile

De grand cœur, j’accepte la devise : "Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins" et j’aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. Poussée à fond, elle se ramène à ceci auquel je crois également: "que le gouvernement le meilleur est celui qui ne gouverne pas du tout".


jeudi 13 juillet 2023

Comment se faire des amis - Dale Carnegie (1888-1955)

Ce livre parle de l'importance des relations sociales et de la manière de se faire des amis. Voici quelques principes de base pour y parvenir :

-Montrer de l'intérêt pour les autres : Pour se faire des amis, il est important d'être intéressé par les autres, de poser des questions sur leurs intérêts, leurs passions et d'écouter attentivement leurs réponses.

-Sourire et être amical : Un sourire chaleureux et une attitude amicale attirent les autres et les mettent à l'aise. Soyez ouvert et accueillant lorsque vous interagissez avec les gens.

-Faire preuve d'empathie : Essayez de vous mettre à la place des autres et de comprendre leurs émotions et leurs perspectives. Montrez de la compassion et de l'écoute lorsque quelqu'un partage ses difficultés ou ses joies.

-Apprendre à écouter : L'écoute active est essentielle pour établir des liens solides. Soyez attentif aux paroles de l'autre personne, posez des questions pertinentes et montrez que vous vous intéressez réellement à ce qu'elle dit.

-Trouver des points communs : Cherchez des intérêts communs avec les autres, que ce soit dans les loisirs, les passe-temps ou les valeurs. Cela crée une base solide pour développer des relations amicales.

Maintenant, voici une liste d'actions concrètes que vous pouvez entreprendre pour mettre en œuvre ces principes dans votre vie quotidienne :

-Souriez et saluez les autres : Un simple geste amical peut créer une atmosphère positive et encourager les interactions.
-Posez des questions sur les intérêts des autres : Lorsque vous rencontrez quelqu'un, montrez de l'intérêt pour ses hobbies, ses activités préférées ou ses projets en cours. Cela montre que vous vous souciez de sa vie et que vous êtes prêt à l'écouter.
-Pratiquez l'écoute active : Lorsque vous discutez avec quelqu'un, concentrez-vous sur ses paroles et évitez de vous laisser distraire. Posez des questions pertinentes pour approfondir la conversation et montrer que vous vous intéresses réellement à ce qu'il dit.
-Organisez des activités sociales : Invitez des amis potentiels à faire des activités ensemble, que ce soit un film, une sortie au parc ou une soirée jeux. Cela permet de renforcer les liens et de créer des souvenirs communs.
-Montrez de la gratitude : Exprimez votre reconnaissance envers les autres. Dites merci lorsque quelqu'un vous aide ou vous fait plaisir, et n'hésitez pas à faire des compliments sincères pour valoriser les autres.
-Soyez vous-même : N'essayez pas de changer votre personnalité pour plaire aux autres. Restez authentique et montrez votre véritable moi. Les vrais amis apprécieront votre sincérité.
-Sortez de votre zone de confort : Faites l'effort d'engager des conversations avec de nouvelles personnes et d'explorer de nouveaux environnements sociaux. Participer à des clubs, des groupes d'intérêts ou des événements communautaires peut vous offrir l'opportunité de rencontrer des personnes partageant les mêmes centres d'intérêt.
-Pratiquez l'empathie : Essayez de vous mettre à la place des autres et de comprendre leurs sentiments et leurs perspectives. Soyez ouvert à différentes opinions et montrez de la compréhension, même si vous n'êtes pas d'accord.
-Cultivez une attitude positive : Montrez-vous optimiste et encourageant envers les autres. Évitez les critiques constantes et cherchez plutôt à mettre en avant les qualités et les réalisations des personnes que vous côtoyez.
-Investissez du temps et de l'énergie dans vos relations : Les amitiés nécessitent du temps et de l'investissement. Organisez des rencontres régulières, en personne ou en ligne, pour entretenir vos relations et créer des liens plus profonds.
-Soyez respectueux et bienveillant : Traitez les autres avec respect et gentillesse. Évitez les jugements hâtifs et les comportements blessants. La bienveillance crée un environnement propice à des relations durables et positives.

Rappellez-vous que se faire des amis demande de la pratique et de la patience. Soyez ouvert aux opportunités de rencontrer de nouvelles personnes, mais n'oubliez pas de prendre le temps de développer des relations de qualité avec ceux qui comptent déjà dans votre vie.


dimanche 18 juin 2023

Les 5 blessures qui empêchent d'être soi-même - Lise Bourbeau

Ce livre parle de cinq blessures émotionnelles que beaucoup de gens peuvent ressentir. Ces blessures peuvent nous empêcher d'être nous-mêmes et d'atteindre notre plein potentiel. Les cinq blessures sont :

Le rejet : C'est quand on se sent exclu, pas aimé ou pas accepté par les autres. Pour guérir cette blessure, il est important de se rappeler que chacun est unique et précieux.

L'abandon : C'est quand on a l'impression d'être laissé seul ou de ne pas compter pour les autres. Pour guérir cette blessure, il est important de développer une confiance en soi et de se rappeler que l'on peut compter sur ses propres ressources.

L'humiliation : C'est quand on se sent rabaissé ou ridiculisé par les autres. Pour guérir cette blessure, il est important de développer une estime de soi positive et de se rappeler que personne n'a le droit de nous humilier.

La trahison : C'est quand on se sent trahi ou trompé par les autres. Pour guérir cette blessure, il est important de reconstruire la confiance en soi et de choisir des relations basées sur la loyauté et l'intégrité.

L'injustice : C'est quand on se sent traité injustement ou victime de circonstances difficiles. Pour guérir cette blessure, il est important de cultiver un esprit de justice et de prendre des mesures pour changer les situations injustes.

Maintenant, voici une liste d'actions concrètes que vous pouvez entreprendre pour mettre en œuvre ces principes dans votre vie quotidienne :

-Pratiquez l'auto-acceptation : Apprenez à vous aimer et à vous accepter tel que vous êtes, avec toutes vos imperfections.
-Développez votre confiance en vous : Identifiez vos forces et vos talents, et croyez en vos capacités à réussir.
-Communiquez vos besoins : Exprimez vos besoins de manière assertive et respectueuse, en demandant ce dont vous avez besoin pour vous sentir bien.
-Établissez des limites saines : Apprenez à dire non lorsque quelque chose ne correspond pas à vos valeurs ou ne vous convient pas.
-Entourez-vous de relations positives : Choisissez des personnes qui vous soutiennent, vous respectent et vous encouragent à être vous-même.
-Pardonnez et lâchez prise : Libérez-vous du fardeau du passé en pratiquant le pardon envers vous-même et les autres.
-Cultivez la gratitude : Prenez le temps de reconnaître et d'apprécier les aspects positifs de votre vie.
-Prenez soin de vous : Accordez-vous du temps pour vous ressourcer, pratiquer des activités qui vous plaisent et prendre soin de votre bien-être physique, émotionnel et mental.
-Recherchez un soutien professionnel : Si vous sentez que les blessures émotionnelles sont profondes et intensément présentes dans votre vie, il peut être bénéfique de rechercher un soutien professionnel, tel qu'un thérapeute ou un coach de vie. Ils pourront vous accompagner dans votre parcours de guérison et vous fournir des outils adaptés à votre situation.

N'oubliez pas que le processus de guérison des blessures émotionnelles peut prendre du temps, et chacun progresse à son rythme. Soyez patient avec vous-même et faites preuve de bienveillance. En intégrant ces principes dans votre vie quotidienne, vous pourrez progressivement libérer votre plein potentiel et vous épanouir en étant authentiquement vous-même.

Commentaires

lundi 15 mai 2023

Les Incasables - Rachid Zerrouki (1992- )

Professeur des écoles, Rachid Zerrouki livre un témoignage poignant sur son expérience de professeur des écoles dans une Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté d’un collège marseillais. Les SEGPA sont les classes à effectif réduit dans lesquelles se retrouvent toutes sortes de profils d’enfants en grande difficulté scolaire, avec des troubles du comportement et des problèmes familiaux…  Tout ce petit monde doit vivre ensemble, progresser sous l’œil bienveillant du professeur. Comment leur faire comprendre qu’ils ne seront pas vétérinaires, astronautes ou Prix Nobel ? Comment leur faire comprendre qu’ils peuvent être de belles personnes capables de relever des défis de taille ? A travers une pièce de théâtre, des projets généreux élaborés par tout le groupe, Rachid Zerrouki nous montre qu’une classe est comme un orchestre qu’il faut guider dans l’harmonie pas à pas quotidiennement.

Enseigner à des enfants si particuliers qui n’entrent pas ou peu dans les codes et les apprentissages de l’école n’est pas simple mais donne tellement de sens au métier qu’il en est difficile de s’en extraire selon Rachid Zerrouki.

