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dimanche 14 avril 2024

La théorie de la Reine Rouge

Une Course effrénée vers l'évolution et l'innovation

La Théorie de la Reine Rouge est un concept fascinant emprunté au monde de la biologie évolutive et popularisé par le célèbre biologiste Leigh Van Valen. Inspirée par la course folle de la Reine Rouge dans "De l'autre côté du miroir" de Lewis Carroll, cette théorie met en lumière la dynamique de l'évolution et la nécessité constante d'innover et de s'adapter pour survivre dans un environnement en perpétuel changement. Dans cet article, nous explorerons les fondements de cette théorie et ses implications dans divers domaines, allant de la biologie à l'économie.

 

Les Origines de la Théorie de la Reine Rouge

Dans le livre de Lewis Carroll, la Reine Rouge explique à Alice qu'il faut courir très vite pour rester à la même place. Cette idée a inspiré Leigh Van Valen, qui a appliqué ce concept à l'évolution biologique. Selon la Théorie de la Reine Rouge, les espèces doivent constamment évoluer et s'adapter pour faire face aux défis de leur environnement et rester compétitives. Si elles ne le font pas, elles risquent de disparaître, dépassées par d'autres espèces plus adaptées.

Dans le contexte biologique, la Théorie de la Reine Rouge explique que la coévolution entre espèces est un processus continu et dynamique. Les proies doivent constamment développer de nouvelles stratégies pour échapper à leurs prédateurs, tandis que les prédateurs doivent s'adapter pour continuer à chasser avec succès. Ce phénomène est également observé dans la lutte contre les maladies, où les hôtes et les pathogènes sont engagés dans une course à l'armement évolutive pour survivre.

La Théorie de la Reine Rouge ne se limite pas à la biologie. Elle a été appliquée à divers domaines, tels que l'économie, la technologie et la société. Dans un monde en constante évolution, les entreprises doivent innover et s'adapter pour rester compétitives et survivre sur le marché. De même, les individus doivent continuellement développer de nouvelles compétences et connaissances pour faire face aux défis d'un monde en mutation rapide.

La course à l'innovation

La Théorie de la Reine Rouge est une métaphore puissante pour illustrer l'importance de rester en mouvement et de se réinventer sans cesse. Cela souligne l'importance de l'innovation dans la survie et le succès des espèces, des entreprises et des individus. Pour rester dans la course, il est essentiel de développer de nouvelles idées, de nouvelles technologies et de nouvelles approches. L'innovation permet non seulement de s'adapter aux changements, mais aussi de créer de nouvelles opportunités et de repousser les limites de ce qui est possible. En somme, la stagnation équivaut à un déclin dans un monde en constante évolution. Pour survivre et prospérer, il est crucial de s'adapter et d'innover en permanence.

dimanche 31 mars 2024

La calculette de la mort

La "calculette de la mort" est un algorithme développé par des chercheurs de l'Université de Copenhague au Danemark (DTU) dans le but d'améliorer la compréhension des tendances démographiques et des facteurs de risque de santé qui influencent la durée de vie.
 
En Décembre 2023, un groupe de chercheurs danois et américains a publié un texte dans la revue Nature Computational Science intitulé “Using sequences of life events to predict human lives”, pour décrire ses travaux. Ce modèle, appelé “Life2vec”, a “analysé des données – âge, santé, éducation, emploi, revenus et autres événements de la vie – de plus de 6 millions de personnes originaires du Danemark.
 
L'algorithme utilise ces données pour prédire les étapes clés de la vie d'une personne, telles que l'âge auquel elle se mariera, aura des enfants, prendra sa retraite ou décédera. Il prend en compte des facteurs tels que le sexe, l'âge, le niveau d'éducation, le statut socio-économique, le tabagisme, la consommation d'alcool, l'indice de masse corporelle et les antécédents familiaux de maladies chroniques. « Avec une très jeune cohorte de personnes âgées entre 35 et 65 ans, on essaie de prédire, en se fondant sur une période de huit ans (2008 à 2016), si la personne va mourir dans les quatre ans à venir, jusqu’en 2020. Le modèle fait ça très bien, mieux que n’importe quel autre algorithme », détaille Sune Lehmann, professeur et co-auteur de l’étude.

Cette tranche d’âge, où les décès sont habituellement peu nombreux, permet, selon les chercheurs, de vérifier la fiabilité du programme. Mais l’outil n’est pas à prêt à être utilisé par le grand public, car il comporte encore des biais. « Pour le moment, c’est un projet de recherche qui explore le champ des possibles […], on ne sait pas s’il traite tout le monde de manière égale ». Reste aussi à découvrir le rôle du temps long, des connexions sociales et de leur impact sur la prédictibilité des vies. 

  
 
Un système à la ChatGPT
 
Pour élaborer Life2vec, les scientifiques ont utilisé un modèle opératoire similaire à celui de ChatGPT. Mais au lieu de traîter des données textuelles, l’algorithme analyse les étapes de la vie telles que la naissance, les études, les prestations sociales ou encore les horaires de travail. « D’un certain point de vue, la vie n’est qu’une suite d’événements : les gens naissent, vont chez le pédiatre, vont à l’école, déménagent, se marient, etc., explique l’étude. Nous exploitons ici cette similitude pour adapter les innovations du traitement automatique du langage naturel à l’examen de l’évolution et la prévisibilité des vies humaines sur la base de séquences d’événements détaillées. »
 
« C’est un cadre très général permettant de faire des prédictions sur la vie humaine. Il peut prédire n’importe quoi à condition de disposer de données d’entraînement », explique ainsi Sune Lehmann. Selon lui, les possibilités sont infinies. L’algorithme « pourrait prédire les résultats en matière de santé. Il pourrait donc prédire la fertilité ou l’obésité, ou peut-être qui va avoir un cancer ou pas. Mais il pourrait aussi prédire si vous allez gagner beaucoup d’argent », ajoute-t-il.
 
En utilisant ces données, l'algorithme peut prédire les étapes clés de la vie d'une personne avec une précision à 78%. Les chercheurs ont souligné que l'outil n'est pas destiné à prédire la date exacte de la mort d'une personne, mais plutôt à fournir des informations sur les tendances démographiques et les facteurs de risque de santé qui peuvent influencer la durée de vie. 
 
Bien que certains aient exprimé des préoccupations éthiques quant à l'utilisation de cet outil, les chercheurs ont déclaré qu'il pourrait être utile pour aider les individus à prendre des décisions éclairées sur leur santé et leur style de vie, ainsi que pour aider les décideurs politiques à planifier les besoins futurs en matière de santé et de services sociaux. 
 
Des contrepoids aux Gafam

Pour l’universitaire, le projet présente un contrepoids scientifique aux algorithmes développés par les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) en secret. Des algorithmes de ce type sont déjà certainement utilisés dans le domaine de l’assurance, avance l’experte en éthique des données Pernille Tranberg. Avec le développement de l’intelligence artificielle, « tout s’accélère ». Le projet « montre simplement que nous avons beaucoup de données au Danemark et qu’on peut les utiliser, car nous les humains allons tous dans la même direction », ajoute la spécialiste. Et certains développeurs ont décidé d’exploiter l’idée à des fins commerciales. « Sur le Web, on voit déjà des horloges de prédiction, qui montrent l’âge qu’on va atteindre et certaines ne sont pas du tout fiables », prévient-elle.
 
Préoccupations éthiques
 
L'utilisation de la "calculette de la mort" soulève des préoccupations éthiques importantes, notamment en ce qui concerne la confidentialité, la discrimination et le déterminisme.

Tout d'abord, la collecte et l'utilisation de données personnelles sensibles telles que les antécédents médicaux et le mode de vie peuvent soulever des préoccupations en matière de confidentialité. Les individus peuvent être réticents à partager des informations personnelles en raison de préoccupations quant à la façon dont ces informations seront utilisées et protégées.

Ensuite, il y a un risque que les prédictions de l'algorithme soient utilisées pour discriminer les individus en fonction de leur espérance de vie prévue. Par exemple, les employeurs pourraient être moins enclins à embaucher des personnes dont l'algorithme prédit qu'elles auront une espérance de vie plus courte, ou les compagnies d'assurance pourraient facturer des primes plus élevées aux personnes considérées comme ayant un risque plus élevé de décès prématuré.

Enfin, il y a un risque que les prédictions de l'algorithme soient perçues comme déterministes, ce qui pourrait décourager les individus de prendre des mesures pour améliorer leur santé et leur bien-être. Les gens peuvent se sentir découragés ou résignés à leur sort prédit, plutôt que de prendre des mesures pour améliorer leur santé et leur mode de vie.

En réponse à ces préoccupations, les chercheurs ont souligné que l'outil est conçu pour fournir des informations générales sur les tendances démographiques et les facteurs de risque de santé, plutôt que des prédictions individuelles précises. Ils ont également souligné l'importance de protéger la confidentialité des données personnelles et de s'assurer que l'outil est utilisé de manière éthique et responsable.

En fin de compte, l'utilisation de la "calculette de la mort" soulève des questions importantes sur l'équilibre entre la collecte et l'utilisation de données personnelles pour améliorer la santé publique et les préoccupations éthiques liées à la confidentialité, la discrimination et le déterminisme. Il est important de poursuivre le débat sur ces questions et de s'assurer que l'utilisation de tels outils est guidée par des principes éthiques solides.

samedi 13 janvier 2024

Etude d'après le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez - Francis Bacon (1909-1992)

Francis Bacon, a 44 ans lorsqu’il peint "Etude d'après le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez" (1953) pour la galerie des Beaux Arts de Londres. Cette oeuvre est un de ses tableaux les plus connus. Il y a travaillé longtemps: des tableaux de 1949 l’annonçaient déjà (Head), mais toutes ses premières études sur ce tableau (début des années 50) ont été retirées de la circulation, à chaque fois juste avant d’être exposées, montrant le rapport d’exigence que Bacon entretient avec sa peinture, n’hésitant pas à détruire une toile. 

Se targuant de peindre à l’aveugle ou à l’instinct, Bacon n’en a pas moins des objectifs précis. S’agissant de Etude d'après le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez, il déclare avoir voulu peindre une tête comme si elle se repliait sur elle-même, à la façon des plis d’un rideau. Mais c’est un visage déformé, un vieil homme décharné, tout entier tendu dans un cri horrible qui apparaît d’abord au spectateur.


