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vendredi 7 juin 2024

Aphrodisia - Jean Joubert (1928-2015) avec Raphaël Ségura (1941-)

Aphrodisia se lève avec le jour

à l’heure de la dernière étoile,

de la première rosée.

Sur la terrasse, face à l’aurore,

elle tend ses lèvres roses,

darde ses seins fardés de lune,

ouvre sa vulve souveraine

pour que l’aube la pénètre.

 

Amour avec le soleil.

 

Le soleil est-il un dieu?

Aphrodisia gémit, soupire.

 

*

 

De ses robes, Aphrodisia

n’a certes que peu d’usage.

Ni bijoux ni fards ni voiles,

Aphrodisia se veut nue

comme les roses du jardin

comme les fruits de son verger

- pommes, poires, figues fendues –

comme le serpent qui, la nuit, se glisse

entre les cuisses d’Aphrodisia.

 

Entre les seins d’Aphrodisia

la rosée risque une perle

qui glisse et roule

jusqu’au très sombre buisson

où, dans l’amour,

perle et luit

la rosée d’Aphrodisia.

 

*

 

Aphrodisia, la nuit, se glisse

dans le lit du solitaire,

lève le drap,

chevauche le dormeur

qui, besogné, voit dans son rêve,

penchée sur lui,

la chevelure de l’orage.

 

*

 

Dans le chœur du lit défait,

Aphrodisia, agenouillée,

adore le lingam:

le petit dieu, frère d’Eros.

Ni prêtre ni sacrifice

ni cierge ni oraison

mais un murmure,

un soupir,

la salive d’un baiser.

 

*

 

« L’homme est un arbre, dit-elle :

berger, peintre, poète

sont les arbres de mon verger.

 

J’aime l’homme de sang, de sève,

sa chevelure de feuilles.

 

Je l’accole, je l’embrase,

Je le fleuris de baisers. »

 

*

 

« Aphrodisia, dit l’amant,

tu t’ouvres comme la forêt,

tu foisonnes, tu t’enténèbres.

Ah ! profondes voluptés.

 

Dans ton corps béant je voudrais

comme un chasseur solitaire

forcer le cerf, traquer la mort

avec une meute de loups. »

 

*

 

« Voyez ! dit Aphrodisia,

pour vous je m’ouvre comme un livre,

ardente, j’offre à vos yeux

la page fauve sous le poil.

Voyez, lisez !

Je suis naissance,

je suis mystère et volupté,

désir, terreur et tombe rose.

Dans mes replis rusés s’écrivent

le commencement et la fin. »

 

*

 

« Un prêtre ensoutané de suie et d’anathème

crie que grouillent dans ma bouche

crapauds, scorpions et vipères,

qu’à la pointe de mes seins

luisent les yeux du démon

et que mon sexe est porte de l’enfer.

 

Le vent déchire ces paroles.

Avec un grand rire de feuilles

la terre soulevée m’étreint et me féconde. »

 

*

 

Au sommet de la colline,

sous la lune pleine et rouge,

Aphrodisia, sorcière nue,

a rendez-vous avec le Diable.

Mais ce qui soudain sort de l’ombre,

la saisit et la chevauche,

est-ce le Diable en personne

ou le berger du troupeau

ou bien encore,

velu, barbu, cornu,

le grand bouc noir?

 

Un nuage couvre la lune.

 

Lorsqu’elle va vers la mer

Aphrodisia, sur le sable,

laisse de vives griffures:

signature d’une louve.

 

Griffes de louve et dents de louve,

Aphrodisia dans l’amour

aime mordre ses amants.

Prends garde, berger volage,

Aux rages d’Aphrodisia.

 

*

 

« Je suis printemps, dit-elle,

je suis terre embrassée,

jardin.

 

Je suis jardin:

sombres iris, chevelure,

pupille, pensée, pervenche,

bouche baisée, coquelicot,

bulbe des seins, jacinthes mauves,

ventre corolle de désir,

toison de fièvre, de fougère

où règne la rosée.

 

Et mon sexe épanoui de rose triomphante. »

 

*

« Amant velu, barbu, brutal

qui crois connaître tous les jeux

je t'apprendrai de plus profonds mystères :

feu souterrain, cavernes blanches,

vertiges et voluptés.

Je t'apprendrai que dans le corps

et dans l’au-delà du corps

se mêlent et se marient

la rose de chair et la rose mystique. »

 

Ainsi parle Aphrodisia.

 

Extrait de " Longtemps j'ai courtisé la nuit "

mercredi 14 décembre 2022

Mors - Victor Hugo (1802-1885)


Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
Noir squelette laissant passer le crépuscule.
Dans l'ombre où l'on dirait que tout tremble et recule,
L'homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
Tombaient; elle changeait en désert Babylone,
Le trône en l'échafaud et l'échafaud en trône,
Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
L'or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
Et les femmes criaient : -- Rends-nous ce petit être.
Pour le faire mourir, pourquoi l'avoir fait naître? --
Ce n'était qu'un sanglot sur terre, en haut, en bas;
Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats;
Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre;
Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
Un troupeau frissonnant qui dans l'ombre s'enfuit;
Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
Un ange souriant portait la gerbe d'âmes.