Extrait : A moi l’école a tout donné mais qu’en est-il des autres, ceux qui se présentent à elle sans héritage culturel ni prédisposition à apprendre ? Que leur propose-t-elle si ce n’est d’ajouter au poids de l’échec celui de la culpabilité ? L’ancienne société de classes accordait au moins à ceux qui étaient en bas de l’échelle la liberté d’être et de se sentir victimes d’une injustice, mais aujourd’hui la promesse républicaine d’égalité et de méritocratie portée par l’Ecole leur fait comprendre qu’ils sont les seuls responsables de leur situation. C’est un mensonge. Parmi les multitudes de chiffres qui le démontrent  on peut citer ceux-ci : 79% des enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures sont diplômés du supérieur, contre 29% des enfants d’ouvriers. Partant de ce constat, certains défendent l’idée selon laquelle l’Ecole est inégalitaire par essence et non par erreur, mais la volonté d’une institution est aussi déterminée par celle des individus qui la composent, et j’ai rencontré trop d’altruisme et d’abnégation en salle des professeurs pour adhérer à un tel degré de cynisme. »

vendredi 2 avril 2021

Chez soi Une odyssée de l'espace domestique - Mona Chollet

 Le foyer, un lieu de repli frileux où l’on s’avachit devant la télévision en pyjama informe ? Sans doute. Mais aussi, dans une époque dure et désorientée, une base arrière où l’on peut se protéger, refaire ses forces, se souvenir de ses désirs. Dans l’ardeur que l’on met à se blottir chez soi ou à rêver de l’habitation idéale s’exprime ce qu’il nous reste de vitalité, de foi en l’avenir.

Edition Zones 2015


Ce livre voudrait dire la sagesse des casaniers, injustement dénigrés. Mais il explore aussi la façon dont ce monde que l’on croyait fuir revient par la fenêtre. Difficultés à trouver un logement abordable, ou à profiter de son chez-soi dans l’état de « famine temporelle » qui nous caractérise. Ramifications passionnantes de la simple question « Qui fait le ménage ? », persistance du modèle du bonheur familial, alors même que l’on rencontre des modes de vie bien plus inventifs…

Autant de préoccupations à la fois intimes et collectives, passées ici en revue comme on range et nettoie un intérieur empoussiéré : pour tenter d’y voir plus clair, et de se sentir mieux.

Sana Guessous (journaliste https://sanaguessouspro.wordpress.com/) nous présente son œuvre:

Dès les premières pages, Mona Chollet affirme que de nos jours, « on n'a pas le droit d'habiter sa maison, sous peine de se heurter à une censure immédiate. » Habiter au sens d'imprégner son lieu de vie, de faire corps avec lui, de le laisser infuser lentement en soi. À l'inverse, ce qui est toléré et encouragé, c'est de consommer sa maison. Y accumuler des monticules de gadgets, de meubles et de robots, les remplacer frénétiquement, à la moindre craquelure, ou dès qu'un vague à l'âme inexplicable s'empare de nous. Y faire régner un ordre obsessionnel, la transformer en brochure Ikéa vivante, en temple fonctionnel et moderne, miroir de notre sacrosainte efficacité. « On retrouve là le double standard moral dont notre société est prisonnière : dureté envers soi-même, exigence de rendement, mortification et sacrifice dans la plupart des domaines de la vie ; satisfaction immédiate de tous les désirs, réconfort et consolation dans le seul domaine de la consommation », écrit l'autrice.

Acheter et racheter toujours plus neuf, plus luisant, plus grisant, désespérément. Jusqu'à en oublier que notre identité se construit par touches lentes et appliquées, qu'elle implique d'après le philosophe allemand Hartmut Rosa de « s'approprier les choses progressivement, voire de s'attacher à elles. »

Pour Mona Chollet, loin de « flatter nos aspirations domestiques », la société de consommation « entrave notre capacité à habiter. »

Assouvir nos besoins de repli, de solitude, d'évasion.

« La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix. Il n'y a pas que les pensées et les expériences qui sanctionnent les valeurs humaines », écrit Gaston Bachelard dans La Poétique de l'espace. le philosophe français a réconcilié l'autrice de Chez soi avec ses besoins profonds de « repli, de solitude et d'évasion », lui a offert des mots salvateurs pour affronter les « injonctions à se secouer, à se faire violence, à ne pas s'écouter. »

Des mots que Mona Chollet s'approprie, recompose pour les offrir à son tour à mes sens assoiffés et reconnaissants : « Il faudrait pouvoir émerger en douceur d'une nuit de sommeil qui vous déposerait sur la grève du jour comme le ressac d'une mer calme, au lieu de subir l'élancement au coeur, la déchirure du rêve que provoque la stridence du réveil. Il faudrait pouvoir rester encore un peu allongé, bien au chaud, à écouter les bruits les plus ténus dans la maison et au-dehors, à rêvasser, à contempler le plafond et à passer en revue les mille bonnes raisons de se lever, à réfléchir à ce que l'on projette de faire, à se pourlécher en composant le menu du petit-déjeuner (…) Alors l'élan nécessaire pour repousser la couette d'une ruade, pour renouer avec la verticalité et poser le pied par terre, répondrait à une nécessité intérieure irrésistible, le coeur battant d'impatience, plutôt qu'à ce sursaut de courage et de résignation mêlés par lequel on se boute soi-même hors du lit. »

Je vois quelques sourcils se froncer là-bas, au fond. J'entends des voix réprobatrices mugir : « Mais c'est de la paresse enrobée dans de la poésie ! » C'est sûr que si on envisage son existence comme une succession d'objectifs et de résultats à atteindre, à améliorer, à valoriser, on ne risque pas d'apprécier la beauté étrange, luxueuse et gratuite du Non faire. Une quiétude que trop de gens (re)découvrent, sidérés, parfois à leur corps défendant, après un burnout ravageur.

Assiégés jusque dans nos canapés

« Comment restaurer la dignité d'un temps qui se présente à nous comme le déchet de celui mis sur le marché ? », s'interroge Mona Chollet. Se réapproprier ce temps pour vivre, pour être soi-même, sans obligation de performance, peut s'avérer ardu, tant les distractions et les stimulations sont grandes. Dans le chapitre Une foule dans mon salon, la journaliste confie ses efforts pour ne pas devenir « l'esclave des flux » Facebook, Twitter, Instagram, Pinterest, etc.

Difficile de restituer en une seule note ce livre dense, plein de couloirs, de tiroirs et de cachettes secrètes. J'ai adoré m'y perdre, y dissiper mes illusions, notamment sur le mouvement des Tiny Houses – « les adeptes du small living occupent exactement la place qu'un ordre social inique leur assigne. Ils se contorsionnent pour entrer dans le placard qu'on veut bien leur laisser et prétendent réaliser par là leurs désirs les plus profonds. » 

J'ai aimé me lover délicieusement dans certains de ses interstices. Je songe particulièrement au dernier chapitre, Des palais plein la tête, imaginer la maison idéale, dans lequel Mona Chollet aborde l'architecture et son impact indélébile sur nos vies. Pourquoi ce sujet nous indiffère-t-il tant ? Pour le philosophe Alain de Botton, s'y intéresser revient à réaliser avec consternation que les mauvaises architectures nous assombrissent la vie. « Si une pièce peut modifier notre état d'âme, si notre bonheur peut dépendre de la couleur des murs ou de la forme d'une porte, que nous arrivera-t-il dans la plupart des lieux que nous sommes contraints de regarder et où nous devons habiter ? », écrit-il dans L'Architecture du bonheur.

À l'inverse, que se passerait-il si, au lieu de vivoter dans un intérieur insalubre, étroit ou désincarné, l'on habitait une maison à la fois apaisante et stimulante pour nos sens, où les escaliers nous emmèneraient de surprises en ébahissements, comme le suspens haletant d'un bon roman ? Car ces havres malicieux et amicaux existent. Ils possèdent « une qualité sans nom », comme l'appelle l'architecte anglais Christopher Alexander dans The Timeless Way of Building. Une âme, si j'ose dire.

Les Japonais, comme Terunobu Fujimori ou Shigeru Ban, excellent dans cet art de bâtir des maisons vivantes, véritables écrins de douceur et d'harmonie pour leurs habitants. Mona Chollet affirme que l'usage des matériaux naturels comme le bois, la terre, la pierre ou la paille y est pour quelque chose. Des matériaux qui s'usent, perdent lentement l'éclat de la jeunesse pour la patine gracieuse de l'âge et « rappellent le caractère transitoire de toute chose. » Cette vision subtile et poétique contredit celle d'architectes occupés, à grands renforts de béton, à construire des maisons donnant « l'impression qu'elles vont durer toujours. » « Conséquence : leurs bâtiments se délabrent au lieu de vieillir. »

Mona Chollet, née à Genève en 1973, est journaliste et essayiste suisse. Depuis 2016, elle est cheffe d'édition au Monde diplomatique.

jeudi 4 mars 2021

Freakonomics - Steven D. Levitt (1967- ) & Stephen J. Dubner (1963- )

Le choix d'un prénom forge-t-il un destin ? 

Edition Folio actuel 2005
Les lutteurs de sumo, réputés pour être l'incarnation de l'honnêteté, sont-ils véritablement au-dessus de tous soupçons ? La légalisation de l'avortement a-t-elle fait baisser le taux de criminalité dans les années 1990 aux Etats-Unis ? Est-ce que donner de l'argent aux élèves qui ont de bonnes notes encourage ceux qui en ont de mauvaises à en avoir de meilleures ? Toutes ces questions, incongrues en économie, reçoivent des réponses surprenantes, le livre mettant au jour des liens de cause à effet inattendus.

Mêlant culture populaire et théories sérieuses, bizarreries sociologiques et vérités statistiques, Freakonomics transforme l'économie en divertissement accessible.

En analysant des données liées à des événements qui sont apparemment les plus anodins de la vie quotidienne - du prénom d'un enfant à la vente d'un bien immobilier -, les auteurs donnent un éclairage drôle et déroutant sur l'éducation, le crime ou la corruption. Avec 5 millions d'exemplaires vendus dans le monde, le livre est devenu un best-seller. La "freakonomy", qu'on pourrait traduire par "économie saugrenue" est née.