Étude d'après le portait du Pape Innocent X de Vélasquez,  Huile sur toile,(153x118cm), Des Moines Art Center, Iowa


Francis Bacon, né le 28 octobre 1909 à Dublin et décédé le 28 avril 1992 à Madrid, est un peintre Irlandais. Peintre de sujets religieux, de figures, de portraits, de nus, d'animaux, de paysages, etc., Bacon a travaillé avec la plupart des médiums : gouache, aquarelle, pastel, huile, techniques mixtes, mais aussi gravure, lithographie...

Enfant maladif, il est durement traité par son père et connaît une grave crise lorsqu’il révèle à sa famille son homosexualité. En 1925, alors qu'il n'a encore que 16 ans, il part s'installer à Londres en raison de la relation conflictuelle qu'il entretient avec son père. Il s'installe comme décorateur et designer.

A la suite de l'exposition de Pablo Picasso intitulée "Cent dessins par Picasso", à laquelle il assiste en 1927 à la galerie Rosenberg, Francis Bacon crée ses premiers dessins et aquarelles. En 1933, Francis Bacon peint l'une de ses premières "Crucifixion", qui attire l'attention d'Herbert Read, historien d'art.

En 1943 Francis Bacon est réformé de l'armée. Il détruit une grande partie de ses créations antérieures à 1944, année où il crée l'oeuvre qui marque le véritable début de sa carrière, un triptyque intitulé "Trois études pour des personnages au pied d'une crucifixion." Pour créer cette oeuvre, Bacon s'inspire de la "Crucifixion" que Picasso peint en 1930.

Le travail de Bacon n’est réellement reconnu qu’après la Seconde Guerre mondiale : ses oeuvres provoquent des réactions extrêmes, souvent d’intense répulsion, tant elles sont violentes et expressives. Ses tableaux, choquent. Ces corps ramassés à l'extrême, tordus et écrabouillés, musculeux, disloqués, ravagés, ces distorsions crispées, ces contractures paroxystiques, ces poses quasi acrobatiques, sont d'abord signes de fulgurances nerveuses et d'un emportement furieux, presque athlétique, plus somatiques que psychologiques de la mystérieuse animalité d'anthropoïde solitaire et désolée qui est en chaque homme.

Sa première exposition solo se déroule à la Hannover Gallery en 1949. A partir des années 1960, Bacon est rattaché, avec Lucian Freud, Frank Auerbach, Kossof, Andrews... à ce que l'on appelle l'"École de Londres". Bacon peint plusieurs triptyques emblématiques, dont Trois Figures dans une pièce en 1964. Après le suicide de son compagnon George Dyer en 1971, l’artiste réalise trois triptyques où il décrit de manière obsessionnelle la scène du drame. Il peint également de nombreux autoportraits.

En 1962, la Tate Gallery de Londres organise une exposition de l'oeuvre de Francis Bacon. Au long de sa carrière, Bacon affine son style, délaissant les images de violence crue de ses débuts pour préférer "peindre le cri plutôt que l'horreur", prônant que la violence doit résider dans la peinture elle-même, et non dans la scène qu'elle montre.

Il décède le 28 avril 1992 à Madrid, à la suite d'une pneumonie déclenchée par la maladie asthmatique dont il souffre depuis l'enfance.

Bacon est largement un artiste autodidacte. Parmi ses influences, on reconnaît non seulement Picasso mais aussi Vélasquez, Poussin ou encore Rembrandt. Au cours d'un entretien, il affirma que son influence du surréalisme ne provenait pas de la peinture mais des films de Luis Buñuel. Il fut aussi marqué profondèment par l'oeuvre de Eadweard Muybridge, une juxtaposition de photographies disséquant les mouvements d'êtres humains ou d'animaux.

Son thème de prédilection est la représentation du corps humain sous la forme de personnages écorchés, agités et déformés. Largement influencé par l’art classique, Francis Bacon bâtit une oeuvre violente et déchirante, triturant la figure humaine qu’il peint pourtant exclusivement, sans jamais chercher l’abstraction chère à son époque.


Citations de Francis Bacon

"Si on peut le dire, pourquoi s'embêter à le peindre?"

"Ce qui m'intéresse, c'est saisir dans l'apparence des êtres la mort qui travaille en eux."

"Je crois que l'homme aujourd'hui comprend qu'il est un accident, que son existence est futile et qu'il doit jouer un jeu insensé."

"Il est fréquent que la tension soit complètement changée rien que de la façon dont va un coup de pinceau. Il engendre une forme autre que la forme que vous êtes en train de faire, voilà pourquoi les tableaux seront toujours des échecs soumis au hasard et à la chance, à l’accident, à l’inconscient. Il s’agit alors de l’accepter ou de le refuser. Une nouvelle vérité, insoutenable, surgit : nous sommes libres."

"Les choses ne causent pas de choc tant qu'elles n'ont pas pris une forme mémorable. Sinon, c'est juste du sang qui éclabousse le mur. A force, si vous voyez la même chose deux ou trois fois, cela ne choque plus. Il faut que cela devienne une forme qui ait plus de force que du sang sur un mur. Alors les implications sont plus larges. Cela fait écho dans votre psyché, cela trouble le cycle vital individuel. Cela transforme votre atmosphère. Une grande partie de ce que l'on appelle de l'art, votre regard passe au travers. Cela peut être charmant ou joli, mais cela ne vous transforme pas"

"Il n'y a quelque chose de voulu qu'à partir du moment où se manifeste une chose inconsciente sur quoi la volonté peut s'imposer"

"Je ne décide pas que je vais faire un tableau dont le sujet serait la violence. Ce serait à mon point de vue gratuit et complaisant. De plus, je ne veux rien dire avec la peinture, et surtout pas faire de discours moralisateur. Il s'agit vraiment pour moi, quand j'affronte la peinture, de dresser un piège au moyen duquel je peux saisir un fait à son point le plus vivant"

"Le monde moderne est plein de clichés photographiques qui vous assaillent, télévision, presse, affiche. En fait, bien qu'on l'ait dit, le rôle de la photo dans mon travail n'est pas si important. Je me sers d'une photo pour faire un portrait, ainsi je suis plus tranquille. Mais c'est très peu, juste pour démarrer, après j'enlève, je soustrais, je décante, j'efface et il ne reste plus grand-chose"

mercredi 14 décembre 2022

Mors - Victor Hugo (1802-1885)


Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
Noir squelette laissant passer le crépuscule.
Dans l'ombre où l'on dirait que tout tremble et recule,
L'homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
Tombaient; elle changeait en désert Babylone,
Le trône en l'échafaud et l'échafaud en trône,
Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
L'or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
Et les femmes criaient : -- Rends-nous ce petit être.
Pour le faire mourir, pourquoi l'avoir fait naître? --
Ce n'était qu'un sanglot sur terre, en haut, en bas;
Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats;
Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre;
Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
Un troupeau frissonnant qui dans l'ombre s'enfuit;
Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
Un ange souriant portait la gerbe d'âmes.

Mars 1854.     Victor Hugo, Les Contemplations (1856)


Victor, Marie Hugo, né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète, dramaturge et prosateur romantique considéré comme l'un des plus importants écrivains de langue française. Il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé qui a compté dans l'Histoire du XIXe siècle. Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique, est l’auteur de nombreux chef d’oeuvres: Les Misérables, Les Châtiments, ou encore Les Contemplations, d’où est extrait le poème Mors. 

Le recueil "Les Contemplations", est construit en deux parties, séparées par une date, le 4 septembre 1843, jour de la mort accidentelle de sa fille. La première partie, « Autrefois », est consacrée aux poèmes du bonheur, la seconde, d’où est tiré Mors, est une méditation sur la mort et la destinée humaine. Le texte Mors, est un poème en vers qui présente le triomphe absolu de la mort par la description d’une atmosphère d’apocalypse.

 Le poème s’organise autour d’un double jeu de sensations. D’une part la sensation visuelle, largement développée dans les 10 premiers vers, d’autre part la sensation auditive développée sur les 10 derniers vers.

Le poète inspiré par la Muse, a le sentiment d’avoir une mission.  Il est un peu en retrait, il voit la mort agir et le lecteur est invité à le rejoindre. La pensée du poète s'élargit pour prendre en compte l'humanité toute entière. La mort nous est présentée à travers l'allégorie traditionnelle de la "faucheuse". Une mort qui est constamment présente, une mort que nous connaissons, mais qui surprend toujours. La mort touche tout le monde, elle est toute puissante, c’est elle qui a le dernier mot.

Le royaume de la mort nous est précisé à travers la métaphore du "champ" qui, réduit le monde à un espace limité. C'est la même métaphore filée qui vient nous décrire l'activité incessante de la mort : "moissonnant et fauchant". La répétition des participes présents souligne le travail répétitif, alors que le verbe "aller" nous montre qu'aucun obstacle ne peut freiner ce travail.

Face au spectre qui se fond dans la nuit "laissant passer le crépuscule", la victime est incapable du moindre mouvement "suivait des yeux" alors que l'arme prend des allures particulièrement inquiétantes, parce qu'elle est presque invisible elle aussi "les lueurs de la faulx". La mort travaille donc inlassablement, frappant d'égalité l'ensemble de ses victimes. 

Par un jeu d'antithèses, le poète insiste sur le travail de la mort, l'opulence de "Babylone" s'oppose à l'austérité du "désert", le lieu des supplices ("échafaud") s'oppose à la noblesse du "trône" (image égalisatrice). L'antithèse est également affective (de la "rose" au "fumier"). Enfin, "l'or", symbole de richesse et de puissance s'oppose à la "cendre" qui connote la poussière et la mort.

Le poème se termine dans une nouvelle évocation de la peur et de l'horreur : l'horreur des "doigts osseux", des "noirs grabats", des "linceuls", des "peuples éperdus", de "la faulx sombre", du "troupeau frissonnant", montrent un champ lexical particulièrement développé. 

Derrière le vocabulaire se trouve aussi la musique des mots: L'harmonie des chuintantes et des sifflantes développée tout au long du poème évoque parfaitement le sifflement sinistre de la "faulx" ("faucheuse" et "champ", "moissonnant" et "fauchent", "triomphateurs" et "triomphaux", "échafaud" répété deux fois).