Mars 1854.     Victor Hugo, Les Contemplations (1856)


Victor, Marie Hugo, né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète, dramaturge et prosateur romantique considéré comme l'un des plus importants écrivains de langue française. Il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé qui a compté dans l'Histoire du XIXe siècle. Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique, est l’auteur de nombreux chef d’oeuvres: Les Misérables, Les Châtiments, ou encore Les Contemplations, d’où est extrait le poème Mors. 

Le recueil "Les Contemplations", est construit en deux parties, séparées par une date, le 4 septembre 1843, jour de la mort accidentelle de sa fille. La première partie, « Autrefois », est consacrée aux poèmes du bonheur, la seconde, d’où est tiré Mors, est une méditation sur la mort et la destinée humaine. Le texte Mors, est un poème en vers qui présente le triomphe absolu de la mort par la description d’une atmosphère d’apocalypse.

 Le poème s’organise autour d’un double jeu de sensations. D’une part la sensation visuelle, largement développée dans les 10 premiers vers, d’autre part la sensation auditive développée sur les 10 derniers vers.

Le poète inspiré par la Muse, a le sentiment d’avoir une mission.  Il est un peu en retrait, il voit la mort agir et le lecteur est invité à le rejoindre. La pensée du poète s'élargit pour prendre en compte l'humanité toute entière. La mort nous est présentée à travers l'allégorie traditionnelle de la "faucheuse". Une mort qui est constamment présente, une mort que nous connaissons, mais qui surprend toujours. La mort touche tout le monde, elle est toute puissante, c’est elle qui a le dernier mot.

Le royaume de la mort nous est précisé à travers la métaphore du "champ" qui, réduit le monde à un espace limité. C'est la même métaphore filée qui vient nous décrire l'activité incessante de la mort : "moissonnant et fauchant". La répétition des participes présents souligne le travail répétitif, alors que le verbe "aller" nous montre qu'aucun obstacle ne peut freiner ce travail.

Face au spectre qui se fond dans la nuit "laissant passer le crépuscule", la victime est incapable du moindre mouvement "suivait des yeux" alors que l'arme prend des allures particulièrement inquiétantes, parce qu'elle est presque invisible elle aussi "les lueurs de la faulx". La mort travaille donc inlassablement, frappant d'égalité l'ensemble de ses victimes. 

Par un jeu d'antithèses, le poète insiste sur le travail de la mort, l'opulence de "Babylone" s'oppose à l'austérité du "désert", le lieu des supplices ("échafaud") s'oppose à la noblesse du "trône" (image égalisatrice). L'antithèse est également affective (de la "rose" au "fumier"). Enfin, "l'or", symbole de richesse et de puissance s'oppose à la "cendre" qui connote la poussière et la mort.

Le poème se termine dans une nouvelle évocation de la peur et de l'horreur : l'horreur des "doigts osseux", des "noirs grabats", des "linceuls", des "peuples éperdus", de "la faulx sombre", du "troupeau frissonnant", montrent un champ lexical particulièrement développé. 

Derrière le vocabulaire se trouve aussi la musique des mots: L'harmonie des chuintantes et des sifflantes développée tout au long du poème évoque parfaitement le sifflement sinistre de la "faulx" ("faucheuse" et "champ", "moissonnant" et "fauchent", "triomphateurs" et "triomphaux", "échafaud" répété deux fois).

Dans une atmosphère d'apocalypse, la mort nous est présentée à partir d'un champ lexical de la peur et de la nuit ("noir", "squelette", "crépuscule", "ombre", "tremble") en même temps que les gutturales ("sortaient", "noirs grabats", "froid", "bruissait", "nombre", "éperdus", "sombre", "troupeau", "frissonnant", "ombre"crépuscule", "dirait", "tremble", "recule") qui nous font entendre le frisson de la peur.  Le poème est balayé par le le souffle glacé de la bise ("vent", "froid", "bruisser", "linceul", "semblaient", "sous", "faulx", "sombre", "frissonnant", "s'enfuit"). La rime assourdie "nombre-sombre" reprise phonétiquement par le mot "ombre" contribue aussi, de par ses tonalités mineures, à la tristesse du tableau. Tableau qui se termine par l'effrayante synthèse ponctuée par les monosyllabes "tout", "sous", "ces", "pieds", "deuil", "et", "nuit" ainsi que par la gradation "deuil", "épouvante", "nuit". La "nuit" traduit une fin brutale.

C'est ici que pourrait se terminer le poème, cependant, les deux derniers vers allument un espoir, qui est souligné par l'antithèse du vocabulaire et l'antithèse phonétique. Aux champs lexicaux de la chaleur et de la nuit s'opposent les champs lexicaux de la chaleur et de la lumière ("baigné", "douces flammes", "souriant"). Au locatif "sous" s'oppose le locatif "derrière elle". Aux sonorités étouffées ("sombre", "ombre") s'oppose l'ouverture des voyelles ("derrière", "baigné", "flammes", "ange", "souriant", "portrait", "âmes"). Enfin, Hugo réutilise la métaphore filée : c'est la mort qui moissonne et c'est l'ange qui récolte.

lundi 6 juin 2022

Correspondances - Charles Baudelaire (1821-1867)


La Nature est un temple où de vivants piliers
Charles Baudelaire
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal) 1857

samedi 22 mai 2021

William Butler Yeats (1865 – 1939)

 

Si je pouvais t’offrir le bleu secret du ciel,

Brodé de lumière d’or et de reflets d’argent,

Le mystérieux secret, le secret éternel,

De la vie et du jour, de la nuit et du temps,

Avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds.

Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves,

Sous tes pas je les ai déroulés.

Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

 

William Butler Yeats, Lui qui aurait voulu pouvoir offrir le ciel, 1899



Photographie d'Alice Broughton 1903

William Butler Yeats naît à Dublin le 13 juin 1865. Fils du peintre John Butler Yeats, William évolue dans une famille où l’art a une grande importance. En 1867, la famille Yeats déménage, et quitte Dublin pour le comté de Sligo où Yeats passera une enfance douce et agréable. Il n’aura de cesse dans sa poésie de retranscrire l’amour et la nostalgie que lui évoque cette terre.

Quelques années plus tard, la famille Yeats est contrainte de déménager pour se rendre à Londres, afin de faciliter les perspectives de carrière du père de William. Ce déménagement est vécu comme un véritable déracinement pour William, qui préfère largement la campagne de Sligo aux rues londoniennes…

Yeats suit alors en 1877 des études à la Godolphin School, puis retourne en 1880 à Dublin. Il intègre alors la Erasmus Smith High School, et se découvre 2 passions : l’écriture, et la politique. Il s’entoure alors des écrivains et artistes les plus influents de Dublin, et épouse la cause nationaliste. Dès 1884, il suit des études artistiques à la Metropolitan School of Art de Dublin, et s’initie au théâtre.

Il crée alors avec d’autres écrivains, un nouveau cercle littéraire, connu sous le nom de « Irish Literary Revival » (ou Renouveau de la Littérature Irlandaise). Ce groupe ouvre le 27 décembre 1904, un théâtre à Dublin nommé « Theatre ». On y joue principalement les pièces de théâtre de Yeats, et de Lady Gregory. C’est à cette époque que Yeats rencontre Maud Gonne, une femme profondément engagée dans la cause nationaliste et aimant le théâtre.

Très vite, il tombe amoureux de cette femme, et emménage avec elle. Elle lui donne l’inspiration nécessaire pour ses poèmes, tandis qu’il lui fait découvrir l’occultisme, une science qui l’attire tout particulièrement. Tout deux donnent alors naissance à une petite fille nommée Iseut.

Mais Yeats est bien plus amoureux que Gonne et cette dernière rompt finalement avec lui pour épouser John McBride, un militaire de l’Irish Brigade, en 1903.

Yeats décide alors de poursuivre l’écriture, et de s’inspirer de la mythologie des héros irlandais en l’appliquant à la cause nationaliste. Il ne cesse d’emprunter des symboles issus de l’Histoire irlandaise, et de la religion pour illustrer ses propos. Son engouement pour la politique est d’ailleurs particulièrement fiévreux dans certains de ses poèmes. Mais l’écriture ne semble pas suffire à Yeats, qui décide de devenir sénateur au sein du Sénat de l’Etat Libre d’Irlande (de 1922 à 1928)… Ses participations sont hautement appréciées, et Yeats bénéficie d’une large popularité au sein du milieu politico-culturel irlandais. On lui décerne d’ailleurs en 1923 le Prix Nobel de la Littérature, et le poète est encensé par ses pairs. William Butler Yeats décide pourtant en 1930 de se retirer de la politique, et quitte Dublin pour le Sud de la France. Il y mène 9 années d’existence paisible, puis décède en 1939 à Roquebrune-Cap Martin. Sur sa demande, il fut enterré dans le comté de Sligo, au cimetière de l’église de Drumcliff.


mercredi 10 juin 2020

Fable de l'homme invisible - Jacqueline Held (1936-)



C'était un homme... un homme...
Peu contrariant, aimable
Et surtout
Infiniment adaptable.
Prêt à tout
Pour n'avoir pas d'ennuis.
Un caméléon fait homme,
En somme.
Verts sur l'herbe et bleu sur le ciel,
Chanter lui était habituel...
Une pancarte sur son chemin:

AVIS A TOUS LES HUMAINS:
"Interdit aux hommes de toutes les couleurs
Même blancs."

Il poussa, força, se ratatina
S'efforçant tant
Qu'il devint transparent...
S'évapora tout simplement
Et disparut dans le néant.

Moralité: Sois ce que tu es, graine d'ombre ou poisson de l'aube, Sois ce que tu es.



Jacqueline Held (1936-)
Jacqueline Held, née en 1936 à Poitiers est une poète et conteuse française.
Oprheline de père, Jacqueline Held vit en Limousin son enfance. Très tôt elle écrit des contes et des poèmes. Son premier roman, Le chat de Simulonbula reçoit le grand prix de littérature de jeunesse. Suit une importante production récompensée par diverses distinctions. Elle écrit également des recueils de poèmes pour adultes, parfois en collaboration de son mari, Claude Held. Jacqueline et Claude vivent dans l'Orléanais.