L'économétrie n’intéresse pas Stephen D. Levitt. La Bourse est un milieu qui lui est hermétique… Lui, ce qui le passionne ce sont les petits faits de tous les jours. C'est  étudier notre société avec la loupe de l'économiste afin de mieux comprendre les interactions entre agents et les possibilités de chacun. Mais pas pour en faire des théories, non, pour justement prendre du recul sur les préjugés et les relations de causalité souvent mis en valeur. L'économie est alors vue sous un nouvel angle.

Ce livre peut s'apparenter à de la maïeutique. Il ne propose pas une méthodologie propre. Il nous guide, par les questionnements des auteurs, et remet en question nos idées reçues. Au fil de notre lecture, on va donc passer du lien entre la législation de l'avortement et la baisse de la criminalité aux États-Unis, à l'étude de la motivation des agents immobiliers dans une vente, en passant par le lien entre réussite personnelle et prénom, ou encore répondre à la simple question : pourquoi les revendeurs de drogue vivent-ils plus longtemps chez leur mère. 

L’économie saugrenue  aiguise sans doute notre esprit critique et remet en cause certaines vérités que l'on pensait irréfutables.

vendredi 20 novembre 2020

Tout le savoir du monde: l’Encyclopédie des Lumières

Encyclopédie - Tome 1
L’Encyclopédie (de Diderot et d'Alembert) est une entreprise éditoriale, philosophique et scientifique menée par Denis Diderot et Jean le Rond d'Alembert dans l'esprit de la philosophie des Lumières et parue entre 1751 et 1766. Malgré l'arrêt du Conseil du roi de février 1752 qui fit interdire la publication de l'Encyclopédie, l'ouvrage est parvenu à poursuivre son cours. Voici comment elle réussit à paraître.

Le libraire Le Breton, en 1745, était entré en relation d'affaires avec John Mills, Anglais, et Sellius, Allemand. Ceux-ci l'incitaient fort à publier en français la Cyclopaedia de Chambers. Mais les trois hommes s'étant fâchés, Le Breton se tourna vers l'abbé Gua de Malves pour mener à bien son projet. Au bout de treize mois, l'abbé refusa l'offre. C'est alors que le libraire s'adressa à Diderot et d'Alembert, qui furent nommés codirecteurs de l'entreprise, le 16 octobre 1747. Aussitôt, le projet s'élargit. Diderot composa un "prospectus", qu'il fit diffuser en 1750 afin de faire connaître la teneur et les buts de l'Encyclopédie. On prévoit huit volumes de textes et deux volumes de planches. C'est alors que cinquante-cinq collaborateurs promettent leur concours. Parmi eux, on peut nommer Buffon, Rousseau, le président De Brosses, Dumarsais, Daubenton, d'Holbach, Jaucourt, qui va devenir la cheville ouvrière ; bref, nous dénombrons plus de cent soixante coauteurs.

Cependant, sa "Lettre sur les aveugles", en 1749, a valu à Diderot une incarcération à Vincennes. Fâcheuse affaire qui porte préjudice à l'œuvre en cours. En vérité, cette affaire attire l'attention des ennemis de l'esprit moderne et de l'entreprise des Lumières. On se rend compte alors de l'étendue de son succès. Les capitaux s'accroissent avec le nombre des souscripteurs: il y en avait 1000 à la parution du premier tome, en avril 1751, 2000 en février 1752, 3000 en septembre 1754.

Gravure pour une planche de chirurgie - Encyclopédie de Diderot et d'Alembert


Dès la parution du tome II, en janvier 1752, on vit la résistance s'organiser, et parvenir même à faire interdire l'ouvrage. Mais notre élite intellectuelle, sous l'impulsion ardente de Diderot, se démena tant et bien que l'œuvre poursuivit son cours. De tous les souscripteurs, pas un ne chercha à retirer son engagement: générosité et ouverture d’esprit sont attachées à cette publication.
Cependant l'article "Genève" qu'a écrit d'Alembert va-t-il remettre le feu aux poudres ? Un fâcheux résultat s'est déjà révélé: la rupture définitive avec Rousseau. Les pamphlets se multiplient, alimentent la guerre allumée par Palissot contre les Cacouacs. Ce terme a été inventé vers 1757 par les adversaires des philosophes des Lumières, en vue de railler plus particulièrement les auteurs de l’Encyclopédie. L'origine du mot est inconnue. On rapporte que Voltaire s'inquiète, qu'il cherche à persuader son ami d'Alembert de renoncer à ce "maudit travail". Mais il reste Diderot ! Lui, refuse de décevoir les souscripteurs, de ruiner les libraires, de priver les lecteurs d'un ouvrage unique. Il continue donc à œuvrer dans l'ombre, secondé par Le Breton, qui censure les textes à son insu, dit-on !

Un dîner de philosophes - Jean Huber (1772), Voltaire Foundation, Oxford

Que renferme donc ce monument pour faire couler tant d'encre et trembler tant de monde ?

C'est avant tout un "dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers", dont le cercle de connaissances devrait instruire l'honnête homme et tout professionnel du XVIIIe siècle. C'est un recueil de savoir et de méthodes concernant les sciences, la poésie, les beaux-arts, les arts libéraux et les arts mécaniques avec leur exercice, les métiers.

Malgré le handicap de l'ordre alphabétique qu'il s'impose, ce dictionnaire est raisonné, choisit les articles utiles, et, par un système de renvois, établit entre deux sciences ou deux arts la chaîne des raisons. Veut-on s'initier à la mathématique ? D'Alembert donne des leçons. Si l'on aspire à connaître l'histoire de la philosophie, Diderot l'enseigne. L'abbé Yvon explique la métaphysique, l'abbé Marellet, la théologie. Montesquieu, qui est l'auteur du Temple de Gnide, apprend ce qu'est le goût. Voltaire disserte sur l'élégance, l'éloquence, l'esprit. Buffon parle de la nature, d'Holbach, de la chimie. Les brillants médecins Bordeu, Venel, Barthez, entre autres, le grand chirurgien Antoine Louis consultent dans ces pages. Pour ce qui touche l'économie politique, Rousseau la développe.
Mais tant de noms célèbres ne sont pas les seuls à travailler à une si noble entreprise : de simples artisans font également part de leur expérience. C'est pourquoi rien n'échappe à ce catalogue dévoué à l'utile, rien, de l'émail à l'épingle, du jardinage à l'encaustique, du canon à l'orfèvrerie, des forges au velours, du sucre au miel, du sel au blason, de la serrurerie à la pompe à feu, de l'équitation à la marine.

Encyclopédie de Diderot et d'Alembert - Brasserie

L'article "Encyclopédie", rédigé par Diderot et placé en tête du premier volume après le "Discours préliminaire" de d'Alembert, définit le programme d'ensemble de l'ouvrage: le projet de l'Encyclopédie est de rassembler les connaissances acquises par l'humanité, son esprit une critique des fanatismes religieux et politiques et une apologie de la raison et de la liberté d'esprit. Diderot relie le projet encyclopédique à la philosophie, qui trouve en ce siècle son plus grand développement. l'Encyclopédie doit faire la synthèse (et le tri) des acquis humains et effectuer une généalogie des connaissances. Diderot emploie à cet effet une technique spéciale: des racines aux dernières branches, la connaissance progresse et porte ses fruits. L'encyclopédie est donc un arbre de la connaissance. Aussi, le projet antireligieux devient explicite. Non seulement la connaissance n'est pas interdite, mais elle est construite par l'homme, qui doit s'appuyer sur elle pour son bonheur.

L’article "Juif", introduit par le chevalier de Jaucourt et continué par Diderot avec pour intitulé Philosophie des Juifs est un modèle de tolérance dans la pure mouvance de Montesquieu, abondamment cité, et des penseurs protestants. Dans l’introduction, Jaucourt explique les préjugés dont les Juifs font l’objet et les décortique en donnant leur origine historique. La dispersion des Juifs est due à leur incapacité de "posséder aucun bien fonds et d’avoir aucun emploi..." La pratique de l’usure chez les Juifs découle du fait que les Chrétiens ne leur ont laissé "pour subsister, de ressources que le commerce grâce auquel ils se sont enrichis." Jaucourt conclut en reprenant Montesquieu… "En un mot on peut dire combien en tout lieu, on s’est joué de cette nation d’un siècle à l’autre. On a confisqué leurs biens, lorsqu’ils recevoient le christianisme ; et bientôt après, on les a fait brûler, lorsqu’ils ne voulurent pas le recevoir... " … et en constatant l’utilité des Juifs dans l’économie d’un pays:  "On s’est fort mal trouvé en Espagne de les avoir chassés ainsi qu’en France d’avoir persécuté ses sujets dont la croyance différoit en quelques points de celle du Prince." Diderot, dans la suite de l’article, fait une éloge de l’histoire ancienne d’Israël, ici citée : " ...mais quels hommes nous offre-t-elle qui soient comparables en autorité, en dignité, en jugement, en piété, en conscience, à Abraham, à Isaac et à Jacob ? ... Mais nous voilà parvenus au temps de Moïse ; quel historien ! Quel législateur ! Quel philosophe ! Quel poète! Quel homme !.. "

Le Pantographe - Encyclopédie de Diderot et d'Alembert
Il s'agit pour Diderot de "tout examiner, tout remuer sans exception et sans ménagement". Il procède à cet effet à une mise en ordre rationnelle (encyclopédie "raisonnée") alphabétique. Il s'appuie sur la classification des facultés et des sciences établie par le philosophe anglais Francis Bacon (1561-1626). Nouveauté, Diderot utilise les "renvois" ("de choses" et "de mots") pour faire circuler le lecteur à travers cette forêt de connaissances.