Dans une atmosphère d'apocalypse, la mort nous est présentée à partir d'un champ lexical de la peur et de la nuit ("noir", "squelette", "crépuscule", "ombre", "tremble") en même temps que les gutturales ("sortaient", "noirs grabats", "froid", "bruissait", "nombre", "éperdus", "sombre", "troupeau", "frissonnant", "ombre"crépuscule", "dirait", "tremble", "recule") qui nous font entendre le frisson de la peur.  Le poème est balayé par le le souffle glacé de la bise ("vent", "froid", "bruisser", "linceul", "semblaient", "sous", "faulx", "sombre", "frissonnant", "s'enfuit"). La rime assourdie "nombre-sombre" reprise phonétiquement par le mot "ombre" contribue aussi, de par ses tonalités mineures, à la tristesse du tableau. Tableau qui se termine par l'effrayante synthèse ponctuée par les monosyllabes "tout", "sous", "ces", "pieds", "deuil", "et", "nuit" ainsi que par la gradation "deuil", "épouvante", "nuit". La "nuit" traduit une fin brutale.

C'est ici que pourrait se terminer le poème, cependant, les deux derniers vers allument un espoir, qui est souligné par l'antithèse du vocabulaire et l'antithèse phonétique. Aux champs lexicaux de la chaleur et de la nuit s'opposent les champs lexicaux de la chaleur et de la lumière ("baigné", "douces flammes", "souriant"). Au locatif "sous" s'oppose le locatif "derrière elle". Aux sonorités étouffées ("sombre", "ombre") s'oppose l'ouverture des voyelles ("derrière", "baigné", "flammes", "ange", "souriant", "portrait", "âmes"). Enfin, Hugo réutilise la métaphore filée : c'est la mort qui moissonne et c'est l'ange qui récolte.

mardi 26 juin 2018

L'oiseau et le vieux sage


Un très vieux sage vivait tout là haut dans une montagne aux pentes très abruptes. Les gens d'en bas, dans la plaine, allaient régulièrement le consulter lorsque se présentait un problème insoluble pour eux. Et vous savez quoi, le vieux sage avait toujours la solution juste.

Pour se faire, les gens d'en bas devaient escalader cette montagne aux pentes très abruptes pendant trois jours et trois nuits pour le consulter, c'était une tâche très ardue.

Un beau jour, les gens d'en bas se réunirent pour parler du vieux sage.

Un jeune homme de forte tête leur dit qu'il en avait assez d'avoir à grimper la montagne à chaque fois qu'il avait une question d'ordre existentielle. Il en avait assez et voulait que cela cesse et ne plus avoir à grimper là-haut pour consulter le vieux sage et tenter de mettre celui-ci en déroute avec une question piège. En fait, il demanda aux gens qui étaient avec lui de l'aider.

Il imagina toute sortes de questions et chaque fois que quelqu'un en proposait une nouvelle, une autre personne disait : "je lui ai déjà demandé cela et il m'a répondu".

Alors le jeune homme entêté à réussir son exploit, à savoir, intimider le vieux sage, dit :

« Je sais, je vais attraper un oiseau à l'aide d'une cage et lorsque je serai en face du vieux sage je lui demanderai: est-ce que l'oiseau que je tiens dans mes mains est mort ou vivant ? S'il répond qu'il est mort, je le laisse s'envoler, et s'il répond qu'il est vivant je le tue et lui montre l'évidence de sa tromperie. »

Alors tous les habitants d'en bas escaladèrent la montagne pendant trois jours et trois nuits pour voir la défaite du vieux sage. Ils arrivèrent en haut avec les vêtements tout déchirés un peu partout, et voilà que le jeune homme dit : bonjour vieux sage comment allez-vous ?

Le vieux sage regarda chacun, un par un dans les yeux en les scrutant de haut en bas. Notre jeune homme dit alors, vieux sage, nous avons une question pour toi, « L'oiseau que je tiens dans mes mains, est-t-il mort ou vivant ? » Alors le vieux sage ragarda chacun encore dans les yeux un par un en prenant son temps et en les scrutant de haut en bas.

Ensuite le vieux sage regarda le jeune homme et dit : 
« Mon jeune ami, . . . la Vie de cet oiseau est entre vos mains »

Extrait du film "Sleepy Hollow" de Tim Burton


lundi 31 juillet 2017

Ce que c’est que la mort - Victor Hugo (1802-1885)

Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
On est l’homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
On tâche d’oublier le bas, la fin, l’écueil,
La sombre égalité du mal et du cercueil ;
Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
Car tous les hommes sont les fils du même père ;
Ils sont la même larme et sortent du même œil.
On vit, usant ses jours à se remplir d’orgueil ;
On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,
On monte. Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe.
Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu
Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,
Impur, hideux, noué des mille nœuds funèbres
De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;
Et soudain on entend quelqu’un dans l’infini
Qui chante, et par quelqu’un on sent qu’on est béni,
Sans voir la main d’où tombe à notre âme méchante
L’amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent
Fondre et vivre ; et, d’extase et d’azur s’emplissant,
Tout notre être frémit de la défaite étrange
Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
Les Contemplations, Victor Hugo - "Ce que c’est que la mort"
Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.



Victor Hugo (1802-1885)
Victor, Marie Hugo, né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète, dramaturge et prosateur romantique considéré comme l'un des plus importants écrivains de langue française. Il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé qui a compté dans l'Histoire du XIXe siècle. 

Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique, est l’auteur de nombreux chef d’oeuvres: Les Misérables, Les Châtiments, ou encore Les Contemplations.

Le recueil "Les Contemplations", est construit en deux parties, séparées par une date, le 4 septembre 1843, jour de la mort accidentelle de sa fille. La première partie, "Autrefois", est consacrée aux poèmes du bonheur, la seconde est une méditation sur la mort et la destinée humaine.

dimanche 26 juin 2016

Monopoly

"Ma grand-mère était une personne merveilleuse, elle m'a appris à jouer au Monopoly. Elle a compris que le but du jeu, c'est d'acquérir, qu'en accumulant tout ce qu'elle pourrait, elle deviendrait "la maîtresse du jeu". Puis elle me répétait toujours la même chose. Elle me regardait et disait : "Un jour, tu apprendras à jouer". Un été, j'ai joué au Monopoly presque chaque jour, toute la journée, et cet été-là, j'ai appris à jouer le jeu. J'en suis venu à comprendre que la seule manière de gagner est de se dévouer totalement à l'acquisition. J'en suis venu à comprendre que l'argent et la possession sont les moyens de marquer des points. Et à la fin de cet été, j'étais plus impitoyable que ma grand-mère. J'étais prêt à contourner les règles s'il le fallait, pour gagner la partie.
L'automne venu, nous avons joué de nouveau. Je lui ai pris tout ce qu'elle avait. Je l'ai regardée donner son dernier dollar et abandonner le jeu, complètement battue. Puis, elle m'a appris une chose de plus. Ainsi, elle m'a dit : "Maintenant, tout retourne dans la boîte. Toutes ces maisons et ces hôtels. Tous les chemins de fer et entreprises de services publics...Tous ces biens et tout cet argent merveilleux...Maintenant, tout retourne dans la boîte. Rien de tout cela ne t'appartenait. Tu étais excité par tout cela pendant un moment. Mais c'était là avant que tu prennes place à cette table "et ce sera là après ton départ : les joueurs viennent, les joueurs partent. Maisons et voitures...Titres et vêtements...Même ton corps.
"

Zeitgeist : Moving Forward de Peter Joseph - 26 Janvier 2011



Le Mouvement Zeitgeist est une organisation internationale qui plaide pour la construction d'un monde durable et préconise une transition mondiale vers un nouveau modèle économique appelé un « Modèle Économique Basé sur les Ressources ».

http://www.mouvement-zeitgeist.fr/

jeudi 18 juin 2015

En 2013, de quoi meurt-on dans le monde ?

L’homme vit toujours plus vieux, et ce partout dans le monde. L’espérance de vie mondiale a progressé d’un peu plus de six années entre 1990 et 2013, passant de 65,3 à 71,5 ans. Le principal résultat, c’est donc que nous vivons plus longtemps, femmes (74,3 ans, 6,6 ans de plus depuis 1990) comme hommes (68,8 ans, 5,8 ans de plus). Une longévité qui s’est particulièrement accrue dans une dizaine de pays en développement.


Partout ailleurs, la mort intervient de plus en plus tard, sous l’effet du recul de certaines maladies chroniques dans les pays développés (la plupart des cancers ont diminué de 15 % et les maladies cardio-vasculaires de 22 % en vingt-trois ans) et celle des maladies infectieuses dans les pays en développement (maladies diarrhéiques, tuberculose ou pathologies néonatales). La mortalité infantile, en particulier, a quasiment été divisée par deux, passant de 7,6 millions d’enfants de moins de cinq ans morts en 1990 à 3,7 millions en 2013.
 
En savoir plus ici 

vendredi 15 août 2014

After the dark (film) - John Huddles (1964-)

After the dark (2014) - John Huddles
After the Dark (connu aussi sous le nom The Philosophers) est un film de science-fiction américain écrit et réalisé par John Huddles en 2014.

Qui doit-on choisir pour préserver l’humanité dans un bunker pendant la fin du monde ? C’est le dernier exercice de philo proposé par un prof assez spécial à ses étudiants de terminale dans un lycée international de Jakarta. Vingt étudiants se voient attribuer par tirage au sort des métiers spécifiques, les orientations sexuelles et pathologies éventuelles qui caractérisent leurs personnages. 

Un bunker est prêt pour les abriter pendant une année, mais il est conçu pour 10 personnes uniquement. Et là, le scénario peut commencer, comment choisir parmi ces vingt étudiants les dix qui permettront à l’espèce humaine de survivre ? 

Faut-il faire son choix selon les métiers, les caractéristiques génétiques ou d’autres paramètres plus subtils entrent-ils en compte ? Savoir reconstruire des bâtiments et des ponts semble sans doute très utile dans un monde apocalyptique, mais la poésie la fantaisie, la musique n’ont-elles pas leur place ? Ne sont-elles pas essentielles à notre survie ? 