Seuls ou ensemble, ils ont écrit des livres qui s'adressent tout autant à l'adulte qu'à l'enfant. Ils ont exploré, en littérature de jeunesse, des domaines aussi variés que la poésie, le théâtre, le roman, le conte et l'album. Lors de nombreuses rencontres à l'école, en bibliothèque, ils font partager à leurs lecteurs le plaisir de découvrir, et de redécouvrir sa propre langue.

mercredi 11 mars 2020

Invictus - William Ernest Henley (1849-1903)

William Ernest Henley (1849-1903)

William Ernest Henley (23 août 1849 - 11 juillet 1903) est un poète, critique littéraire et éditeur britannique.

En 1875, il écrit de son lit d'hôpital le fameux poème Invictus dont le titre latin signifie "invincible". Il disait lui-même qu'il avait écrit ce poème comme une démonstration de sa résistance à la douleur qui suivit son amputation du pied.
 
Lorsqu'il écrit ce texte, William Henley a vingt-cinq ans. Il survivra à son opération et vivra avec un seul pied jusqu'à l'âge de cinquante-trois ans. Ce poème est publié pour la première fois en 1888 dans un recueil d'Henley, au sein d'une série de quatre textes sur la vie et la mort. 

A l’origine, ce poème ne possédait pas de titre, celui-ci fut ajouté par Arthur Quiller-Couch (poète et romancier anglais) en 1900.




C'est le poème préféré de Nelson Mandela, ces vers l'aidèrent à supporter ses longues années d'incarcération. Il est repris dans le film éponyme de Clint Eastwood retraçant le début du premier mandat de Nelson Mandela qui voit dans le rugby une occasion unique de créer une union nationale, effaçant ainsi des siècles d'apartheid. Nelson Mandela, en homme pacifique, veut faire changer les mentalités et croit en la nation "arc-en-ciel". Il prône le pardon et la compassion. Il espère unir toute la nation sud africaine derrière les espoirs de l'équipe de rugby du pays.
 

Invictus  

Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of chance
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate:
I am the captain of my soul.

Traduction:

Invictus

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière,

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé,

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur,

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

 
Image du film Invictus de C. Eastwood (2009)

lundi 14 octobre 2019

Si : Tu seras un homme, mon fils - Rudyard Kipling (1865-1936)

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Si : Tu seras un homme, mon fils - Rudyard Kipling (1910)
Traduction d'André Maurois (1918)

Version originale et autres traductions de ce merveilleux poème ici



Rudyard Kipling
Rudyard Kipling, né à Bombay, Inde britannique est un écrivain britannique. De ses nombreuses œuvres, beaucoup devinrent très populaires. Il fut le premier écrivain anglais à recevoir le prix Nobel de littérature (1907). Il mourut le 18 janvier 1936, à Londres. Son décès ayant été annoncé de façon prématurée dans les colonnes d'une revue, il leur écrit les mots suivants: "Je viens de lire que j'étais décédé. N'oubliez pas de me rayer de la liste des abonnés."

Kipling est considéré comme l'un des plus grands romanciers et nouvellistes anglais. Ses poèmes, moins connus, se distinguent surtout par sa maîtrise des vers rimés et l'usage de l'argot du simple soldat britannique. Ses œuvres reprennent trois thèmes principaux : le patriotisme fervent, le devoir des Anglais vis-à-vis de leur pays et la destinée impérialiste de l'Angleterre. Son impérialisme forcené fut par la suite nuisible à sa réputation d'écrivain. En fait, son colonialisme idéaliste était bien loin de la réalité de la colonisation telle que la menaient les Anglais, et il en avait tout à fait conscience.

Parmi les plus célèbres œuvres de fiction de Kipling, il faut retenir Multiples Inventions (1893), mais surtout le Livre de la jungle (1894) et le Second Livre de la jungle (1895)  ces recueils de contes animaliers et anthropomorphiques, considérés comme ses plus grandes œuvres, mettent en scène le personnage de Mowgli, "petit d'homme" qui grandit dans la jungle mais choisit finalement de rejoindre le monde des humains.

Le poème «If», reste un des éléments les plus frappants de son œuvre. Il est extrait de "Rewards and Fairies" (1910), et il expose son éthique, faite de respect de soi et des autres, d'attachement à ses convictions et de tolérance. Ce poème fut écrit en 1910, à l'intention de son fils, John, alors âgé de 12 ans. Ce dernier mourut lors de la 1ère guerre mondiale...

lundi 23 septembre 2019

Liberté - Paul Eluard (1895-1952)

La Statue de la Liberté - New York
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunis
J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Dur miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

 Liberté (Poésie et vérité - 1942), Paul Eluard


1942, la France est bafouée, trahie, violée. La barbarie nazie règne. Les résistants s'organisent. Parmi eux Paul Eluard écrit un magnifique poème: "Liberté" qui est parachuté sur la France occupée.

Ce poème devient le cri de ralliement de tous ceux qui restent fidèles à la France éternelle. Il reste à tout jamais inscrit dans la mémoire de la France. 