Le trajet raisonné induit par les renvois construit progressivement un discours sceptique: l'analyse des mythologies fait douter de la vérité de la religion chrétienne, l'étude de l'histoire ancienne ou des mœurs des pays lointains conduit à porter un autre regard sur notre politique et nos mœurs, selon un procédé cher aux Lumières - à l'œuvre de Voltaire, la convocation "encyclopédique" (en un cercle) du savoir visant bien plus à provoquer une réflexion et une relativisation politique qu'à seulement instruire. Toute la ruse et l'idéologie de l'Encyclopédie est dans ces renvois, discrets mais efficaces.
  

jeudi 1 octobre 2020

Simplicité volontaire et décroissance

La base de ces mouvements de société est l’opinion que le monde actuel, structuré à grande échelle par le capitalisme, engendre certaines crises majeures dans la société en général, et chez l’individu en particulier. La croissance des inégalités sociales, l’insatisfaction concernant le travail salarié, l’invasion de la publicité et d’une mentalité de consommation, ou encore la crise environnementale en sont des exemples majeurs.

En particulier, le travail salarié, parce qu’il sert la rentabilité de l’entreprise, accentue le stress chez le travailleur et réduit ainsi sa qualité de vie psychologique. De plus, les producteurs, parce qu’ils recherchent le profit économique, encouragent la prolifération de la publicité et la vision du citoyen comme “consommateur”. Une conséquence de cette situation, selon nous, est la réduction des autres dimensions de la vie humaine, telles que la dimension intellectuelle (savoir, philosophie, spiritualité…), les dimensions artisanale et sportive, mais aussi la participation significative du citoyen à la vie politique de sa région.

Parce que le capitalisme repose sur la croissance économique, et que celle-ci encourage la consommation de biens matériels chez l’individu, deux réactions sont possibles :

- A l’échelle de l’individu, il s’agit de rechercher un mode de vie qui rejette la mentalité de consommation et qui, de façon imagée, sache prendre son temps plutôt que de lui courir après. Ceci est le fondement de la simplicité volontaire.
- A l’échelle de la société, il s’agit de rechercher un modèle politique et économique plausible non-basé sur la consommation et la rentabilité à tout prix. Ceci est l’objet de la décroissance.



La simplicité volontaire ou sobriété heureuse est un mode de vie consistant à réduire volontairement sa consommation par la maîtrise de ses besoins. On parle aussi parfois de frugalité. L'objectif est de mener une vie davantage centrée sur des valeurs "essentielles". Dans notre société de consommation, nous consacrons une grande partie de notre temps à gagner toujours plus d'argent pour satisfaire des besoins matériels.

Le principe de la simplicité volontaire est de moins consommer, donc d'avoir moins besoin d'argent et moins besoin de travailler. En vivant en accord avec nos vrais besoins nous gagnons alors du temps pour ce qui est important pour soi.

La simplicité volontaire n'incite ni à la pauvreté ni au sacrifice, elle prône l'auto-limitation des besoins et des consommations en choisissant volontairement la frugalité et en développant l'autosuffisance. Ses valeurs sont une recherche:

- d'équité entre les hommes
- la recherche du bonheur
- le retour à la terre comme mode de subsistance
- l'agro écologie ...

La simplicité volontaire peut contribuer à ralentir la destruction des ressources naturelles, par un  refus conscient du gaspillage  la sobriété volontaire peut permettre d'économiser l'eau, l'électricité et toutes les formes d'énergie. 

La simplicité volontaire ou sobriété heureuse est un engagement personnel et/ou associatif qui découle de multiples motivations qui vont habituellement accorder la priorité aux valeurs familiales, communautaires et/ou écologiques.

On peut trouver la trace de son origine en Europe dans les écrits de Léon Tolstoï et de John Ruskin (Unto This Last), et en Amérique du Nord dans les écrits de Henry David Thoreau (Walden).

Il est représenté, par exemple, par le mouvement des Compagnons de Saint François ou encore les Communautés de l'Arche de Lanza del Vasto, inspiré par Gandhi, lui-même inspiré par Thoreau et Ruskin. On le retrouve aussi au Québec, province du Canada, sous l'influence de penseurs comme Serge Mongeau et des éditions Écosociété.





Pierre Rabhi - Vers la sobriété heureuse, Acte Sud.
"J’avais alors vingt ans, et la modernité m’est apparue comme une immense imposture."   Pierre Rabhi

Pierre Rabhi a en effet vingt ans à la fin des années cinquante, lorsqu’il décide de se soustraire, par un retour à la terre, à la civilisation hors sol qu’ont largement commencé à dessiner sous ses yeux ce que l’on nommera plus tard les Trente Glorieuses. Après avoir dans son enfance assisté en accéléré, dans le Sud algérien, au vertigineux basculement d’une pauvreté séculaire, mais laissant sa part à la vie, à une misère désespérante, il voit en France, aux champs comme à l’usine, l’homme s’aliéner au travail, à l’argent, invité à accepter une forme d’anéantissement personnel à seule fin que tourne la machine économique, point de dogme intangible. L’économie ? Ce n’est plus depuis longtemps qu’une pseudoéconomie qui, au lieu de gérer et répartir les ressources communes à l’humanité en déployant une vision à long terme, s’est contentée, dans sa recherche de croissance illimitée, d’élever la prédation au rang de science. Le lien filial et viscéral avec la nature est rompu ; elle n’est plus qu’un gisement de ressour ces à exploiter – et à épuiser. Au fil des expériences de vie qui émaillent ce récit s’est imposée à Pierre Rabhi une évidence : seul le choix de la modération de nos besoins et désirs, le choix d’une sobriété libératrice et volontairement consentie, permettra de rompre avec cet ordre anthropophage appelé “mondialisation”. Ainsi pourronsnous remettre l’humain et la nature au coeur de nos préoccupations, et redonner, enfin, au monde légèreté et saveur.



Agriculteur, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabhi est un des pionniers de l'agriculture biologique. Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers. 

Depuis 1981, il transmet son savoir-faire dans les pays arides d'Afrique, en France et en Europe, cherchant à redonner leur autonomie alimentaire aux populations. Il est aujourd'hui reconnu expert international pour la sécurité alimentaire et a participé à l'élaboration de la Convention des Nations Unies pour la lutte contre la désertification. Il est l'initiateur du Mouvement pour la Terre et l'Humanisme

jeudi 10 septembre 2020

Cessez d'être gentil, soyez vrai ! - Thomas d’Ansembourg

Cessez d'être gentil, soyez vrai ! - Les éditions de L'Homme
Nous sommes souvent plus habiles à dire leurs quatre vérités aux autres qu'à leur exprimer simplement la vérité de ce qui se passe en nous. Nous n'avons d'ailleurs pas appris à tenter de comprendre ce qui se passe en eux. Nous avons davantage appris à être complaisants, à porter un masque, à jouer un rôle. Nous avons pris l'habitude de dissimuler ce qui se passe en nous afin d'acheter la reconnaissance, l'intégration ou un confort apparent plutôt que de nous exprimer tels que nous sommes. Nous avons appris à nous couper de nous-même pour être avec les autres. La violence au quotidien s'enclenche par cette coupure: la non-écoute de soi mène tôt ou tard à la non-écoute de l'autre, le non-respect de soi mène tôt ou tard au non-respect de l'autre. 

Cessez d'être gentil, soyez vrai! est un seau d'eau lancé pour nous réveiller de notre inconscience. Il y a urgence à être davantage conscients de notre manière de penser et d'agir. En illustrant ses propos d'exemples percutants, l'auteur explique comment notre tendance à ignorer ou à méconnaître nos propres besoins nous incite à nous faire violence et à reporter sur d'autres cette violence. 

Pour éviter de glisser dans une spirale d'incompréhension, il s'agit de reconnaître nos besoins et d'en prendre soin nous-même plutôt que de nous plaindre du fait que personne ne s'en occupe. Ce livre est une invitation à désamorcer la mécanique de la violence, là où elle s'enclenche toujours: dans la conscience et le coeur de chacun de nous. 


La communication non violente

« Même si par nos moyens actuels, nous échangeons beaucoup d’informations, nous sommes comme handicapés de l’expression de l’écoute vraies. »

C’est un livre qui s’adresse pour les personnes qui sont en route vers un autre lieu, un lieu de rencontre vraie entre les êtres.

Risque de conditionnement qui commence dés l’enfance : Etre adulte c’est se couper le plus possible de ses émotions et ne s’en préoccuper que pour faire joli dans une conversation de salon, sans déranger personne, une fois de temps en temps.

Pour être aimé et avoir ma place dans ce monde, je dois faire non pas ce que je sens ni ce que je voudrais, mais ce que les autres veulent. Etre vraiment moi-même, c’est risquer de perdre l’amour des autres.

Développer notre vocabulaire pour élargir notre conscience de ce que nous vivons.

L’acquisition du vocabulaire va de pair avec le développement de la conscience. Le pouvoir d’action est donc lié à la conscience et à la faculté de nommer et de différencier les éléments. Chacun de nous a ainsi appris à disposer d’un certain pouvoir d’action dans des domaines qui lui sont extérieurs.

Toutefois à quel moment dans notre éducation avons-nous appris à nommer les enjeux de notre vie intérieure? A quel moment avons-nous appris à discerner ce qui se passe en nous ?