A méditer…

Bande annonce du film "After the dark" 2014

mardi 3 juin 2014

L'humain prédateur

"Personnage avec quartiers de viande"
Francis Bacon - 129,9 x 121,9 cm - 1954
Selon la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), il se consomme plus de 9075 kilos de viande chaque seconde dans le monde, soit 286,2 millions de tonnes pour l'année 2010. Cette consommation a progressé de 2,3% par an au cours de ces dix dernières années. La consommation de viande par habitant dans le monde serait en moyenne de 41,8 kg/hab., et serait en croissance, surtout dans les pays en développement avec 31,5 kg/hab.

Selon FranceAgriMer, les Français mangent actuellement 66 kg de viande par an et par habitant, soit une baisse de près de 7% par rapport à 1998. Pour le bœuf, la diminution est encore plus accentuée. Il ne représente plus que 29% de la viande consommée en France contre 39% en 1970. Le porc l'a détrôné avec près de 40% de la consommation de viande et il est suivi de près par la volaille (28%).


jeudi 13 février 2014

L'homme et la mort - Edgar Morin (1921-)

La question de la mort a fait l'objet en Occident d'un long refoulement qui semble toucher à sa fin. Même si le phénomène n'a pas connu en France la même ampleur qu'aux États-Unis - où l'on installait les défunts dans des salons, fardés, parés avec soin, pour cacher le fait même qu'ils étaient morts -, on a éludé la question de la mort dans les discours sociaux, on l'a escamotée à l'hôpital, on l'a cruellement négligée jusques et y compris au moment des funérailles, qui se sont trouvées en panne de rituel. 

Crâne taillé dans la pierre - Palenque, Mexique

L'idée somme toute assez récente que les mourants doivent être accompagnés, qu'ils peuvent encore bénéficier, quoique irrémédiablement condamnés, des soins dits palliatifs (administrés souvent de façon trop bureaucratique) témoigne d'une nouvelle prise de conscience de notre mort. Nous n'avons cependant pas encore élaboré une philosophie qui nous permette de regarder la mort en face. Bien sûr, il existait dans la philosophie antique comme dans le christianisme des pratiques visant à replacer l'homme dans la perspective de sa mort, mais le christianisme a parié sur la résurrection. 

Je crois nécessaire cette prise de conscience et le retour de ce que, dans la sagesse grecque, Pierre Hadot nomme "l'exercice de la mort", non par goût morbide mais plutôt, comme Montaigne l'avait très bien compris, pour nous inciter à mieux vivre.

L'évolution que je décris pourrait être illustrée assez bien par un petit détour biographique. La publication, en 1951, de mon essai L'homme et la mort, bien que saluée par Georges Bataille, Lucien Febvre ou Maurice Nadeau, a pourtant été un échec commercial cuisant. Mon éditeur, M. Buchet, me disait alors: "Mon cher ami, c'est un bien beau livre, mais quel malheur, il ne se vend pas !". La mort, même abordée à travers le prisme du discours des sciences de l'homme, était encore un sujet interdit. Après Mai 68, de nombreux tabous furent renversés, et certains auteurs comme Louis-Vincent Thomas, Philippe Ariès ou Jean Ziegler osèrent tutoyer le grand refoulé de l'ère moderne. La mort devint un objet de culture et d'étude, et entra dès lors dans le champ de la conscience de nos contemporains. Du coup, L'homme et la mort connut un regain d'intérêt qui en fait aujourd'hui l'un de mes ouvrages les plus diffusés (et traduits). C'est donc un livre qui est mort et ressuscité !

À l'occasion de ses nombreuses rééditions, j'ai été amené à rédiger des préfaces successives qui reflétaient l'évolution de ma pensée. Cela n'avait pourtant pas été le cas pour la plupart de mes autres ouvrages. La raison en est qu'aucune réflexion qui prend la mort pour objet ne peut se donner un horizon sans le dépasser, nécessairement. On n'écrit pas de manière définitive sur un tel sujet: on se reprend, on affine; on perçoit, chaque fois qu'on y revient, combien la mort est inépuisable et paraît en pleine vitalité. Cet essai m'a obligé, d'autre part, à élaborer une méthode de la complexité.

Je peux donc affirmer que cette réflexion liminaire sur la mort, au sens où elle se situe à l'orée de toutes mes investigations ultérieures, m'a fait voyager dans toutes les disciplines des sciences humaines, mais aussi, bien entendu, dans la biologie. Je me suis cultivé au contact de la mort. En même temps, j'ai appris à m'interroger devant les contradictions que cette exploration révélait. Par exemple, comment se fait-il que l'horreur de la mort, si manifeste chez les humains, n'empêche pas l'éventualité du sacrifice de sa propre vie ? Comment se fait-il que les mêmes humains qui sont terrorisés par la peur de mourir soient prêts à risquer leur vie pour une cause qui les dépasse ? A partir de ce livre, j'ai toujours travaillé en essayant d'éclairer tous les aspects du sujet qui me préoccupait et d'organiser les informations qui ne sont habituellement pas reliées entre elles parce qu'elles sont enfermées chacune dans une discipline. Ce livre sur la mort m'a donc ouvert à la transdisciplinarité.


Dès lors, comment se pose aujourd'hui, d'un point de vue culturel et anthropologique, la question de la mort ? Je soulignerai brièvement quatre grandes lignes-force.


La dialectique de la vie et de la mort

Xavier Bichat définissait la vie comme l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. L'intérêt de cette vision est de souligner le fait que, dès que la vie est présente, il y a activité, travail, et que, en vertu du deuxième principe de la thermodynamique - la dégradation des énergies -, l'être vivant pour se maintenir en vie doit constamment trouver dans son environnement le renouvellement de son énergie vitale. C'est dire que l'activité d'auto conservation dépend d'un environnement favorable. La vie, chez les organismes vivants, apparaît comme un processus permanent de régénération. On reconstitue les molécules qui se dégradent, les cellules se multiplient pour remplacer celles qui meurent et, de cette façon-là, la vie continue. Un organisme ne peut donc vivre - c'est-à-dire se maintenir dans un état de régénération - que si ses cellules meurent. C'est dans cette optique qu'il faut entendre la parole d'Héraclite "mourir de vie". Autrement dit, il faut corriger la définition de Bichat en disant: "La vie est une lutte permanente contre la mort, y compris en utilisant la mort."

Ce jeu complexe, qu'on retrouve bien entendu à l'échelon des écosystèmes, est extrêmement troublant. La chaîne trophique permet aux animaux de vivre aux dépens d'autres organismes vivants, les herbivores en se nourrissant de végétaux, les petits carnivores en mangeant les herbivores, les gros carnassiers en mangeant les petits carnivores, etc. Sans oublier que la décomposition des gros animaux nourrit à son tour les insectes nécrophages et les vers, tandis que leurs sels minéraux constituent un aliment pour les plantes. Ce cycle de vie est donc en même temps un cycle de mort, c'est-à-dire que la mort est l'envers de la vie. Pour faire une comparaison, on peut considérer le cas d'une étoile, qui se constitue aussitôt que la température qui la met en feu est atteinte, température qui lui permet de se maintenir par une sorte de jeu contradictoire entre une poussée gravitationnelle qui tend à l'implosion et une poussée explosive qui tend à la désintégration. L'étoile peut vivre des millions ou des milliards d'années en utilisant l'énergie accumulée en son cœur, qu'elle va méthodiquement consumer. Elle meurt de vivre.
Ainsi, tout moment de vie est un moment de mort, puisque à chaque moment l'organisme vivant vit de la mort de ses composants (molécules et cellules). On a ainsi pu observer que de nombreux organismes vivants hâtent la mort de certains de leurs composants pour se régénérer. Cela a d'abord été relevé chez les végétaux, et notamment les arbres. Il y a des arbres dont la feuille ne tombe pas d'elle-même, c'est bien l'arbre qui en déclenche la chute (apoptose). Jean-Claude Ameisen explique très bien comment les cellules qui meurent sont en réalité des cellules qui se suicident pour laisser leur place à d'autres cellules. On peut dire avec lui que, dans ce cas, la mort sculpte la vie.
Si l'on ne dispose pas d'une pensée complexe, on ne peut saisir l'originalité et la profondeur du lien entre la vie et la mort. La vie résiste à la mort en utilisant la mort. Même nos sociétés vivent d'une certaine façon de la mort des anciens, grâce à la transmission aux jeunes générations de tout un héritage culturel. La culture ne se résume pas à entretenir une forme de complexité sociale - par le langage, le savoir, etc. -, elle se perpétue en étant transmise à des générations nouvelles. Il y a donc une relation dialectique entre la vie et la mort, qu'illustrent les mots d'Héraclite: "Vivre de mort, mourir de vie".


La résistance mythologique: croyances d'immortalité

La résistance à la mort, au moins dès l'homme de Néandertal, est une résistance que je qualifierai de "mythologique". Dans les tombes néandertaliennes, le corps du défunt est accompagné de ses armes ou de nourriture, ou bien il est allongé dans une position fœtale - ce qui suppose la croyance soit en une vie spectrale au-delà de la mort, soit en une renaissance. Ces rituels funéraires sont à la source des grandes conceptions religieuses de l'humanité. La première conception est celle du double: chacun a son double spectral immatériel qui subsiste au moment de la mort et se libère lorsque le corps entre en décomposition. Cette croyance est une première façon mythologique de résister à la mort. La seconde conception, c'est celle de la mort-renaissance ou de la résurrection. Ces deux grandes croyances alimentent tous les systèmes religieux depuis des millénaires, comme je crois l'avoir bien montré dans L'homme et la mort.

Dans les cultes africains et asiatiques, les ancêtres gardent leur vie de spectre. Il en va de même dans le monde antique, où les défunts entretiennent, dans l'au-delà, une vie plutôt terne, fade, diminuée. On trouve cette idée aussi bien dans la conception biblique du shéol que dans la conception homérique des champs Élysées, où Achille dit à Ulysse qui vient lui rendre visite: "Je préférerais être un petit cordonnier sur terre que le grand Achille dans les Enfers" (Odyssée, XI, 489-49 1). C'est peu après que surgissent en Grèce et en Orient les cultes à mystères, fondés sur l'imitation du dieu qui meurt et qui renaît. On dit alors aux initiés: "Non, ce ne sont pas vos spectres qui vont continuer à vivre, c'est vous qui allez ressusciter tels quels, intégralement". 