Eclairage sur le poème

Ce poème qui ouvre le recueil Poésie et Vérité est celui d'un Eluard infatigable, messager de la lutte et de l'espoir dans une France occupée, divisée. Le texte fut traduit et diffusé à travers toute l'Europe sous le manteau, par radio, par parachutage. A la fin de la guerre les résistants savaient par cœur ces strophes tonitruantes. Simple dans sa forme, Eluard exploite une nouvelle fois la puissance persuasive de l'anaphore et renouvelle un essai commencé sur cinq strophes dans les Poèmes d'amour en guerre avec "au nom de". Dans ce poème l'anaphore sera reprise sur 19 quatrains.

Eluard revient aux sources de la poésie, des textes destinés à être chantés. Il n'utilise pas la conjonction "et" pour ajouter les supports d'impression de son mot "liberté" mais utilise l'anaphore "sur" qu'il reprend pratiquement à tous les vers. On notera quelques rares entorses dans l'emploi de trois propositions "sur". La dernière strophe reprend la même forme heptasyllabes/tétrasyllabe qui elle aussi a un puissant effet oratoire par les procédés d'amplification que constituent l'anaphore de "je", et les allitérations des "p", "t", "m".

Le rythme du poème est tonitruant, entretenu par des vers courts qu'accentue l'anaphore. On sait Eluard hostile aux rimes traditionnelles en fin de vers qu'il compense par la rime au début, l'anaphore.

Ce poème est fortement influencé par sa compagne Nusch et ce nom qu'il veut écrire et qu'on découvre seulement au dernier quatrain, levant ainsi l'ambiguïté, c'est tout autant celui de sa compagne que le mot liberté. On identifie sans se tromper un poème d'Eluard à la simplicité voire la banalité du vocabulaire, à une unité lexicale, qui n'évolue que très peu sur les 30 années qui séparent "Capitale de la douleur" de "Poésie ininterrompue".

Chez Eluard aussi il y a une constance dans la bipolarité affective de ses mots parmi lesquels on retrouve fréquemment chaleur, enfance, innocence, amour, justice, liberté. "Il faut peu de mots pour exprimer l'essentiel" aimait-il à dire. S'il veut écrire avec du sang, de la cendre ou graver avec une pierre, on constate une extension circulaire des supports d'écriture. Dans les premiers vers il écrit sur son cahier, son pupitre, les objets intimes de son enfance encore naïve puis comme il s'agit d'un texte destiné à des soldats de l'ombre, il les mentionne dès le troisième quatrain de façon indirecte à travers leurs armes. On trouve une multitude d'adjectifs possessifs personnels, mon chien, ma porte, mon lit, mes amis, mes refuges, mon ennui. On retrouve aussi tous les éléments de notre environnement naturel, le sable, les pages des livres ou journaux, les champs, les routes, les oiseaux, la pluie, les cloches. Plus surprenant, cette inscription sur des événements tragiques, les refuges détruits, les phares écroulés, l'ennui, la santé ou la solitude.

On assiste à la réflexion d'une vie d'homme de l'enfance (écolier) jusqu'aux marches de la mort dans un va-et-vient permanent entre le moi et son environnement. Les supports d'écriture progressent de strophes en strophes vers plus d'intimité marquant une implication personnelle plus forte de la part de l'auteur dans la défense de la liberté, implication accentuée vers la fin avec la multiplicité des adjectifs possessifs ou de gestes de fraternité et d'amour, des mains qui se tendent, des lèvres attendries. On ne trouve et c'est aussi une constante chez Eluard que peu de mots à connotation triste, ce qui donne à ce texte une tonalité d'espoir dans les heures sombres de 1942 et constitue un hymne à la vie, à la plénitude de tous les instants d'une vie d'homme.

Le premier titre de ce poème était "une seule pensée", celle de la femme aimée. Eluard s'est rendu compte que cette litanie amoureuse constituait en fait une immense déclaration d'amour à la vie. En ces années d'occupation la femme a été remplacée par la liberté. On observe en amour comme dans toute vie des découragements qui viennent parfois atténuer l'élan enthousiaste. Tout en ayant l'impression de découvrir l'intimité d'un couple avec sa tendresse mais aussi ses préoccupations, ses difficultés, la solitude, la santé, la mort, le poème devient un hymne à la vie et un espoir à la guerre.

Beaucoup d'éléments du poème rendent compte d'événements contemporains, beaucoup de termes ont des connotations de mort, de destructions, d'emprisonnement (sang, cendre, ombre, chiffon détruit). Tous ces moments de découragement peuvent être liés aux moments difficiles que vivent les maquisards loin de leurs proches et de leur famille. Il existe une progression chronologique dans le texte qui constitue l'itinéraire d'une vie. D'abord l'enfance, l'école, les livres d'images, le monde des contes avec rois et guerriers, puis l'enfance n'est qu'un souvenir, un écho. Arrive l'adolescence, le temps des amours (saisons fiancées), pas forcément heureux (l'absence sans désirs, la solitude) et enfin la vieillesse (les marches de la mort). La lumière allumée c'est autant la femme que la lueur d'espoir, la lampe éteinte, l'isolement, la solitude. Eluard reprend également avec le fruit coupé du miroir (l'image) et de la chambre, son thème favori de la femme-miroir. On se souvient de l'un de ses vers "Même quand nous sommes loin l'un de l'autre tout nous unit". "Et parce que nous nous aimons, nous voulons libérer les autres", c'est bien par l'amour qu'Eluard veut élargir son horizon à celui des autres.