Il faut distinguer la narration des faits et leur interprétation courante. C’est un principe de sécurité et de clarté fondamental pour l’efficacité de l’action : établir les faits et s’entendre sur leur déroulement pour savoir de quoi nous parlons exactement avant d’interpréter ou de réagir.

Le jugement encage l’autre

Lorsque je juge, je ne m’interroge ni sur moi-même, ni sur l’autre. Au contraire, je me sépare de mon être profond et de l’être profond de l’autre en restant dans mon espace mental. Le jugement fige, congèle la réalité. Or la vie est en mouvement. La seule chose fixe dans l’univers, c’est l’homme qui l’a inventée : c’est l’homme qui a inventé l’idée fixe !

Au fond, en tant qu’êtres conscients, nous avons profondément besoin de nous situer par rapport aux choses et aux êtres et d’exercer notre discernement.


Site internet de Thomas d'Ansembourg

samedi 23 février 2019

Qu’est ce que l’Humain ? 1-4


                               

Qu’est ce que l’Humain ?
Livre de Jean-Didier Vincent, Pascal Picq, 
et Michel Serres
 
Editions Le Pommier
 
Ce livre reprend les propos des trois discours prononcés le 15 septembre 2002 lors du banquet d’ouverture du collège de la Cité des sciences et de l’industrie. 
 
Deux savants assez philosophes, Jean-Didier Vincent et Pascal Picq, et un philosophe assez savant, Michel Serres se sont exprimés pour répondre à une même question : Qu’est ce que l’Humain.



L’homme, interprète passionné du monde
Jean-Didier Vincent, neurobiologiste, professeur à la faculté de médecine de Paris-Sud et directeur de l’institut de neurobiologie Alfred-Fessard du CNRS.


L’homme est un animal qui se prend pour un homme. L’homme se nourrit de l’homme. Il ne peut être homme que parce qu’il y a l’autre, les autres hommes, voire l’autre de l’autre, le grand Autre, c'est-à-dire Dieu. C’est la grande différence entre l’homme et l’animal.

La reconnaissance entre les hommes se fait principalement dans le « partage » émotionnel et cognitif. Rousseau parle de pénétration réciproque. Chez les primates, la taille des groupes est liée à leurs capacités d’échanges affectifs. Alors que chez les singes, ces échanges affectifs s’appellent le grooming (épouillage, léchage, etc.), l’homme quand a lui utilise le langage.

Grâce au langage, outil hyper perfectionné pour manipuler les autres, avec du symbolique, l’Homme se socialise. Chez les humains, le chef est d’abord celui qui parle. L’homme parle pour convaincre les autres. La société humaine est fondée essentiellement sur des liens entretenus par le langage.

On a souvent dit que la culture est le propre de l’homme, mais la transmission sociale existe aussi chez les singes. Simplement chez l’homme le phénomène est extraordinairement amplifié.

L’homme est le plus individualiste de tous les animaux. Un individu social extrême. Il est le produit de sa propre histoire, c’est un individu singulier qui vit avec les autres.

L’homme est un autre pour soi. Il a la possibilité de vivre l’acte de l’autre. Il partage des représentations et met en commun avec les autres hommes des émotions fondamentales comme le désir, le plaisir, la souffrance.

L’homme se construit sur l’affect, le partage et échange avec l’affect de l’autre, suivant le principe d’une mise en réseau. Il constitue et appartient à une société basée sur l’affect.


L’homme c’est l’altérité. La première altérité, c’est le face à face homme-femme. Le corps de la femme est devenu (mais cela remonte à la préhistoire) un pur objet érotique. Dans le couple humain, il y en a donc un qui s’offre en permanence au désir de l’autre. Vivre en société implique obligatoirement d’introduire un ordre, sans lequel tout le monde forniquerait avec tout le monde.

L’une des origines du développement de la culture, dont l’outil principal est le langage, est le sexe. L’homme et la femme doivent tempérer leurs désirs, d’où les tabous de l’inceste, d’où les interdictions sociales qui sont essentiellement d’ordre sexuel, et le pouvoir exorbitant, monstrueux, de l’homme, le guerrier qui fait saigner les autres, alors que la femme saigne. C’est de l’ordre du sexuel.

Qu’est ce que l’homme ? Un sexe avec un gros cerveau !

A delà de cette caricature, le cerveau de l’être humain pèse 1,5 kg et joue un rôle prépondérant. Il faut à peu près 16 ans pour que le cerveau se construise, période pendant laquelle il fabrique massivement des neurones et des synapses. Toutefois, le cerveau continue à fabriquer des neurones jusqu’à 70 à 80 ans. Ainsi l’homme construit son monde, mais aussi celui des autres et se dote de représentations.

L’évolution de la taille de notre cerveau est probablement un « miracle » de la sélection génétique qui a fait qu’à un moment de l’évolution, quelques gènes se sont exprimés la où ils ne devaient pas l’être. Les aires associatives du cerveau se sont hypertrophiées, et sont devenu fonctionnelles.

Toutefois, en contrepoids de ce qui vient d’être dit, le poids du cerveau est loin de tout expliquer. Un homme aphasique, totalement paralysé, qui a perdu plus d’un quart de son cerveau n’en demeure pas moins un homme…

Il y a donc, dans ce qui caractérise l’homme,  un produit de l’évolution de ses gènes, mais il y a aussi autre chose qui est de l’ordre du mystère, qui se passe au niveau de la psyché, de l’âme.

L’âme, est l’organe le plus résistant de l’animal humain, résistant à l’excès de haine, ou a l’excès d’amour.

samedi 20 octobre 2018

Eloge de la différence - Albert Jacquard (1925-2013)

Les éditions du Seuil – Points Sciences
Résumé de lecture

Un objectif ancien : améliorer l’espèce
 
L’humanité n’est pas seulement responsable de sa transformation morale ou spirituelle, de son cheminement vers une civilisation meilleure, elle l’est aussi de son devenir biologique. Ce livre veut faire le point, provisoire bien sur, sur cette science nouvelle qu’est la génétique. Il cherche à se débarrasser d’idées reçues, c’est un premier pas vers la connaissance.

Chapitre premier, le processus élémentaire : faire un enfant

Le point de départ de toute réflexion sur la génétique est l’évidence d’une certaine ressemblance entre les enfants et les parents. La transmission de la vie s’accompagne de la transmission de certains caractères. Il n’y a pas reproduction. Un être sexué ne peut se reproduire. L’enfant de deux personnes est une création unique définitivement.

Le réel est unique, mais les possibles sont infiniment nombreux. Selon les lois de Mendel, chaque gène paternel ou maternel à la même probabilité (50%) d’être choisi. A l’état de nos connaissances, nous appelons cette probabilité le hasard.

Il faut distinguer le génotype et le phénotype.
 
Le phénotype correspond à l’apparence de l’individu, ou l’ensemble des caractéristiques que l’on peut mesurer ou qualifier chez lui. Le génotype correspond à la collection de gènes dont a été doté l’individu lors de sa conception. L’étude de la transmission des caractères consiste à préciser l’interaction entre génotype et phénotype en tenant compte du rôle du milieu. Lorsqu’il s’agit d’un humain, il est difficile de réduire l’être réalisé aux règles qui gouvernaient son développement. Les multiples événements qui ont réalisé sont phénotype font autant partie de son essence que les gènes initiateurs. Le génotype, c’est la partition, le phénotype c’est la symphonie que nous écoutons, marquée par la personnalité du chef d’orchestre selon les exécutants.


Chapitre deux, le processus collectif : structure et succession des générations

De nombreuses études ont permis de dresser des cartes du monde où les lignes qui habituellement joignent les points de même altitude (lignes de niveau) de même pluviométrie, joignent les points où on a trouvé les mêmes fréquences pour tel ou tel gène. Nous ne pouvons observer que des phénotypes, alors que la réalité profonde dont dépendent les générations futures, concernent les génotypes. Le langage mathématique permet de dégager une réalité que l’observation seule ne dévoile pas.

Progressivement la composition d’un groupe génétique se transforme au hasard, la population évolue, mais ce processus est d’une extrême lenteur. Dans un groupe de 100 personnes, il faudrait quelques millénaires pour réaliser un changement important. Les migrations représentent un élément essentiel des transformations des populations. Il est très peu probable qu’une population humaine reste isolée pendant plusieurs millénaires. Chaque immigrant arrivant dans une population "isolée" apporte des "gènes frais" qui se répandent dans le groupe et remplacent ceux que la dérive avait éliminés.

On a vu que les générations des enfants à partir de la génération des parents peuvent êtres vues comme une série de loteries. Chaque enfant, pour chaque caractère, reçoit deux gènes tirés au hasard. Mais ce tirage ne donne pas des chances égales à tous les gènes parentaux. Si un gène entraîne une diminution de la fertilité, ou une moindre résistance aux maladies, l’individu qui le porte sera moins représenté dans la génération suivante. C’est la sélection naturelle. Le patrimoine génétique collectif constitue la richesse biologique d’un groupe, son bien essentiel et véritablement durable. Pouvons-nous espérer le transformer volontairement ? 

S’opposent alors l’eugénisme et la génétique des populations.