Le christianisme se situe dans cette lignée mais d'une manière originale. La mort-résurrection du Christ est en effet l'élément clé de cette religion. Comme le dit Paul: "Mort, où est ta victoire ? " (1 Corinthiens 15,55). En Asie et dans certaines tribus d'Amérique du Nord, le mythe le plus répandu est celui de la transmigration des âmes: l'homme ne cesse de naître, de mourir et de renaître dans un nouveau corps. Voilà de quelles façons l'humanité lutte mythologiquement contre la mort.

On pourrait ajouter, dans le registre mythologique non religieux, le culte des héros de la nation, les anniversaires de décès - tout ce qui constitue à travers la mémoire une régénération permanente des morts. On pourrait souligner aussi que, même au sein d'un univers moderne et laïc, on voit constamment resurgir des croyances en une vie post mortem. Ce fut le cas au XIXe siècle avec le développement fulgurant du spiritisme et la vogue des tables tournantes. On assiste de nos jours à un phénomène similaire, qui se traduit par un fort regain de croyances, très sommaires, dans l'au-delà, d'où le succès de films et de livres mettant en scène des fantômes, des revenants, des maisons hantées, etc. Toutes les conceptions archaïques se sont urbanisées et modernisées. Ce qui prouve que les morts ont la vie dure ! Du moins dans l'état où ils sont devenus: esprits, c'est-à-dire non matériels.


La résistance scientifique: De l'immortalité à l'amortalité

S'il y a une façon mythologique de lutter contre la mort, il y a aussi une façon médicale, qui se manifeste également dès la préhistoire, période au cours de laquelle sont attestées des pratiques chirurgicales pouvant aller jusqu'à la trépanation. À l'époque moderne, ce ne sont plus seulement l'hygiène et les soins médicaux, mais les progrès dans la connaissance biologique qui permettent de faire reculer asymptotiquement l'âge de la mort. Bien entendu, il ne s'agit encore que de prolonger la vieillesse, et souvent l'augmentation de la quantité de vie ne signifie pas la prolongation de la qualité de vie.
 
Cellule virus VIH - Microscope électronique
La lutte contre la mort menée sur les fronts biologico-médicaux n'est pas exempte d'illusions. En 1980, on affirmait que les bactéries avaient presque disparu grâce aux antibiotiques et qu'on finirait par venir à bout des virus les uns après les autres. Le sida et de nouveaux virus sont arrivés, et des bactéries résistantes ont repris de plus belle. On se rend compte aujourd'hui que la lutte contre les virus est une lutte interminable, les virus étant capables de se métamorphoser. 

Les virus sont rusés et on en a une illustration avec l'informatique. 

Alors qu'on pensait que l'univers informatique était totalement soumis à la logique de la machine, c'est-à-dire à un déterminisme parfait et sans faille, on sait maintenant que non seulement il peut être victime de bugs et autres accidents, mais que tout système informatique est susceptible d'être envahi par des éléments pouvant engendrer des erreurs fatales.

Un biologiste anglais, Leslie Orgel, que j'ai bien connu en Californie, envisageait la mort comme la conséquence d'un ou de plusieurs accidents semblables à ceux qui affectent précisément nos systèmes informatiques une cellule fonctionne bien avec un patrimoine cognitif situé dans l'ADN, lequel, via l'ARN, transmet des messages aux protéines. En fonction des aléas quantiques, des erreurs peuvent survenir, et la mort est alors la conséquence d'une accumulation d'erreurs. Cette hypothèse était plausible, mais nous savons aujourd'hui qu'il existe d'autres processus, comme ceux de l’auto-programmation de la mort, évoqués précédemment.

Toujours est-il que, partout où il y a communication, il y a risque d'erreur, de "mal-interprétation". Ce dont nous faisons sans cesse l'expérience dans la vie quotidienne. Le talon d'Achille de l'organisation du vivant est qu'il s'agit d'une organisation cognitive, communicationnelle et informationnelle. De ce point de vue-là, le risque d'erreur, donc de mort, est toujours présent.

Bien que cette organisation propre au vivant, de même que la présence de virus résistant parfaitement à notre volonté de les éradiquer, laisse une brèche ouverte à la mort, il n'en reste pas moins vrai que, grâce aux progrès les plus récents dans la connaissance biologique, on a découvert l'existence dans les organismes humains adultes de cellules souches situées en différents endroits: moelle épinière, cerveau... Il s'agit de cellules exactement semblables à celles de l'embryon, de células madres ("cellules mères"), comme on dit en espagnol, capables de fabriquer toutes sortes d'autres cellules, de la rate, du foie, du cerveau, etc. Autrement dit, ces capacités régénératives existent dans l'organisme, mais sont totalement inhibées et endormies. Cette découverte fantastique ouvre la porte à ce que j'appelais déjà en 1951 l'"amortalité", c'est-à-dire l'aptitude biologique à vivre indéfiniment.

Il s'agit de bien distinguer le mythe religieux de l'immortalité, qui implique une indestructibilité de l'être, du concept d'amortalité, qui signifie la capacité illimitée de vivre tant qu'un accident ne survient pas.

Petite parenthèse: en 1970, j'ai été amené à revenir dans ma préface de L'homme et la mort sur ce concept d'amortalité appliqué à l'homme, et j'évoquais même avec ironie le "mythe morinien d'amortalité". Il a fallu attendre 2001, et les dernières découvertes de la biologie, pour que Jean-Claude Ameisen, suivi par d'autres scientifiques, valide mes premières hypothèses. Nous savons aujourd'hui qu'à défaut d'être immortel (puisque l'immortalité est une conception religieuse invérifiable) l'homme peut devenir amortel, c'est-à-dire, théoriquement, prolonger indéfiniment sa vie.

Il n'en demeure pas moins mortel: il peut toujours périr par accident, erreur, catastrophe, cataclysme.

Cette perspective de prolongation de la vie par renouvellement, et donc par rajeunissement, est fort séduisante. Elle ouvre des perspectives philosophiques importantes. Nous sommes dans une civilisation où le développement de l'individu est extrêmement lent - l'enfance comme l'adolescence semblent se prolonger sans fin. Ce n'est qu'au terme de nombreuses années qu'on arrive à se connaître soi-même, à force d'erreurs maintes fois répétées, de corrections, de révélations sur ce qu'on est. Mais lorsqu'on est en situation de tirer un enseignement de ce parcours chaotique, on est déjà presque un vieillard ! Ce serait sans aucun doute un progrès considérable pour l'humanité de pouvoir vivre "jeune" pendant cent ou cent cinquante ans: on disposerait du temps suffisant pour engranger des expériences et en tirer un art de vivre - ce dont nos contemporains manquent cruellement.

Le livre des morts Égyptien - La pesée des âmes

Le paradoxe contemporain

Voici donc que l'homme se trouve en situation de refouler de façon efficace certaines fatalités de mort qui pèsent sur lui. Le paradoxe est que cette possibilité nous est donnée au moment où la mort s'est rapprochée de l'espèce humaine comme jamais. Cette menace de mort était déjà très présente à l'époque des grandes épidémies de peste, de choléra, qui anéantirent des populations entières - la grippe espagnole de 1917 a fait plus de victimes que la Première Guerre mondiale -, mais l'humanité en tant qu'espèce ne se trouvait pas menacée pour autant. Même une guerre aussi monstrueuse que la Seconde Guerre mondiale, si elle a exterminé des dizaines de millions de personnes, n'a pas mis un terme à l'aventure de l'humanité. La mort s'est faite aujourd'hui plus redoutable pour nous par deux aspects totalement inédits.

Le danger, tout d'abord, que l'arme nucléaire fait peser en permanence sur nous. Certains ont cru que l'implosion de l'Union soviétique mettrait un terme à cette menace - on ne voit pas d'ailleurs par quel miracle. Le danger d'une guerre atomique était en fait compensé par ce qu'on a appelé l'"équilibre de la terreur". La vraie menace est aujourd'hui la dissémination. De plus en plus d'États possèdent la bombe ou se trouvent en situation de la détenir prochainement. Or, comme nous le voyons chaque jour, le monde continue à être convulsif, et rien n'interdit de penser qu'à un moment donné la mort nucléaire puisse frapper, avec un phénomène de contamination inévitable.

Il y a ensuite la menace écologique. Notre propre développement technique, industriel et scientifique dégrade de plus en plus la biosphère; nous prenons conscience que nous ne pouvons pas nous isoler, que tout se trouve, que nous le voulions ou non, dans une situation d'interdépendance. 

Nous devons en effet abandonner cette conception, qui a longtemps prévalu, selon laquelle l'homme est un être à part, maîtrisant le monde de l'extérieur. Nous faisons bien entendu partie de cette nature vivante, et si elle meurt nous mourrons avec elle. Le péril écologique est donc bien réel qui, comme le pensent certains, se rapproche à grands pas; sera-ce dans cent ans, ou encore plus tôt ?

Voilà donc deux morts très proches.

Par ailleurs, nous avons pris conscience que le Soleil, dont nous dépendons, mourra lui aussi, un jour. Certes, on peut imaginer qu'avant qu'il ne meure l'humanité trouvera le moyen d'émigrer vers d'autres systèmes solaires et de poursuivre son aventure. Ce n'est pas impossible. Mais les dernières nouvelles du cosmos sont extrêmement inquiétantes. Les astrophysiciens ont découvert très récemment ce qu'ils appellent l'"énergie noire". Tandis que le monde matériel semble animé par une énergie qui tient toute chose assemblée - la plus forte étant la force gravitationnelle -, une énergie contraire, constituant jusqu'à 70 % de l'Univers, travaillerait à séparer ses composants. Cela élimine donc l'idée que l'Univers pourrait s'arrêter dans sa dispersion pour éventuellement se reconcentrer, et laisse présager la mort de l'Univers, dont on ne peut bien entendu fixer l'échéance.

Comme s'il en avait l'intuition, le poète T. S. Eliot annonce: "Et l'Univers mourra dans un chuchotement".

L'humanité est condamnée à prendre très au sérieux ces menaces de mort. Peut-être même ne progressera-t-elle qu'en prenant pleinement conscience de ces risques, en élaborant un type de civilisation humaine planétaire dont toute arme de destruction massive serait bannie, et où chacun œuvrerait à une véritable régulation écologique. Mais actuellement, et alors même que nous pouvons prolonger pour la première fois la vie humaine grâce aux progrès de l'hygiène et de la médecine, ainsi qu'à une formidable révolution biologique, nous avançons avec sur nos têtes cette double épée de Damoclès, nucléaire et écologique, et ne sommes plus assurés de rien.