Dans la majorité des strophes, il abandonne les possessifs pour les articles indéfinis et parler au nom de tous, les pages, la jungle le moulin, la mer, la santé revenue. En présentant son poème sous la forme d'une litanie amoureuse, Eluard évite la critique d'apparaître comme un poète politique, un poète de la résistance se battant contre l'occupant. En jouant sur l'ambiguïté amour/liberté, Eluard retrouve grâce auprès ce ceux qui lui reprochèrent son passé peu glorieux d'infirmier lors de la première guerre mondiale.

Affirmer l'idéal au nom duquel il faut combattre et encourager les hommes opprimés n'est pas la tâche habituelle d'un poète. En réussissant par une sorte de passe passe, malgré les interdits et d'une belle manière à défendre la liberté inaliénable de l'imaginaire humain, Eluard nous donne un aperçu de son immense talent.


Court métrage réalisé par une classe de CM1 CM2 de l'École Primaire de Saint-Germain-de-la-Rivière (33)

lundi 3 juin 2019

Les Djinns - Victor Hugo (1802-1885)



Les Djinns
Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.

La rumeur approche.
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s'écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !... Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond.
Déjà s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! - Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d'étincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! - Leur cohorte
S'envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s'élève,
Et l'enfant qui rêve
Fait des rêves d'or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde:
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la plainte,
Presque éteinte,
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J'écoute: -
Tout fuit,
Tout passe
L'espace
Efface
Le bruit.


Les Djinns - Victor Hugo (Les Orientales 1829)

mardi 23 avril 2019

Coucher avec elle - Robert Desnos (1900-1945)

Coucher avec elle
Pour le sommeil côte à côte
Pour les rêves parallèles
Pour la double respiration
 

Coucher avec elle
Pour l'amour absolu
Pour le vice pour le vice
Pour les baisers de toute espèce
 

Coucher avec elle
Pour un naufrage ineffable
Pour se prostituer l'un à l'autre
Pour se confondre
 

Coucher avec elle
Pour se prouver et prouver vraiment
Que jamais n'a pesé sur l'âme
Et le corps des amants
Le mensonge d'une tache originelle


Coucher avec elle — Robert Desnos  "Fortunes" (1942)


Robert Desnos
Robert Desnos est un poète français, né le 4 juillet 1900 à Paris et mort du typhus le 8 juin 1945 au camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie à peine libéré du joug de l'Allemagne nazie.

Son œuvre comprend un certain nombre de recueils de poèmes publiés de 1923 à 1943 - par exemple Corps et biens (1930) ou The Night of loveless nights (1930) - et d'autres textes sur l'art, le cinéma ou la musique, regroupés dans des éditions posthumes.

Autodidacte et rêvant de poésie, Robert Desnos est introduit vers 1920 dans les milieux littéraires modernistes et rejoint en 1922 l'aventure surréaliste. Il participe alors de manière éclatante aux expériences de sommeils hypnotiques et publie avec Rrose Sélavy (1922-1923) ses premiers textes qui reprennent le personnage créé par Marcel Duchamp.

Dans les années 1924-1929, Desnos est rédacteur de La Révolution surréaliste mais rompt avec le mouvement quand André Breton veut l'orienter vers le Communisme. Il travaille alors dans le journalisme et, grand amateur de musique, il écrit des poèmes aux allures de chanson et crée avec un grand succès le 3 novembre 1933, à l'occasion du lancement d'un nouvel épisode de la série Fantômas à Radio Paris la Complainte de Fantômas .

Le poète devient ensuite rédacteur publicitaire mais concerné par la montée des périls fascistes en Europe, il participe dès 1934 au mouvement frontiste et adhère aux mouvements d'intellectuels antifascistes, comme l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires ou, après les élections de mai 1936, le "Comité de vigilance des Intellectuels antifascistes"

En 1940, après la défaite il redevient journaliste pour le quotidien Aujourd'hui, et dès juillet 1942, fait partie du réseau de Résistance AGIR. Il poursuit ses activités de Résistance jusqu'à son arrestation le 22 février 1944. Il est déporté à Buchenwald et passe par d'autres camps avant de mourir à Theresienstadt, en Tchécoslovaquie : épuisé par les privations et malade du typhus, il y meurt le 8 juin 1945, un mois après la libération du camp par les Russes. La dépouille du poète est rapatriée en France, et Robert Desnos est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris.