Chapitre trois, l’avenir de notre patrimoine génétique : les dangers et les craintes

Une crainte vaine : l’effet dysgénique de la médecine

En soignant un enfant porteur de tares génétiques, en lui permettant de procréer, des gènes défavorables vont être transmis au lieu d’être éliminés. On appelle cela l’effet dysgénique du progrès médical. Cependant l’unité de temps ici est marquée par la procréation, c’est une génération. Nous sommes responsables du destin à long terme de notre espèce. Depuis que, devenu Homo sapiens, nous avons réagit contre les agressions extérieures en inventant des comportements adapté comme l’invention du feu ou l’emploie de peaux de bêtes, nous avons certainement empêché l’élimination d’enfants que leur dotation génétique rendait moins capables de lutter contre le froid.

Il est dans la nature même de notre espèce de vivre artificiellement. Nous n’avons jamais acceptés de subir passivement la sélection imposée par le milieu. La notion de bien ou de mal correspond à un manichéisme beaucoup trop simpliste face à la complexité du vivant. Certaines associations génétiques responsables du diabète sont "mauvaises" pour un individu trop bien nourrit, elles sont peut être "bonnes" pour le même individu qui doit supporter une famine. Comment, dans ces conditions, prétendre que l’action médicale conduit à une dégénérescence ? Cette crainte d’un effet dysgénique de la médecine est l’aspect négatif de l’espoir en l’eugénisme.

Un danger imprécis : la consanguinité
 
L’apparentement des conjoints implique chez les enfants l’accroissement de la proportion des caractères homozygotes. Certaines maladies sont dues à des gènes récessifs, ne manifestant leur effet néfaste qu’à l’état homozygote. L’apparenté du couple procréateur entraîne ainsi un plus grand risque de mortalité périnatale ou fœtale, donc de stérilité du couple.

Une crainte : les mutagènes dans notre environnement
 
Il arrive parfois pendant la réalisation d’un gamète qu’une modification, ou erreur survienne. L’héritage génétique devient différent. Il est très difficile de préciser la fréquence des mutations pour l’espèce humaine, où toute expérience est pratiquement exclue, pour des raisons éthiques ou pratiques (liées en particulier à la durée des générations). Les mutations sur des gènes récessifs ne se manifestent pas dès leur première apparition. L’évaluation est plus précise lorsqu’il s’agit de gènes dominants. La probabilité d’une mutation atteint 6% sur les centaines de milliers ou les millions de gamète émis par un individu, un nombre très important est donc porteur de mutation. Elles se produisent spontanément, au hasard. Cependant, les radiations provoquent une augmentation de la fréquence des mutations. La dose naturelle de radiation a été doublée depuis le début du XXème siècle. 

Même si l’on admet que ce niveau est encore supportable, il est clair qu’un infléchissement sera nécessaire : sinon le triplement puis le quadruplement serait vite atteint.

Mutagénicité des produits chimiques

Certains produits chimiques avec lesquels nous sommes en contact pénètrent nos cellules et réagissent avec elles, modifiant la structure de nos chromosomes, introduisant donc des mutations. Comment savoir si un produit naturel ou artificiel a de tels pouvoirs ? 
Notre ignorance en ce domaine est presque totale. Cette incapacité à déceler un éventuel pouvoir mutagène des substances chimiques nouvelles que nous utilisons parfois à haute dose est particulièrement grave. Devant cette carence de notre information, la seule attitude raisonnable devrait être la prudence ; il ne semble pas que cette attitude soit celle de note société.


Chapitre quatre : un concept flou : les races humaines

Dés que l’on observe un ensemble aussi complexe que l’ensemble des hommes, on ressent la nécessité de réaliser des classifications, en regroupant les individus paraissant le plus semblables. Les premières tentatives de classifications ne pouvaient que concerner "l’univers des phénotypes". Ainsi, les taxonomistes ont définis plusieurs races.

La génétique a apporté de la précision à la problématique en donnant un contenu plus objectif au concept de race: un ensemble d’individu ayant en commun une part importante de leur patrimoine génétique. La classification concerne "l’univers des génotypes".

Race et racisme
 
Les recherches scientifiques tentent de mettre au point des méthodes de classement des individus, permettant éventuellement de définir des groupes, des races relativement homogènes. Le racisme est une attitude d’esprit nécessairement subjective qui compare les diverses races en attribuant une "valeur" à chacune en établissant une hiérarchie. Le racisme, c'est-à-dire le sentiment d’appartenir à un groupe humain disposant d’un patrimoine biologique meilleur, est un sentiment universellement partagé. Il faut se demander ce qu’apportent la science, et principalement la génétique, à ce concept de race.

Qu’est ce que classer ?
 
Définie des espèces, c’est opérer des regroupements au sein de l’ensemble des individus appartenant au monde vivant. La capacité à se féconder est le critère de l’appartenance à une même espèce. Mais aucun critère de cette sorte ne peut être précisé lorsqu’il s’agit de décider si deux individus humains appartiennent ou non à la même race.

Classer les individus en race est une activité en réalité très complexe dont le résultat dépend de choix fort arbitraires. Il ne s’agit pas de nier toute valeur au résultat d’un classement, il s’agit d’être conscient de sa relativité. Le caractère spontanément pris en considération pour définir les races est celui qui est le plus facilement repéré : la couleur de la peau.
 
C’est un caractère évidement héréditaire soumis à un déterminisme génétique assez rigoureux mais mal connu. La couleur de la peau provient de la mélanine, un pigment présent chez les blancs, les jaunes, les noirs, à des densités très variables. Les différences constatées sont quantitatives, non qualitatives. A l’intérieur d’un même groupe, l’écart entre deux individus d’une même population peut être beaucoup plus grand que celui constaté entre les moyennes de deux groupes appartenant à des "races" distinctes.

Dans une optique mendélienne, les Blancs possèdent 8 gènes b entrainant une couleur claire, les Noirs 8 gènes n entrainant une couleur foncée. Tous les intermédiaires sont possibles, selon la valeur du nombre x de gènes b et du nombre 8-x de gènes n. On se rend compte qu’aucun classement basé sur la seule couleur ne peut avoir de sens biologique. La couleur de la peau ne correspond qu’à une part infime de notre patrimoine génétique (8 ou 10 gènes sur quelques dizaines de milliers). Les progrès de la biochimie apportent des données qui caractérisent les systèmes sanguins. Ainsi, le passage du phénotype observé au génotype est beaucoup plus aisé.
 
En 1900, on découvrit l’existence de 4 groupes A, B, AB et O (O étant récessif devant A ou B). En 1940 on découvrit le système Rhésus. Depuis, on a abouti à la mise en évidence de 70 systèmes sanguins, et la liste s’allonge chaque année. Ces systèmes nous permettent une comparaison des populations indépendantes des effets du milieu sur chaque individu. Ce qui distingue deux populations n’est pas le fait qu’elles possèdent ou ne possèdent pas tel gène, mais le fait que les fréquences de ce gène sont différentes. Ce n’est pas un critère par "tout ou rien ", mais un critère par "plus ou moins". Les données disponibles pour les nombreuses populations et portant sur de multiples systèmes sanguins permettent ainsi de calculer un ensemble de distances et de dresser des cartes génétiques surprenantes car les distances génétiques différent complètement des distances géographiques.
 
Variété des individus, variété des populations
 
La science ne rend pas plus facile le classement des populations. Son rôle n’est pas de fournir infailliblement des réponses claires à toutes les interrogations. A certaines questions, il ne faut pas répondre. Donner une réponse, même partielle ou imprécise à une question absurde, c’est participer à une mystification, cautionner un abus de confiance. Le classement des hommes en groupes plus ou moins homogènes que l’on pourrait appeler "races" n’a aucun sens biologique réel. Les groupes humains actuels n’ont jamais été totalement séparés durant des périodes assez longues pour qu’une différenciation génétique significative ait pu se produire.


Chapitre cinq : Evolution et adaptation

Le "monde vivant" n’est pas un monde fondamentalement différent du monde inanimé. Il est fait de la même matière, soumis aux mêmes forces, aux mêmes contraintes. C’est la dynamique même de la matière inanimée qui a provoqué l’apparition, non pas brutale, non pas éclatante comme un miracle, mais progressive, laborieuse, hésitante, de ce que nous appelons "la vie". Le nombre d’espèces répertoriées sur notre planète est de l’ordre d’un million et demi. La diversité de leurs apparences et de leurs fonctions donne l’impression d’une hétérogénéité fondamentale. Quoi de commun entre une algue et une mouette ? Entre une méduse et moi, un homme ?

L’évidence d’une parenté est pourtant aveuglante, lorsque l’on quitte les apparences externes pour les structures profondes, tant sont semblables les processus par lesquels ces organismes assurent leurs développement et leur survie. Toutes leurs cellules réalisent des transferts d’énergie au moyen de mêmes composés chimiques. Il paraît hautement improbable que ces traits aient pu se retrouver dans tous les organismes vivants, si ceux-ci n’avaient une origine commune. Avec une certitude à peu prés absolue, nous pouvons affirmer l’unité du monde vivant.
 
L’évolution darwinienne
 
En 3 Milliards d’années, la capacité de différenciation manifestée par les êtres vivants, a conduit à une prolifération d’organismes dotés de pouvoirs multiples, tous merveilleux, certains inquiétants. Ainsi, chez l’Homme, le pouvoir de prendre conscience de ses propres dons, de les multiplier et de se donner a lui-même le pouvoir de détruire toute vie. L’apport de Darwin n’est nullement l’idée que les espèces se transforment et descendent les unes les autres. Son originalité était d’expliquer l’évolution par un mécanisme précis, "la sélection naturelle". Le Darwinisme ne doit pas être confondu avec le transformisme. Le Darwinisme est l’explication de la transformation des espèces par "la lutte pour la vie" qui élimine les moins aptes et conserve les "meilleurs".
Les éleveurs parviennent à modifier les espèces animales. Dans presque toutes les populations, ceux qui parviennent à l’âge procréateur ont été choisis par  "une sélection naturelle" qui a éliminé les plus faibles. Les caractères sont sélectionnés naturellement. Ils doivent donc se répandre progressivement dans la population. Celle-ci, de génération en génération se transforme, elle évolue.