L'amour est fort comme la mort

Même si l'amortalité est à portée de main, l'humanité, du fait de ces périls planétaires, ne peut donc plus chasser l'idée de la mort. C'est pourquoi j'avais prôné, dans "Terre patrie", l'idée d'un "évangile de la perdition". Nous sommes perdus nous ne savons en effet pas pourquoi nous sommes nés sur cette planète, ni pourquoi nous allons mourir. Perdus mais pas plus que cette Terre elle-même, perdue dans le vaste Univers. Et si nous sommes à ce point sans réponse et sans horizon, pourquoi n'en profitons-nous pas, enfants perdus que nous sommes, pour fraterniser ? Sans doute sommes-nous accablés de souffrance et promis à la mort, mais pourquoi ne serions-nous pas des enfants perdus fraternels ?



Alors que l'Évangile dit: "Soyons frères et nous serons sauvés", je dis: "Soyons frères parce que nous sommes perdus". Sans vouloir imposer cet évangile de la perdition, je crois que la conscience humaine doit intégrer cette incertitude, cette angoisse et cette présence de la mort. Et, pour surmonter l'angoisse, rien d'autre que la participation, la communion, l'amour. La seule façon de supporter ce néant qui nous entoure, c'est de vivre poétiquement, amoureusement, notre condition. 

L'amour, que le cantique des cantiques dit "fort comme la mort", est du moins son unique antidote.


Source: Article d'Ouverture, "La mort et l'immortalité, Encyclopédie des savoirs et des croyances" (Editions Bayard) par  Edgar Morin, philosophe, sociologue et anthropologue, directeur de recherche honoraire au CNRS.


 Edgar Morin, présente son livre "La Voie" - 7/9 de France Inter (27 janvier 2011)

mercredi 25 décembre 2013

L'Homme peut-il disparaître ?

Il est 23 h 54 sur l'horloge de l'apocalypse. Dans 6 Minutes, le monde finira. Créée en 1947, peu de temps après l'explosion de la bombe atomique, cette pendule, qui se trouve à l'université de Chicago, est réglée au gré des menaces - nucléaires, techniques ou écologiques - pesant sur l'humanité. 

En janvier dernier, elle a été reculée d'une minute afin de souligner l'effort fourni par la communauté internationale dans la lutte contre le réchauffement climatique... Au-delà du symbole, elle met en lumière la peur permanente qu'éprouve l'homme face à sa propre extinction. Une peur savamment entretenue par des catastrophistes en mal de sensationnalisme, mais aussi par des scientifiques réputés. Ainsi, l'astrophysicien Stephen Hawking a récemment déclaré que l'espèce humaine, si elle ne veut pas disparaître, devrait coloniser l'espace dans les 200 prochaines années. 

En parallèle, une avalanche de films et livres met régulièrement en scène les menaces futures - l'hiver nucléaire dans la Route. les dérèglements climatiques dans le Jour d'après... - et imaginent la vie après la catastrophe. Si ces œuvres portent souvent un regard pessimiste sur une humanité capable de s'autodétruire, elles démontrent aussi la faculté de l'homme à survivre. Car au cours de l'histoire, il a toujours réussi à s'en sortir...

Aura-t-il la même chance à l'avenir? Les scientifiques scrutent avec attention les dangers pour les siècles à venir. Des dangers réels mais heureusement peu probables ! Et si un astéroïde finissait par nous tomber dessus? Après tout, deux d'entre eux ont frôlé la Terre le 8 septembre dernier et ils n'avaient été détectés que trois jours plus tôt... 


Comment réagirions nous après un cataclysme de ce type ? Logiquement, Nous chercherions d'abord de l'eau et de la nourriture. Ensuite, les femmes, plus sociables, préféreraient partir à la recherche d'autres survivants et stocker des vivres, alors que les hommes, après avoir fabriqué des outils pour chasser, jugeraient essentiel de repeupler la Terre rapidement! Bref, nous retrouverions les réflexes des hommes préhistoriques. Une époque où la nature faisait loi. Si les humains disparaissaient, elle reprendrait vite ses droits. Nos traces, nos constructions, notre culture s'effaceraient en quelques siècles. Une vision prospectiviste qui incite à réfléchir sur la fragilité humaine.



Nous ne sommes pas passés très loin de l'extinction

L'homme est un survivant. A plusieurs reprises, il est passé à deux doigts de l'extinction. Les généticiens évoquent plusieurs "goulets d'étranglement", des périodes critiques au cours desquelles il a failli disparaître à cause d'un nombre trop faible d'individus en âge de procréer. Le plus ancien remonterait à 1,2 million d'années,le plus récent à 70 000 ans. André Laganey, généticien au Muséum national d'histoire naturelle confirme notre fragilité: "Les sept milliards d'humains actuels ont un génome peu diversifié. Il semble donc que l'humanité soit issue d'une seule population. qui comptait seulement 5 000 à 10 000 reproducteurs et vivait il y a 300 000 à 80 000 ans". L'existence des hommes préhistoriques était précaire. surtout lorsqu'ils n'avaient pas encore quitté l'Afrique. "Concentrés géographiquement, ils étaient à la merci du premier astéroïde venu ou d'une maladie." ajoute André Langaney. Mais pour lui, ces faibles effectifs sont logiques car, à l'époque, ils étaient chasseurs-cueilleurs. "Ils avaient besoin d'un grand territoire, sous peine de surexploiter leur milieu naturel. Un peu comme les loups, les rapaces et les grands singes actuels."


Homo Sapiens
Homo sapiens l'a donc échappé belle... Mais il n'est pas au bout de son parcours du combattant. En effet, l'homme moderne est la seule branche survivante d'un buisson évolutif. D'autres espèces proches de la nôtre se sont éteintes. Le plus célèbre de ces disparus n'est autre que Neandertal. En effet, quand Homo sapiens met le pied en Europe il y a 40 000 ans, Neandertal, son lointain cousin, s'y trouve déjà depuis 450 000 ans. Pendant des centaines de milliers d'années. cet homme robuste et chasseur émérite résiste aux aléas, notamment climatiques. Il développe une culture élaborée. offre des sépultures à ses morts, fabrique des parures... Après l'arrivée d'Homo sapiens, les deux espèces humaines se côtoient pendant 12 000 ans, puis Neandertal disparaît. Que s'est-il passé ?

Dans les explications évoquées, Homo sapiens porte toujours une part de responsabilité. Pour certains spécialistes, il aurait apporté avec lui des maladies contre lesquelles Neandertal n'était pas immunisé. D'autres évoquent un violent conflit entre les deux lignées, une compétition pour la nourriture ou une technologie plus sophistiquée chez Homo sapiens (Cro-Magnon). "Par exemple, il fabriquait des pointes en os." explique Pascal Depaepe, spécialiste de l'homme de Neandertal. "Plus légères que les pointes de silex, elles lui permettaient de chasser à distance, en lançant son arme, ce qui est moins risqué qu'à l'épieu. c'est-à-dire à bout de bras, la technique de Neandertal". Malgré tout, cette disparition demeure une énigme. "Même s'il s'agissait d'une "autre"humanité, le fait qu'elle s'éteigne, après des dizaines de milliers d'années d'une parfaite adaptation à son milieu, nous interroge sur l'avenir de la nôtre". analyse Pascal Depaepe.


Les épidémies engendrent processions et automutilations...

Des dizaines de millénaires plus tard, la population a tellement augmenté que l'homme ne semble plus risquer l'extinction. Pourtant, au Moyen-âge, la peste noire va remettre en question sa survie. Propagée par des galères génoises puis véhiculée le long des voies commerciales, la maladie se répand au Moyen-Orient et dans toute l'Europe. "En sept ans, de 1346 à 1353, le tiers de la population européenne est emporté, soit 25 millions de personnes", raconte l'historien Stéphane Barry. Interprétée comme une punition divine, la peste entraîne des manifestations collectives de piété: processions, automutilations de «flagellants» , qui se fouettent jusqu'au sang pour expier leurs péchés avant le Jugement dernier... "Bon nombre de contemporains de cette épidémie ont cru que la fin des temps était arrivée", souligne Stéphane Barry.

Au-delà du choc démographique, la maladie a bouleversé la société: des ordres religieux et des familles puissantes ont été décimés, les richesses ont parfois changé de main, etc. Par sa violence, la peste noire est considérée comme la pire épidémie de l'histoire. Pourtant, la variole, importée par les colons espagnols aux Amériques. a fait plus de victimes : elle aurait décimé 90 % des Indiens au Mexique. L'épidémie a précipité le déclin de leur société. La fin d'un monde, en quel que sorte.

Au cours de l'histoire, des civilisations brillantes - les Egyptiens, les Minoens... - ont périclité après des siècles ou des millénaires de prospérité. Prenons l'île de Pâques. En 900, elle est colonisée par des populations polynésiennes, qui organisent la société en territoires, dominés par des chefs puissants. Très vite, ils commencent à édifier les fameux "moai", ces statues colossales sculptées dans la roche volcanique. Mais lorsque les Blancs débarquent sur l'île.. la civilisation pascuane n'est déjà plus que l'ombre d'elle-même: les chefs ont été détrônés, les statues brisées, la population souffre de malnutrition et les cas de cannibalisme sont fréquents. "En 1872, il ne reste que 111 Pascuans", précise Jared Diamond, auteur d'"Effondrement". Ce biologiste considère essentiels les dommages sur l'environnement pour expliquer l'extinction des sociétés. Selon lui, sur l'île de Pâques, la déforestation empêcha les habitants de construire des pirogues pour pêcher, entraîna l'érosion du sol et une diminution des récoltes. Confrontée à la famine, la société pascuane entra dans une guerre entre clans, qui précipita sa chute... D'autres éléments entrent en ligne de compte, notamment les maladies venues d'Europe au XVIIIe siècle...

Statues de l'Ile de Pâques - Océan Pacifique


En Europe, nos langues romanes sont héritées des sociétés antiques. Un scénario analogue s'est joué chez les Mayas aux alentours de 800. Des chercheurs ont montré que la période de grandeur coïncide avec des étés bien arrosés, favorables aux cultures. A l'inverse, le IXe siècle est marqué par plusieurs sécheresses consécutives, qui auraient entraîné l'abandon des villes et le déclin, du moins sur une partie du territoire. Certes, d'autres facteurs expliquent aussi son affaiblissement, comme c'est le cas pour toute civilisation: invasions étrangères, guerres intestines, catastrophes naturelles ou épuisement des ressources. Des mots qui font écho à notre époque, même si notre civilisation est aujourd'hui mondialisée...