Paul Eluard, dans le discours qu'il prononça lors de la remise des cendres du poète, en octobre 1945 écrit: "Jusqu'à la mort, Desnos a lutté. Tout au long de ses poèmes l'idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c'est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d'expression. Il va vers l'amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d'un peuple soumis à la prudence, à l'économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d'affranchissement et ses envolées imprévues."

jeudi 26 juillet 2018

Tu te lèves... - Paul Eluard (1895-1952)

Tu te lèves l'eau se déplie
Tu te couches l'eau s'épanouit

Tu es l'eau détournée de ses abîmes
Tu es la terre qui prend racine
Et sur laquelle tout s'établit

Tu fais des bulles de silence dans le désert des bruits
Tu chantes des hymnes nocturnes sur les cordes de l'arc-en-ciel,
Tu es partout tu abolis toutes les routes

Tu sacrifies le temps
À l'éternelle jeunesse de la flamme exacte
Qui voile la nature en la reproduisant

Femme tu mets au monde un corps toujours pareil
Le tien

Tu es la ressemblance
 

Paul Eluard (Facile) 1935



Paul Eluard
Paul Eluard, Paul Eugène Grindel de son vrai nom , poète français, est l'une des figures majeures du surréalisme. Il nait en 1895 à Saint-Denis, dans la banlieue parisienne. En 1912, il est obligé d'interrompre ses études pour rétablir une santé gravement menacée par la tuberculose. Il est néanmoins mobilisé  en tant qu'infirmier militaire en 1914.

Si les premiers poèmes d'Eluard sont encore influencés par la littérature de Jules Romains, ils révèlent surtout les sentiments d'horreur et de pitié qu'ont pu inspirer à un poète désormais en quête de pacifisme les spectacles quotidiens de la guerre:  le Devoir et l'Inquiétude (1917),  Poèmes pour la paix (1918).

En 1919, il s'engage sans réserve dans les activités du groupe surréaliste et sur la voie de l'expérimentation littéraire. Comme la plupart des autres écrivains surréalistes, Eluard montre un intérêt très vif pour les arts plastiques, notamment la photographie et la peinture. Ses recueils sont d'ailleurs souvent illustrés par des artistes appartenant à la "constellation surréaliste", auxquels il consacre, en retour, des poèmes (A Pablo Picasso, 1944) ou des essais.

Son adhésion au groupe ne l'empêche cependant jamais d'affirmer son goût et son respect pour la poésie du passé - à laquelle il dédie plusieurs anthologies : "Première Anthologie vivante de la poésie du passé" (1951) - ni de défendre son esthétique propre, marquée par une grande clarté et une grande simplicité d'expression, mais aussi par un classicisme - parfaitement assumé - sur le plan formel.

Très vite, Eluard s'impose au sein du groupe comme le poète de l'amour et des émotions. Sa relation tourmentée avec Gala, une jeune Russe rencontrée en 1913 dans un sanatorium suisse et qu'il épouse en 1916, lui inspire le recueil Capitale de la douleur (1926). Gala le quittera pour Salvador Dalí en 1930. C'est au cours d'un voyage autour du monde qu'il fait la rencontre de Maria Benz, dite Nusch, qui devient sa nouvelle épouse et sa muse : elle lui inspire certains de ses plus beaux poèmes d'amour (l'Amour, la poésie, 1929 ; la Vie immédiate, 1932). La mort brutale de Nusch, en 1946, le plonge de nouveau dans le désespoir (Le temps déborde, 1947), puis il se remarie en 1949 avec Dominique (Odette Lemort, 1914-2000), saluant cette renaissance dans son recueil le Phénix(1951). Pour Eluard, le poème d'amour n'est ni un exercice de style ni un simple hommage amoureux; il est une célébration du rôle intercesseur de la Femme, cet être qui constitue pour le poète un lien entre le monde et l'univers poétique : son inspiratrice. Les femmes muses et les espoirs idéologiques constituent les deux engagements existentiels et poétiques de Paul Eluard.

Entré au Parti communiste en 1926, avec la plupart des surréalistes, Paul Eluard en est exclu en 1933. Il n'en continue pas moins de militer pour une poésie sociale et accessible à tous: "les Yeux fertiles" (1936),  "Cours naturel" (1938), "Donner à voir" (essai 1939). Poète résolument engagé, il prend ses distances avec le surréalisme, rompt avec le mouvement en 1938, pour revenir définitivement dans les rangs du Parti communiste en 1942. Choqué par le massacre de Guernica en 1937, il prend position en faveur de l'Espagne républicaine ("la Victoire de Guernica", Cours naturel, 1938), puis s'engage dans la Résistance. Membre d'un réseau clandestin, animateur du Comité national des écrivains (CNE). 

Il fait de la poésie l'instrument d'un combat contre la barbarie en publiant plusieurs ouvrages dans la clandestinité. Tout d'abord Poésie et Vérité (1942), qui comprend le célèbre poème "Liberté", largué par les avions de la RAF en milliers de tracts sur la France occupée. On peut aussi citer les Sept Poèmes d'amour en guerre (1943) et Au rendez-vous allemand (1944). Après la guerre, il poursuit dans la voie de la poésie politique procommuniste (Poèmes politiques, 1948).

Dans ses écrits politiques, comme dans les autres recueils poétiques de cette période: "Poésie ininterrompue I" (1946) , "Corps mémorable" (1947), "Poésie ininterrompue II, posthume" (1953). Le langage de la poésie d'Eluard dépasse l'automatisme pur et ne se contente pas de mettre au jour le minerai de l'inconscient. Il cherche à rendre évidentes des associations de mots, d'images, qui pourtant échappent à tout lien logique. Car si "la terre est bleue comme une orange" (L'Amour, la poésie), c'est que, pour le poète, tout est possible à qui sait "voir". C'est en affranchissant la pensée de ses limites qu'il découvre l'absolu poétique. Chez Eluard, la parole affirme: "J'ai la beauté facile et c'est heureux" (Capitale de la douleur).