Une synthèse convaincante : le néo-darwinisme
 
Finalement, "ce" qui évolue n’est ni l’individu, ni la collection d’individus qui constituent une population mais l’ensemble des gènes qu’ils portent. D’une génération à la suivante, cet ensemble se transforme sous l’influence de multiples événements. Les mutations (événements très rares) apportent des gènes nouveaux.  Une novation peut provenir de l’entrée dans le groupe d’un gène, jusque là inconnu apporté par un immigrant provenant d’une autre population de la même espèce.

L’influence de ces nouveaux gènes peut être bénéfique ou maléfique et dépend bien-sûr du "milieu". La limitation de l’effectif du groupe entraîne une variation aléatoire des fréquences des gènes, le hasard jouant dans ce cas un rôle important : la "dérive génétique".

La façon dont les couples procréateurs se constituent peut influencer le processus de transmission des gènes. L’objectif du "néo-darwinisme" est de passer en revue ces divers facteurs, de définir leur influence sur le destin d’un gène et de préciser le rythme de la transformation des structures génétiques. La sélection naturelle ne peut qu’améliorer la situation ; le bien général est d’autant mieux servi qu’on la laisse librement opérer.

Un prolongement abusif : le darwinisme social

L’extraordinaire retentissement des théories de Darwin ne tient certainement pas à la seule qualité de sa pensée scientifique. Une société ne fait un tel accueil à une théorie nouvelle que si cette théorie contribue, même sans l’avoir cherché, à résoudre certains de ses problèmes.
 
Au XIXème siècle, des fortunes s’édifient grâce aux ouvriers qui reçoivent des salaires leur permettant à peine de survivre. Des enfants travaillent dans les mines et ne sont remontés qu’une fois par semaine. Les nations européennes participent à l’aventure coloniale. Elles aboutissent à la mise en tutelle de peuples entiers, considérés comme inférieurs aux peuples de race blanche dont le succès apparaît définitif.

Pour une société imprégnée d’une religion qui prêche l’amour de son prochain, une attitude aussi dominatrice peut poser problème. Lorsqu’un scientifique affirme que le progrès du monde vivant est le résultat de la "lutte contre la vie", certes, cette affirmation est fondée sur l’observation des animaux et concerne uniquement les caractéristiques biologiques liées à la survie et la procréation, mais elle est comprise immédiatement comme la justification d’un comportement de compétition. Le développement d’un darwinisme social qui consisterait à éliminer "les êtres inférieurs" ne représente nullement, malgré le terme employé pour le désigner un prolongement des constatations faites par Darwin au sujet de l’évolution du monde vivant. Il s’agit d’une réflexion tout autre, tendue vers une attitude délibérée, volontariste de sélection artificielle.

Une remise en cause radicale : le non – darwinisme

Il s’agit de mettre l’accent sur le facteur évolutif introduit par la découverte de Mendel, le hasard et de limiter autant que possible le recours au concept darwinien imprécis de "valeur sélective". Notre vision du processus de l’évolution s’en trouve profondément modifiée : le rythme de celle-ci n’est plus dicté par l’intensité des pressions sélectives, mais par la fréquence des mutations. Le premier rôle n’est plus tenu par la nécessité, mais par le hasard. Que le hasard soit introduit comme facteur explicatif, ou qu’il résulte de la complexité des déterminismes, c’est à lui que finalement nous faisons appel pour décrire l’évolution.
Illusion d’un type : réalité d’une dispersion
 
Le monde vivant que nous observons n’est pas un accomplissement d’une série de déterminismes qui ne pouvaient que le conduire à l’état où nous le voyons, il n’était pas nécessaire. L’arbre des espèces n’était pas pré-dessiné lors des premiers balbutiements de la vie ; les branches nouvelles qu’il peut encore produire sont imprévisibles. 


Chapitre six : L’amélioration des espèces : quelle amélioration ?

Les succès de la sélection artificielle ne sont pas niables. Mais avant de nous interroger sur la transposition de cette réussite à notre propos, il faut préciser: ses objectifs et les techniques utilisées. Au XVIIIème siècle, une action systématique a été entreprise en vue d’améliorer certaines caractéristiques du bétail. Les réussites ont été nombreuses, mais on a constaté une plus grande fragilité des animaux. Les progrès du rendement des céréales après hybridation des espèces ont été spectaculaires. La sélection qu’elle soit artificielle ou naturelle porte nécessairement sur les individus, non sur les caractères. Les résultats obtenus s’accompagnent d’effets secondaires qui, à long terme, peuvent avoir beaucoup plus d’importance que les modifications volontairement réalisées. Les scientifiques disent eux-mêmes ne pas maîtriser tous les concepts utilisés.

L’héritabilité : concept central

Un caractère est "héritable" lorsqu’une certaine ressemblance est considérée entre les parents et les enfants, ou entre les individus ayant un lien parental étroit. Attention, le terme "génétique" est un mot éculé, épuisé d’avoir été prononcé par tant de bouches, écrits par tant de plumes, vidé de tous sens précis, par la diversité des concepts auxquels il a servi d’étiquette.

Les deux concepts "héritables" et "génétique" ne sont pas indépendants, mais la liaison entre eux n’est ni simple, ni claire. L’interrogation primordiale des scientifiques tient se demander quelle est la part du patrimoine génétique dans la manifestation d’un caractère. En toute rigueur, nous ne pouvons pas affirmer qu’un caractère est gouverné par 1, 2 ou n paires de gènes, mais seulement les variations de caractère.

Un caractère peut être soumis à de multiples déterminismes mettant en jeu de très nombreux gènes, mais ne présenter dans une population donnée que des variations dues à une seule paire de gènes. On se pose naturellement la question lorsque l’on étudie un caractère soumis, de toute évidence, à la fois de l’influence des patrimoines génétiques des individus et aux milieux dans lesquels ils vivent. Cette question est: quelles sont la part du génotype et la part du milieu dans les différences que nous constatons entre les individus ?

Dés qu’un phénomène est quantifié, il est toujours possible de faire subir aux mesures observées des traitements mathématiques complexes, aboutissant à l’estimation de divers paramètres. Cependant si ces paramètres n’ont pas de sens précis, les calculs qui permettent de les estimer constituent une activité rigoureusement inutile. Dans de nombreux cas, l’interaction entre le génotype et le milieu est telle que la caractéristique étudiée ne permet pas de classer les génotypes.

Un habillage mathématique ne peut donner de sens à une mesure inepte. Un généticien perturbé, un psychologue dément peuvent un jour inventer le paramètre X obtenu, pour chaque personne chargée de famille, en divisant sa taille par le tour de tête de son conjoint et en ajoutant la moyenne des QI de ses enfants. Ils peuvent donner à X un nom à consonance grecque, ou mieux, anglaise, calculer X dans de nombreuses familles, comparer les moyennes de X selon les groupes socioprofessionnels, les races ou les générations, déterminer l’héritabilité de X, etc. La débauche de calculs n’empêchera pas tous les résultats obtenus de n’avoir aucun intérêt, puisqu’ils concernent des chiffres qui ne mesurent rien.

Les interrogations et les doute
 
Le patrimoine génétique des variétés végétales que nous sélectionnons est-il meilleur que le patrimoine ancestral ? Lui est-il au contraire inférieur ? A cette question, aucune réponse ne peut être donnée. Les variétés cultivées actuellement sont si éloignées des caractéristiques exigées naturellement pour la reproduction qu’elles ne peuvent se perpétuer sans intervention humaine. Si un cataclysme biologique ou atomique détruisait l’Humanité, les maïs disparaîtraient simultanément.
Quant aux espèces animales, beaucoup sont arrivées à un stade de spécialisation qui met leur survie sous notre dépendance, incapables de résister seules aux moindres agressions du milieu. Pouvons-nous nous vanter d’avoir amélioré le maïs ou les chevaux alors que nous en avons fait des espèces incapables de survivre sans nous ?


Chapitre sept : Intelligence et patrimoine génétique

La plupart des sociétés craignent une décadence, voire une dégénérescence biologique. Beaucoup pense que pour le bien du groupe, il faut que les "meilleurs" participent plus que les autres à la transmission du patrimoine biologique. Il faut s’interroger sur la signification de cet eugénisme spontané. La première question est : que veut dire meilleur ? Implicitement ou non, tous les programmes d’amélioration de l’Homme visent à créer des êtres d’une intelligence supérieure. 

Qu’est-ce que l’intelligence ? Le mot intelligence répond à une multitude de concepts variés. Elle peut être un ensemble de capacités, un pouvoir, une forme d’énergie dont nous ne connaissons pas la nature, mais dont nous constatons certaines manifestations comme la capacité d’abstraction, ou la capacité à adapter son comportement. Ces capacités se retrouvent aussi chez les animaux. Le Qi est un paramètre arbitrairement choisi pour représenter un objet inaccessible.
 