Plus que d'effondrement, certains spécialistes considèrent d'ailleurs qu'il s'agit d'évolution, de renouvellement des sociétés. D'autant qu'une civilisation ne s'efface jamais totalement. Ainsi, en Europe, nos langues romanes ou nos systèmes politiques sont hérités des sociétés antiques. Bref, nous sommes tous un peu romains !


Les sociétés sont résilientes

Norman Yoffee, anthropologue, professeur à l'Université du Michigan (USA), explique: "Habituellement, quand on parle d'effondrement, on pense à des grandes villes prospères, qui sont abandonnées et à des Etats centralisés qui chutent. Mais il n'existe pas d'exemple d'extinction de civilisation. Les empires s'effondrent mais les individus restent.En Mésopotamie, par exemple, à cause des luttes internes et des invasions étrangères, des dynasties sont tombées, d'autres sont apparues, les villes ont changé, etc. Mais même avec la conquête de Cyrus le Perse puis d'Alexandre le Grand, les cités ont persisté. Certes, les habitants ont commencé à parler le persan ou le grec et adopté de nouvelles croyances, mais c'était un avantage pour eux. De même, on parle souvent de l'île de Pâques. Or les Pascuans existent toujours et sont attachés à leur passé".

Jared Diamond pense que "les civilisations s'effondrent car les habitants prennent des décisions à court terme qui affectent l'environnement à long terme. En fait, les humains ont toujours altéré leur environnement, exterminé des animaux, coupé des forêts. Mais cela n'a jamais suffi à entraîner une forte diminution de la population. Les sociétés sont résilientes. Elles réussissent toujours à former de nouveaux États et à changer leur mode de vie. Autrefois, les sociétés avaient peu de moyens pour détruire l'environnement, faute de technologie notamment. Aujourd'hui, nous sommes en mesure de saper les bases sur lesquelles notre civilisation est construite. Heureusement, comme l'a montré le passé, les humains ne sont pas impuissants face à leurs erreurs. Nous devons changer notre façon de vivre. C'est la clé de notre propre résilience en tant que civilisation."



Les sept scenarii réalistes qui peuvent nous menacer

Pour imaginer sa fin, l'humanité est sans limite: de l'invasion extraterrestre aux désastres nanotechnologiques, tout a été envisagé. Sept dangers semblent plausibles. Mais pas fatals.

1) Un astéroïde a 1 chance sur 45 000 de nous frapper en 2036 Avril 2029.

Apophis se dirige vers la Terre et nous frôle à moins de 29 470 km. En 2036, nouveau passage avec 1 chance sur 45 000 de nous percuter. Faut-il vraiment s'inquiéter? Les astrophysiciens surveillent avec attention les "Potentially Hazardous Asteroids" (PHA), des géocroiseurs orbitant à moins de 7,48 millions de kilomètres de la Terre. "Ils seraient 1 000 autour de nous", affirme Jean-Yves Prado, chercheur au Centre national d'études spatiales. "Mais tous ne sont pas dangereux". Car pour menacer l'humanité, leur diamètre doit atteindre 1 km. Apophis. lui, plafonne à 300 m. "Pas assez pour détruire la vie", tranche le spécialiste. "Mais il pourrait faire des dégâts à l'échelle de quelques départements français." Hélas, seuls 85 % des PHA sont connus et les scientifiques n'ont aucune idée de la taille des autres. Néanmoins, en cas de menace réelle, ils envisagent de faire exploser une bombe à proximité de l'astéroïde afin que le souffle de la déflagration dévie le caillou.

2) Si la température grimpe de 6,5°C en un siècle, le tiers de l'humanité souffrira du manque d'eau

Surchauffe pour la planète: d'après un scénario alarmiste du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), la température pourrait grimper de 6,4°C d'ici à 2100. S'il se réalise, le pH des océans diminuera, empêchant la formation des exosquelettes des coraux, crabes ou huîtres, essentiels aux populations côtières. Plus de 3 milliards de personnes souffriront du manque d'eau et le niveau des mers pourrait s'élever de 190 cm. La fin annoncée de l'homme ? "Homo sapiens est adapté à des climats très divers et a su coloniser toute la planète", tempère Gildas Merceron, du Muséum national d'histoire naturelle. "De nombreuses populations devront migrer, mais elles résisteront. En revanche, certaines plantes deviendront difficiles à cultiver". Par exemple, vers 2080, la productivité du blé aura diminué de 30 % dans l'hémisphère Sud.

3) Avec la fécondité du Japon, la Terre se dépeuplerait en 400 ans

Avec 1.2 enfant par femme, le Japon vieillit. L'Europe ne s'en sort guère mieux malgré l'exception française. "Sur les 200 pays de l'Onu, plus de la moitié se situent déjà sous le seuil de renouvellement des générations", ajouteChristian Godin, philosophe et auteur de "Ici Fin de l'humanité". "Cette décrue sera irréversible, l'humanité ne se place plus dans la perspective d'une durée de vie infinie, elle vit au présent". Or les Nations unies estiment que 2050 marquera un pic avec 9 milliards d'habitants, avant que la population se stabilise, voire régresse...

Avec un taux de fécondité de 1,4 enfant par femme, une population de 100 individus n'en compte plus que 70 à la génération suivante. A ce rythme-là, l'espèce humaine pourrait s'éteindre en 2400 comme l'Institut national des études démographiques l'a déjà calculé en 1988.

4) Une guerre nucléaire créerait une famine considérable

Avec 22 400 armes nucléaires braquées sur la Terre en 2010, que se passerait-il en cas de guerre? Un rapport australo-japonais dresse un scénario glaçant: si les armes russes et américaines étaient déployées, outre les dégâts humains immédiats, 150 millions de tonnes de fumées seraient rejetées dans l'atmosphère.

Conséquence: l'hiver nucléaire. 70% des rayons du soleil seraient bloqués au nord, et 35% au sud: les températures chuteraient de 7 à 8 °C: les pluies seraient réduites de plus de 90%, et les conditions de culture conduiraient les populations à l'hécatombe alimentaire.

Certes, cette étude envisage le pire scénario. Pourtant, en géopolitique, nul ne peut prédire l'évolution des équilibres. Aujourd'hui, 9 pays détiennent l'arme atomique, dont l'Inde et le Pakistan qui se disputent le Cachemire...


Or, une autre enquête pointe les conséquences d'un conflit entre ces deux Etats. Avec 0,3% de l'arsenal nucléaire mondial utilisé, 1 milliard de personnes connaîtrait la famine. Une explosion accidentelle de l'un des 441 réacteurs civils serait-elle aussi néfaste ? "Quelques centrales de type Tchernobyl subsistent en Russie" reconnaît Jean-Luc Lachaume, directeur général adjoint de l'Autorité de sûreté nucléaire. "Les conséquences d'un accident comme celui de 1986 seraient humainement et écologiquement très graves, mais resteraient localisées autour des réacteurs".



5) Le Yellowstone pourrait rayer les Etats-Unis de la carte

Il y a 65 millions d'années, des éruptions ont formée les trapps du Deccan, en Inde, un immense empilement de lave basaltique, grand comme la France, d'une épaisseur de 2 400 m. "Cette activité a causé en partie la fin des dinosaures" explique Christian de Muizon, chercheur au Muséum national d'histoire naturelle. "Pour détruire l'humanité, il faudrait au moins une activité aussi importante". Or aucun contexte géologique semblable n'est envisagé actuellement. Toutefois, quelques super-volcans sommeillent : il y a 640 000 ans, la caldeira de Yellowstone, aux Etats-Unis, a rejeté un millier de kilomètres cubes de matières volcaniques qui ont recouvert tout le sud-ouest du pays. A court terme, il ne présente pas de danger, mais il pourrait se réveiller un jour.


6) Un virus mutant de la grippe pourrait faire des ravages

Transports modernes oblige, un virus voyage très vite. Les médecins surveillent de près ceux qui se transmettent par l'air, de type grippe ou Sras. De plus, les virus comme celui de la grippe peuvent se recombiner entre des versions animales et humaines pour générer une forme très pathogène. Autre menace, les maladies transmises par les moustiques: les cas de dengue, par exemple, doublent désormais tous les cinq ans. Sans compter que l'arsenal de lutte contre ces agents faiblit, mis à mal par les résistances développées par des virus pathogènes en mutation. "Le danger épidémique existe, sans être dramatique à grande échelle", conclut Marc Gastellu-Etchegorry, directeur du département tropical de l'institut de veille sanitaire. Le danger pourrait aussi venir d'une attaque bactériologique. Or, les armes utilisées par les terroristes sont difficiles à détecter et moins surveillées que le nucléaire. D'après l'OMS, 50 kg d'anthrax - une bactérie infectant le système respiratoire - répandus sur 2km², tueraient 100 000 personnes. Par ailleurs, si 169 pays ont signé la convention pour la non-prolifération de ce type d'arsenal, en 2005, 7 pays étaient soupçonnés d'en développer.

Virus de la grippe aviaire - Microscope


7) Des êtres mi-hommes mi-machines vont peut-être nous succéder

Clones, cyborgs. robots androïdes, le futur verra sans doute apparaître des êtres hybrides plus accomplis que nous. Une nouvelle "espèce humaine" en somme. "Notre environnement est déjà peuplé d'objets intelligents, autonomes et qui communiquent entre eux", constate le philosophe Jean-Michel Besnier, auteur de "Demain les posthumains". Ces créatures pourraient-elles nous menacer ? Pas pour l'instant, car elles n'ont pas de conscience. Mais demain ? Les spécialistes de l'intelligence artificielle réfléchissent à la cohabitation entre humains et post-humains. La Corée a même planché sur une charte éthique des robots, leur imposant de ne pas nuire aux humains. "Il faudra ouvrir un dialogue d'un nouveau type", conclut Jean-Michel Besnier, "et surtout élargir le champ de l'humanisme à ces individus".