En avril 1948, Paul Eluard et Picasso sont invités à participer au Congrès pour la paix à Wroclaw (Pologne). En juin, Eluard publie des poèmes politiques préfacés par Louis Aragon. L'année suivante, au mois d'avril, c'est en tant que délégué du Conseil mondial de la paix, que Paul Eluard participe aux travaux du congrès qui se tient à la salle Pleyel à Paris. Au mois de juin, il passe quelques jours auprès des partisans grecs retranchés sur le mont Grammos face aux soldats du gouvernement grec. Puis il se rend à Budapest pour assister aux fêtes commémoratives du centenaire de la mort du poète Sándor Petőfi. Il y rencontre Pablo Neruda. 

En septembre, il est à Mexico pour un nouveau congrès de la paix. Il rencontre Dominique Lemort avec qui il rentre en France. Ils se marieront en 1951. Eluard publie cette même année le recueil Le Phénix entièrement consacré à la joie retrouvée. En 1950, avec Dominique, il se rend à Prague pour une exposition consacrée à Vladimir Maïakovski, à Sofia en tant que délégué de l'association France-URSS, et à Moscou pour les cérémonies du 1er Mai.

En février 1952, Paul Eluard est à Genève pour une conférence sur le thème "La Poésie de circonstance". Le 25 février, il représente "le peuple français" à Moscou pour commémorer le cent cinquantième anniversaire de la naissance de Victor Hugo. Le 18 novembre 1952 Paul Eluard succombe à une crise cardiaque à son domicile. Ses obsèques ont lieu le 22 novembre au cimetière du Père-Lachaise. Le gouvernement refuse les funérailles nationales. L'écrivain Robert Sabatier déclare:  "Ce jour-là, le monde entier était en deuil ".


Ses principales œuvres

Premiers poèmes 1913
Le Devoir 1916
Le Devoir et l'Inquiétude, 1917, avec une gravure sur bois par André Deslignères
Pour vivre ici 1918
Les Animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux  1920
La courbe de tes yeux  1924
Une vague de rêve 1924
Mourir de ne pas mourir 1924
Au défaut du silence 1925
Capitale de la douleur 1926
Les Dessous d'une vie ou la Pyramide humaine 1926
L'Amour la Poésie 1929
Ralentir travaux 1930, en collaboration avec André Breton et René Char
À toute épreuve 1930
Défense de savoir 1932
La Vie immédiate 1932
La Rose publique 1935
Facile 1935
Les Yeux fertiles 1936
Quelques-uns des mots qui jusqu'ici m'étaient mystérieusement interdits, GLM, 1937
Cours naturel 1938
La victoire de Guernica 1938
Donner à voir 1939
Poésie et vérité 1942
Liberté 1942
Avis 1943
Les Sept poèmes d'amour en guerre 1943
Au rendez-vous allemand 1944
Poésie ininterrompue 1946
Le Cinquième Poème visible 1947
Notre vie 1947
A l'intérieur de la vue 1947
La Courbe de tes yeux 1947
Le temps déborde 1947
Le Phénix 1951


Citations de Paul Eluard

"J'ai vécu comme une ombre et pourtant j'ai su chanter le soleil."

"C'est le mérite de la poésie qui a mille petites portes de planches pour une porte de pierre, mille sorties au jour le jour pour une gloire triomphale."

"Voir le monde comme je suis, non comme il est."

"Jeunesse ne vient pas au monde elle est constamment de ce monde."

"La terre est bleue comme une orange Jamais une erreur les mots ne mentent pas."

"C'est la douce loi des hommes
De changer l'eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères."

"Il nous faut peu de mots pour exprimer l’essentiel."

"Marcher en soi-même est comme un châtiment : l'on ne va pas loin."

"Il faut toujours abuser de sa liberté."

"Tes yeux sont livrés à ce qu'ils voient Vus par ce qu'ils regardent."

"Vous marchez sans but sans savoir que les hommes Ont besoin d'être unis d'espérer de lutter Pour expliquer le monde et pour le transformer."

"Il n'y a qu'une vie c'est donc qu'elle est parfaite."

"Je tiens le flot de la rivière comme un violon."

"J'ai trop à faire des innocents qui clament leur innocence pour me préoccuper des coupables qui clament leur culpabilité."

"Un rêve sans amour est un rêve oublié."

"Adieu tristesse Bonjour tristesse Tu n’es pas tout à fait la misère Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent Par un sourire."

"Nous avons inventé autrui Comme autrui nous a inventé Nous avions besoin l'un de l'autre."

"Le bonheur est un seul bouquet : confus léger fondant sucré."
 
"J'ai eu longtemps un visage inutile, mais maintenant j'ai un visage pour être aimé, j'ai un visage pour être heureux."

"Le tout est de tout dire et les mots me manquent."