Age mental et QI
 
Les psychologues ont inventé de nombreux tests. Mais comment en faire la synthèse ? On peut établir une échelle faisant correspondre à chaque test l’âge auquel il est normalement réussi. En fonction des résultats d’un enfant à un ensemble de tests, on pourra alors calculer son "âge mental ". Mais l’âge mental que notre esprit saisit aisément, est une donnée unique qui ne garde qu’une faible partie de  l’information. Le quotient de développement intellectuel prend en compte l’âge et le développement intellectuel. Il est égal à 100 x le quotient âge mental / âge réel.

L’instabilité et l'imprécision du QI

Le développement intellectuel est peu compatible avec l’hypothèse d’une progression continue dans le temps. Le QI est une mesure qui reflète une certaine phase du développement qui dépend pour une part très importante des événements qu’il a vécu. Toute observation perturbe, l’interaction entre l’observateur et l’observé est telle que le résultat est influencé par le comportement du psychologue, ce qu’il en attend. Les tests utilisés pour aboutir à une estimation du QI ont été étalonnés avec grand soin. Personne, cependant, ne se hasarderait à prétendre qu’ils aboutissent à une mesure exacte. Le QI est tout au moins en moyenne, un bon indicateur des chances de réussite ou des risques d’échec au cours de la scolarité.

QI et patrimoine génétique
 
C’est une analyse très complexe de déterminer la part du milieu et des gènes. Il faudrait étudier des "vrais jumeaux" élevés dans des milieux différents. Or ce cas est très rare. Ces études sont peu nombreuses et ne portent que sur des effectifs très faibles.
 
Une autre direction de recherche consiste dans l’observation des enfants adoptés, en comparant la corrélation entre les QI de ces enfants et ceux, d’une part des parents biologiques, d’autre part de leurs parents adoptifs. Ce sont des études difficiles à mener sur le terrain. Un professeur de sociologie, C. Jenks à Harvard a estimé que 45% de la variance constatée pouvait être attribuée aux effets du patrimoine génétique, 35% aux effets du milieu et 20% de l’interaction entre le génome et l’environnement.

L’inégalité des QI selon les races et les classes

Une recherche américaine prouve que les noirs ont en moyenne un QI inférieur de 15% à celui des blancs. Cet écart peut être entièrement expliqué par la différence d’environnement culturel entre les deux. Ce sont des raisonnements dépourvus de toute logique. Des remarques semblables peuvent être faites à propos des écarts constatés entre les classes sociales ou les professions. Combiné avec l’affirmation affichée comme un dogme, que le QI est déterminé pour 80% par le patrimoine génétique, on veut démontrer que les inégalités sociales sont la conséquence des inégalités génétiques contre lesquelles personne ne peut rien. Il ne s’agit que d’un nouvel avatar du déterminisme social. 

Il est ridicule de persuader les professeurs que leurs patrimoines génétiques sont plus favorables que ceux des avocats ou des chirurgiens. Mais il est criminel de persuader les jardiniers ou les tapissiers que leurs dotations génétiques les placent à la limite inférieure de l’échelle intellectuelle et que leurs enfants seront marqués dés la conception par cette infériorité.

Le referendum de la Genetics Society s’est mise d’accord sur ce texte en 1975: "Il n’existe aucune preuve convaincante permettant d’affirmer qu’il y a ou qu’il n’y a pas de différence génétique appréciable de l’intelligence entre les races. Les généticiens doivent s’exprimer en s’opposant au mauvais usage de la génétique en vue d’objectifs politiques."

Recherche de la vérité ou manipulation d’opinion
 
Les médias tendent à diviser les scientifiques en deux groupes: Les "héréditaristes" admettant que l’intelligence est déterminée avant tout par le patrimoine génétique et les "environnementalistes" (la plupart des généticiens) prétendant que le milieu joue le plus grand rôle. 

Pour conclure, on peut dire que l’activité intellectuelle nécessite un organe construit à partir d’une information génétique, et un apprentissage de cet organe au cours d’une certaine aventure humaine bien mal désignée par le mot « environnement ». Deux individus quelconques ont nécessairement des patrimoines génétiques différents (sauf les jumeaux homozygotes) et ont vécu des expériences différentes. Les outils intellectuels dont ils disposent sont différents ainsi que leur QI, mais nous n’avons aucun moyen d’attribuer cet écart à une cause ou à une autre. La science ne peut être neutre. Son objectif principal ne doit pas être de répondre aux questions, mais de préciser le sens de ces questions.


Chapitre huit : La tentation d’agir

L’explosion démographique

Agir sur notre effectif est urgent: n’est-il pas naturel de traiter simultanément le qualitatif et le quantitatif, de nous efforcer d’améliorer l’Homme ? La première révolution démographique est apportée par l’invention de l’agriculture (-5000 avJC). La seconde révolution est apportée par les progrès médicaux contre la maladie et la mort. Au rythme actuel, 3 ans suffisent pour ajouter à l’Humanité autant d’hommes qu’il en vivait au temps de JC. Ce développement exponentiel ne peut qu’aboutir à une catastrophe si une action collective ne se développe pas rapidement. La limite de l’espace 300 hab/km2 par nombre d’habitants sera atteinte en 2100, dans cinq générations. Voulue ou subie, la troisième révolution démographique (c'est-à-dire le passage à la stabilité) ne peut être évitée. La limitation des naissances aura des conséquences innombrables sur l’organisation sociale et les attitudes individuelles.

Les conséquences d’un nouveau régime démographique

Accepter la croissance zéro, c’est accepter une culture où le droit de procréer est soumis, soit à une réglementation extrêmement sévère, soit à une pression sociale très forte. Un décalage entre les dates auxquelles les diverses sociétés entament la troisième révolution démographique entraîne un clivage, des tensions, dont les conséquences sont difficilement prévisibles. Nous sommes devant un phénomène explosif, non autorégulé auquel nous ne sommes pas préparés. Le déluge d’hommes qui submergent notre Terre semble donner du poids aux discours de ceux qui préconisent une politique de sélection de qualité, telle l’élite des epsilons imaginés par Aldous Huxley.

Recours passés et allusions actuelles à l’eugénique

L’Allemagne nazie a été très loin dans l’eugénisme, en enlevant des petites filles polonaises correspondant à certains critères, élevées ensuite en Allemagne et fécondées par des SS. Au bout de trois naissances, elles étaient éliminées.
Aux Etats-Unis, des travaux de biologistes amenèrent des mesures concrètes: la stérilisation des individus porteurs de tares considérées comme transmissibles. Entre 1907 et 1949, 50.000 stérilisations ont été pratiquées dans 33 états dont près de la moitié sur des "faibles d’esprit".

L’Immigration Act de 1924 limite sévèrement l’immigration à partir du Sud et de l’Est de l’Europe, parce qu’on déclare que ces populations sont inférieures. On se doute bien que nous allons vers un droit à la reproduction limité, il est dés lors inéluctable d’aboutir au raisonnement du biologiste américain G. Bentley Glass: "Le droit qui doit devenir le droit suprême n’est plus celui de procréer, mais celui qu’a chaque enfant de naître avec une constitution physique et mentale saine, basée sur un génotype sain." C’est le dernier terme de la phrase qui pose problème, naître avec un génotype sain n’est pas aussi simple que B. Glass semble le supposer. Comment juger de la qualité  d’un génotype ?
 
La difficulté de juger
 
Nous savons que certaines associations géniques responsables du diabète sont sans doute favorables en période de famine. Comment porter un jugement sur ces génotypes qui se transmettent pendant des millénaires et seront alternativement maléfiques et bénéfiques. Le critère n’est plus l’avenir de tel gène, ou à court terme, l’avenir de tel individu, mais l’avenir d’un groupe humain dans son ensemble, sa capacité à se renouveler.

Un bon patrimoine génétique collectif doit être divers. Il ne faut pas "améliorer les individus " mais préserver la diversité. Il faut sauvegarder la richesse génétique que constitue la présence des gènes divers. Nous sommes loin de la position simpliste consistant à proposer diverses mesures (prohibition de certaines unions, stérilisations…).

L’eugénique est sans doute l’exemple extrême d’une utilisation perverse de la science. Les abus conduisent beaucoup de nos contemporains à s’interroger sur le bien fondé de l’effort scientifique. Ce qui semblait œuvre de libération est devenu suspect, tout cet effort risque de déboucher sur une prise de pouvoir par quelques uns et l’aliénation du plus grand nombre. Le progrès de la connaissance, longtemps synonyme de progrès de l’Humanité, ne va-t-il pas aboutir à l’anéantissement de notre espèce ? Cette angoisse explique le succès du Mouvement Universel de la Responsabilité Scientifique fondé par Robert Mallet.

La richesse d’un groupe est faite de "ses mutins et ses mutants" selon l’expression d’Edgar Morin (sociologue et philosophe français). Il s’agit de reconnaître que l’autre nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable. C’est la leçon que nous donne la génétique. "Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente" St Exupéry.

L’amour des différences

Quel plus beau cadeau peut nous faire l’autre que de renforcer notre unicité, notre originalité, en étant différent de nous ? La leçon première de la génétique est que les individus, tous différents, ne peuvent être classés, évalués, ordonnés: la définition de "races" ne peut être qu’arbitraire et imprécise. Par chance, la nature dispose d’une merveilleuse robustesse face aux méfaits de l’Homme. 
Le flux génétique poursuit son œuvre de différenciation et de maintien de la diversité, presque insensible aux agissements humains. La révolte contre la trilogie métro-boulot-dodo, contre le carcan du confort douceâtre, l’affadissement du quotidien organise la mort insinuante des acceptations. Ce sont nos enfants qui nous l’enseignent. Sauront-ils bâtir un monde où l’Homme sera moins à la merci de l’Homme ?