L'homme est taillé pour résister

Les extinctions rythment le cycle de la vie sur Terre, la 5e ayant éliminé près de 50% des espèces, dont les dinosaures, il y a 65,5 millions d'années. Une 6e extinction est-elle en marche? Robert Barbault, directeur du département d'écologie et de gestion de la biodiversité au Muséum national d'histoire naturelle estime que "le rythme des extinctions est actuellement 100 à 1000 fois plus rapide que naturellement. Les raisons ? L'homme accélère tout. Sa démographie a été multipliée par 2 ou 3 en un demi-siècle, et sa consommation de ressources par 7. La biodiversité est le tissu de la planète et l'homme en fait partie, au même titre qu'une autre espèce. S'il augmente la pression sur la biosphère, les autres espèces ont moins d'espace pour se développer".
   
Pourquoi l'homme résiste-il si bien à cette extinction planétaire? Robert Barbault avance deux éléments essentiels: "D'abord, son effectif. Quand on considère l'abondance d'une espèce, un million d'individus est déjà un nombre énorme. Alors presque 7 milliards d'humains... On estime en effet que la probabilité d'extinction devient très forte en dessous de 50 individus! Cela donne à l'homme une force démographique incomparable pour résister aux extinctions. Sa couverture géographique est aussi une clé: la majorité des extinctions touche des espèces confinées à de petites niches écologiques, telles les îles,ce qui a été le cas avec le dodo (un grand oiseau disparu à la fin du XVIIe siècle, à Maurice). Or l'homme, lui, a su coloniser tous les  continents et s'adapter à presque tous les climats, ce qui lui permet d'affronter les changements de son environnement. Cette réussite écologique se fait au détriment de nos concurrents directs pour l'accès à la nourriture: ce sont les grands carnivores, comme les loups européens avec lesquels nous luttons pour protéger nos moutons, les lions, en Afrique, les tigres, en Asie."


Après l'Homme, la nature reprendra très vite ses droits

En ville, dans les rues et les bâtiments, la lutte contre la nature est un travail de tous les instants. Une fois l'homme disparu, ses efforts et ses constructions seront bien vite anéantis.
 
- En 50 à 500 ans, les maisons s'écrouleront


Une tuile qui s'envole, une tôle percée par la rouille et l'eau pénètre vite à l'intérieur des constructions... Les maisons en bois et torchis, courantes en Normandie, seront les premières à tomber. L'humidité aidant, les bactéries auront raison de leur charpente de bois et de la paille de leurs murs en quelques dizaines d'années à peine. La pierre et la brique tiendront plusieurs siècles. "Quant au béton, il résiste: voyez l'état des blockhaus de la Seconde Guerre mondiale, pourtant soumis à l'action corrosive des embruns...", souligne Pascal Depaepe directeur scientifique de l'Institut national de recherches en archéologie préventive. Pourtant, les graines transportées dans l'air profiteront de la moindre anfractuosité pour germer, pourvu qu'un peu d'humus s'y soit accumulé. Et en grandissant, les racines feront sauter les murs.

- En 100 ans, l'eau inondera les villes

A Paris, par exemple, les 2 400 km de trottoirs sont balayés tous les jours et les 1500 km de rues lavés une fois par semaine. L'homme disparu, ces voies de circulation se couvriront de feuilles mortes et de détritus. De quoi boucher, en quelques mois, les regards des égouts. Conséquence, selon Daniel Poulain, à l'Institut de recherche en sciences et technologies pour l'environnement: "Dans certaines rues, les eaux de ruissellement formeront des rivières". La France compte 792 barrages de plus de 10 m de haut, qui céderont assez vite une fois que les brèches ne seront plus colmatées et que les arbres germant sur les remblais favoriseront les infiltrations. De plus, certains barrages exigent une intervention humaine pour vidanger leur "trop-plein". Les barrages-voûtes en béton sont a priori les plus résistants, mais les barrages dits "poids", en terre ou en enrochements, risquent de se renverser à la première crue importante, en moins d'un siècle.





- En quelques années, les animaux redeviendront sauvages

"Le cheptel domestique mourra de faim, de maladie, ou dévoré par un prédateur", suppose Michel Pascal, spécialiste des espèces envahissantes à l'Institut national de recherche agronomique. Mais en une génération, les animaux les plus débrouillards évolueront vers une forme dite "maronne". Un phénomène qui s'observe déjà. "Au Vanuatu,j'ai même vu une vache semi-sauvage dans la forêt tropicale, à plus de 1000 m d'altitude!", souligne le spécialiste. Les herbivores devront cependant composer avec les prédateurs: loups, lynx et ours, dont les populations ne seront plus jugulées. Le meilleur ami de l'homme, lui, pourrait redevenir sauvage, comme cela s'est déjà produit en Australie avec le dingo, issu de chiens domestiques. Quant au chat, c'est le champion de l'adaptation. "En témoigne le cas des îles Kerguelen, au sud de l'océan Indien: un seul couple de chats y a été introduit en 1954. En 1977. ils étaient plus de 10 000!". Des espèces domestiques ou génétiquement modifiées pourraient aussi tirer leur épingle du jeu. Par exemple, le saumon d'élevage canadien, auquel on a incorporé une molécule "antigel", pourrait être avantagé par rapport à ses congénères sauvages. Quant aux végétaux utilisés dans l'agriculture, ils vont évoluer vers des formes rustiques. "Au fil des générations, les fruits des pommiers retrouveront leur taille initiale - plus petite et avec moins de goût", poursuit Michel Pascal. Finies aussi certaines variétés de fleurs créées par l'homme, comme de nombreuses espèces de roses.

- En quelques jours, les réacteurs nucléaires exploseront

Le centre de la Hague stocke du combustible usé, très radioactif, dans des piscines pendant plusieurs années. Sans l'homme, l'alimentation électrique et les systèmes de secours du circuit de refroidissement vont très vite s'arrêter. En quelques heures, l'eau va bouillir et des explosions libérer d'énormes quantités de radioactivité. "Sans maintenance. des accidents toucheront aussi les 441 réacteurs en service dans le monde", ajoute Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité. Avec des conséquences imprévisibles pour la nature. "Ainsi, à Tchernobyl, des ornithologues ont constaté des mutations chez les hirondelles qui les rendaient albinos et stériles jusqu'à les faire disparaître de la région". Il est probable que la Terre finisse par oublier ce traumatisme, même si certains éléments comme le plutonium 238 mettent des millions, voire des milliards d'années à perdre leur radioactivité.

La centrale nucléaire de Jaitapur, Inde

- En 300 ans, l’excès de CO2 sera absorbé

Le climat, malmené par l'homme avec les émissions de gaz à effet de serre, reviendra-il "à la normale ?". "Le CO2, en excès diminue grâce à deux processus principaux: il est assimilé par la végétation et absorbé par l'océan", explique Philippe Ciais, directeur du Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement. "En trois siècles, l'excédent de ce gaz dû aux activités humaines diminuera de 80%, Mais pour effacer tout le surplus de CO2, il faudra encore attendre 100 000 ans. Et si des points de non-retour ont été franchis, comme la fonte des calottes polaires, les changements climatiques pourraient être irréversibles."


- Le plastique résistera des dizaines de milliers d'années

Parmi les polluants qui nous survivront longtemps figurent les plastiques dont nous produisons 230 millions de tonnes par an. L'un des plus résistants ? "Le Teflon de nos poêles antiadhésives, qui pourrait durer 1000 ans", selon Jacques Verdu, spécialiste des polymères à l'Ecole nationale d'arts et métiers. Certains plastiques seront dégradés par l'eau, d'autres par les UV: "Prenons un tas de pneus: il ne faudra qu'un siècle à ceux du dessus pour se transformer en poussière, mais ce sera beaucoup plus long pour les autres, protégés de la lumière. Les débris ultimes, très stables, subsisteront dans l'environnement pendant des dizaines de milliers d'années".

La Tour Eiffel - Paris, France
- En 300 ans, la Tour Eiffel perdra la tête !

La corrosion aura vite raison de nos disques durs. "De même, sans climatisation, des œuvres comme La Joconde ne survivront pas plus de quelques décennies à l'humidité et aux attaques bactériennes", souligne Pascal Depaepe. "La céramique ou la porcelaine sont plus robustes. On a même retrouvé des fragments de terre cuite datant de 25 000 ans".

Nos monuments connaîtront eux aussi un funeste destin. "Depuis sa construction, la tour Eiffel est repeinte tous les sept ans, afin d'empêcher les infiltrations d'eau entre les plaques de métal", explique Yves Camaret, directeur technique. "Si l'on cesse de l'entretenir, la rouille va les faire gonfler, les rivets sauteront et les poutres chuteront". Il ne faudrait ainsi que deux ou trois siècles à la Dame de fer pour perdre la tête...



"Sapiens craint son propre pouvoir"


Dominique Lecourt, philosophe, directeur de l'Institut Diderot, souligne: "L'homme a toujours craint pour sa survie, à titre individuel. Mais aujourd'hui, c'est l'humanité dans son ensemble qui nous semble menacée.

Cette peur trouve ses origines dans des faits récents, telle l'utilisation de l'arme nucléaire à Hiroshima, en 1945, qui suggèrent que l'homme a les moyens de s'autodétruire. Trente ans plus tard, la naissance de la génétique a suscité la peur du clonage humain, vu également comme la fin de l'humanité. Dans toutes ces défiances s'exprime la crainte de l'invisible. Les grandes peurs du passé étaient liées à des facteurs externes - catastrophes naturelles, épidémies... Leur cause était attribuée à la colère divine, avec une possibilité de rédemption, de résurrection.


Peinture de Wojtek Siudmak
Aujourd'hui, l'homme craint son propre pouvoir. C'est une destruction définitive qui est évoquée. L'espérance est dénoncée comme illusoire et naïve. L'humanité vit dans le culte du principe de précaution: il faut des certitudes avant d'entreprendre, donc on ne se risque à rien...


Comment expliquer le succès des films et des romans apocalyptiques ? A notre époque, le rôle de victime est valorisé. Il se peut donc que l'on assiste à l'affirmation d'une certaine fraternité dans la victimisation, plutôt que dans la construction d'un destin commun... Mais ces visions d'apocalypse permettent aussi de relativiser nos peurs".


Source: "Ca m'interesse" du mois de Novembre 2010 - Dossier réalisé par Caroline Péneau, Marie Lescroart et Alice Bomboy.