lundi 23 septembre 2019

Liberté - Paul Eluard (1895-1952)

La Statue de la Liberté - New York
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunis
J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Dur miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

 Liberté (Poésie et vérité - 1942), Paul Eluard


1942, la France est bafouée, trahie, violée. La barbarie nazie règne. Les résistants s'organisent. Parmi eux Paul Eluard écrit un magnifique poème: "Liberté" qui est parachuté sur la France occupée.

Ce poème devient le cri de ralliement de tous ceux qui restent fidèles à la France éternelle. Il reste à tout jamais inscrit dans la mémoire de la France. 


Eclairage sur le poème

Ce poème qui ouvre le recueil Poésie et Vérité est celui d'un Eluard infatigable, messager de la lutte et de l'espoir dans une France occupée, divisée. Le texte fut traduit et diffusé à travers toute l'Europe sous le manteau, par radio, par parachutage. A la fin de la guerre les résistants savaient par cœur ces strophes tonitruantes. Simple dans sa forme, Eluard exploite une nouvelle fois la puissance persuasive de l'anaphore et renouvelle un essai commencé sur cinq strophes dans les Poèmes d'amour en guerre avec "au nom de". Dans ce poème l'anaphore sera reprise sur 19 quatrains.

Eluard revient aux sources de la poésie, des textes destinés à être chantés. Il n'utilise pas la conjonction "et" pour ajouter les supports d'impression de son mot "liberté" mais utilise l'anaphore "sur" qu'il reprend pratiquement à tous les vers. On notera quelques rares entorses dans l'emploi de trois propositions "sur". La dernière strophe reprend la même forme heptasyllabes/tétrasyllabe qui elle aussi a un puissant effet oratoire par les procédés d'amplification que constituent l'anaphore de "je", et les allitérations des "p", "t", "m".

Le rythme du poème est tonitruant, entretenu par des vers courts qu'accentue l'anaphore. On sait Eluard hostile aux rimes traditionnelles en fin de vers qu'il compense par la rime au début, l'anaphore.

Ce poème est fortement influencé par sa compagne Nusch et ce nom qu'il veut écrire et qu'on découvre seulement au dernier quatrain, levant ainsi l'ambiguïté, c'est tout autant celui de sa compagne que le mot liberté. On identifie sans se tromper un poème d'Eluard à la simplicité voire la banalité du vocabulaire, à une unité lexicale, qui n'évolue que très peu sur les 30 années qui séparent "Capitale de la douleur" de "Poésie ininterrompue".

Chez Eluard aussi il y a une constance dans la bipolarité affective de ses mots parmi lesquels on retrouve fréquemment chaleur, enfance, innocence, amour, justice, liberté. "Il faut peu de mots pour exprimer l'essentiel" aimait-il à dire. S'il veut écrire avec du sang, de la cendre ou graver avec une pierre, on constate une extension circulaire des supports d'écriture. Dans les premiers vers il écrit sur son cahier, son pupitre, les objets intimes de son enfance encore naïve puis comme il s'agit d'un texte destiné à des soldats de l'ombre, il les mentionne dès le troisième quatrain de façon indirecte à travers leurs armes. On trouve une multitude d'adjectifs possessifs personnels, mon chien, ma porte, mon lit, mes amis, mes refuges, mon ennui. On retrouve aussi tous les éléments de notre environnement naturel, le sable, les pages des livres ou journaux, les champs, les routes, les oiseaux, la pluie, les cloches. Plus surprenant, cette inscription sur des événements tragiques, les refuges détruits, les phares écroulés, l'ennui, la santé ou la solitude.

On assiste à la réflexion d'une vie d'homme de l'enfance (écolier) jusqu'aux marches de la mort dans un va-et-vient permanent entre le moi et son environnement. Les supports d'écriture progressent de strophes en strophes vers plus d'intimité marquant une implication personnelle plus forte de la part de l'auteur dans la défense de la liberté, implication accentuée vers la fin avec la multiplicité des adjectifs possessifs ou de gestes de fraternité et d'amour, des mains qui se tendent, des lèvres attendries. On ne trouve et c'est aussi une constante chez Eluard que peu de mots à connotation triste, ce qui donne à ce texte une tonalité d'espoir dans les heures sombres de 1942 et constitue un hymne à la vie, à la plénitude de tous les instants d'une vie d'homme.

Le premier titre de ce poème était "une seule pensée", celle de la femme aimée. Eluard s'est rendu compte que cette litanie amoureuse constituait en fait une immense déclaration d'amour à la vie. En ces années d'occupation la femme a été remplacée par la liberté. On observe en amour comme dans toute vie des découragements qui viennent parfois atténuer l'élan enthousiaste. Tout en ayant l'impression de découvrir l'intimité d'un couple avec sa tendresse mais aussi ses préoccupations, ses difficultés, la solitude, la santé, la mort, le poème devient un hymne à la vie et un espoir à la guerre.

Beaucoup d'éléments du poème rendent compte d'événements contemporains, beaucoup de termes ont des connotations de mort, de destructions, d'emprisonnement (sang, cendre, ombre, chiffon détruit). Tous ces moments de découragement peuvent être liés aux moments difficiles que vivent les maquisards loin de leurs proches et de leur famille. Il existe une progression chronologique dans le texte qui constitue l'itinéraire d'une vie. D'abord l'enfance, l'école, les livres d'images, le monde des contes avec rois et guerriers, puis l'enfance n'est qu'un souvenir, un écho. Arrive l'adolescence, le temps des amours (saisons fiancées), pas forcément heureux (l'absence sans désirs, la solitude) et enfin la vieillesse (les marches de la mort). La lumière allumée c'est autant la femme que la lueur d'espoir, la lampe éteinte, l'isolement, la solitude. Eluard reprend également avec le fruit coupé du miroir (l'image) et de la chambre, son thème favori de la femme-miroir. On se souvient de l'un de ses vers "Même quand nous sommes loin l'un de l'autre tout nous unit". "Et parce que nous nous aimons, nous voulons libérer les autres", c'est bien par l'amour qu'Eluard veut élargir son horizon à celui des autres.

Dans la majorité des strophes, il abandonne les possessifs pour les articles indéfinis et parler au nom de tous, les pages, la jungle le moulin, la mer, la santé revenue. En présentant son poème sous la forme d'une litanie amoureuse, Eluard évite la critique d'apparaître comme un poète politique, un poète de la résistance se battant contre l'occupant. En jouant sur l'ambiguïté amour/liberté, Eluard retrouve grâce auprès ce ceux qui lui reprochèrent son passé peu glorieux d'infirmier lors de la première guerre mondiale.

Affirmer l'idéal au nom duquel il faut combattre et encourager les hommes opprimés n'est pas la tâche habituelle d'un poète. En réussissant par une sorte de passe passe, malgré les interdits et d'une belle manière à défendre la liberté inaliénable de l'imaginaire humain, Eluard nous donne un aperçu de son immense talent.


Court métrage réalisé par une classe de CM1 CM2 de l'École Primaire de Saint-Germain-de-la-Rivière (33)