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samedi 30 mars 2024

La saline royale d’Arc-et-Senans, Franche-Comté, Doubs (25)

Classée Patrimoine Mondial de l'UNESCO depuis 1982, la Saline Royale d’Arc et Senans est le chef-d'œuvre de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), architecte visionnaire du siècle des Lumières. Elle constitue également un témoignage rare dans l'histoire de l'architecture industrielle.

Manufacture destinée à la production de sel, la Saline Royale a été créée de par la volonté de Louis XV et construite entre 1775 et 1779, soit 10 ans avant la Révolution Française.
 


A cette époque, le sel était utilisé notamment pour la conservation des aliments, la fabrication du verre et de l'argenterie, l'agriculture et la médecine. L’État prélevait sur sa vente une lourde taxe impopulaire, la gabelle, qui alimentait en grande partie les caisses de l'État. L'importance économique du sel était donc fondamentale.
La Saline Royale fonctionnait comme une usine intégrée où vivait presque toute la communauté du travail. Construite en forme d'arc de cercle, elle abritait lieux d’habitation et de production, soit 11 bâtiments en tout : la maison du directeur, les écuries, les bâtiments des sels et ouest, les commis est et ouest, les berniers est et ouest, la tonnellerie, le bâtiment des gardes, la maréchalerie.

Maison du directeur

Le processus de fabrication du sel était particulièrement compliqué si l’on tient compte du fait que la matière première se trouvait à une vingtaine de kilomètres d'Arc et Senans. Partant du principe qu'il était plus facile de « faire voyager l’eau que de voiturer la forêt », des canalisations souterraines en bois permettaient de faire venir la saumure (eau salée) depuis son lieu d'extraction, Salins. Quant au combustible nécessaire à sa cuisson, on le trouvait en périphérie, dans la forêt de Chaux, plus grande de France à cette époque. Une fois acheminée sur place, la saumure était chauffée dans des grandes poêles pour procéder à l’évaporation de l’eau. Le sel ainsi recueilli était vendu en grains ou moulé en pains selon sa destination.
   
Rendue obsolète par l'apparition de nouvelles technologies, la Saline Royale a fermé ses portes en 1895. Abandonnée, pillée, endommagée par un incendie en 1918, on commençait même à faire le commerce de ses pierres, lorsqu’en 1927, le Département du Doubs en a fait l'acquisition la sauvant ainsi de la ruine. Trois campagnes de restauration successives achevées en 1996 par le réaménagement des espaces verts, lui redonnèrent son éclat.

Le parti architectural de la Saline Royale, son histoire et sa réhabilitation en font un monument unique au monde.

Maison du Directeur - colonnes baguées de cubes


Claude-Nicolas Ledoux conçut son projet comme un ensemble complet. Il comprend onze bâtiments, dont cinq abritant les ateliers et logements des ouvriers, disposés en un immense demi-cercle, centré autour du logement du directeur.

C'est un exemple étonnant du style néo-classique appliqué à un monument à vocation industrielle.

Bien plus tard, emprisonné pendant la Révolution, Ledoux imagina, à partir de la Saline, la "cité idéale de Chaux", restée à l'état de pur projet.

La Saline fut fermée en 1895 et connut la ruine, avant d'être rachetée par le Département du Doubs en 1927.

Témoignage unique de l'architecture industrielle du siècle des Lumières, cet ensemble de bâtiments a été patiemment restauré, depuis 60 ans, par son propriétaire, le Département du Doubs. L'Institut Claude-Nicolas Ledoux en assure la gestion depuis 1972.

Les écuries

Les bâtiments en demi-cercle de la Saline Royale de Chaux sont le cœur du projet inachevé de ce rêveur qui tenta son idéal industriel et social.

L'harmonie des lieux et les symbolismes qu'on y retrouve visés à modeler une société qui élèverait l'âme de ses habitants, suscitant la vertu et le bonheur collectif, tout en conservant le travail comme valeur ultime, au centre de tout.

A voir la façade de la maison du directeur avec ses colonnes baguées de cubes, la grotte artificielle qui symbolisait la raison d'être de sa ville: le sel extrait de l'antre de la Terre et enfin le Portique d'entée avec sa double colonnade qui devait imposer le respect.

Le bâtiment des gardes

Le demi-cercle de la Saline Royale d'Arc-et-Senans (25610)  se trouve en pleine campagne.

La Saline Royale est ouverte tous les jours sauf les 25/12 et 01/01,
de 10h à 12h et de 14h à 17h (novembre à mars)
de 9h à 12h et de 14h à 18h (avril/mai/octobre)
de 9h à 18h (juin/septembre)
de 9h à 19h (juillet/août).


Bâtiment des gardes - la grotte artificielle
 

Jean Verdun, parlant de la saline royale d'Arc-et-Senans un jour de novembre 1984:

"Aucun autre bâtiment n'allie aussi bien la grande tradition des bâtisseurs dont nous revendiquons l'héritage et ce regard sur le futur dont nous nous glorifions.

Une douce lumière de début d'hiver glissait sur les colonnes à bossages de la maison du directeur. Tant de beauté coupe le souffle. On prétend qu'il s'agit là d'un des cent cinquante chefs-d'œuvre du monde. Je ne crois pas qu'on puisse classer la Saline. Elle est unique dans son ambition. Une église romane, une cathédrale gothique, une abbaye cistercienne, un temple grec ont leurs semblables.

Pas la Saline, aussi personnelle à Claude Nicolas Ledoux que Don Juan l'est à Mozart ou Don Quichotte à Cervantès. J'ai passé parmi ces pierres plus vives que chair toutes les heures ou presque de ces deux jours. Bien couvert d'une grosse veste de laine, je me suis étendu sur la pelouse, le visage offert au soleil d'après-midi, avec cette sensation de vertige que donne le passage des nuages quand on sent dans son dos la terre qui se met à tourner plus vite, au risque de déséquilibrer la sublime ordonnance des bâtiments de Ledoux.

Le miracle, à la Saline, c'est que la cité idéale ait reçu un commencement d'exécution. On croirait que la première lettre d'un mot de passe pour le futur nous est communiquée, la première lettre seulement, les autres ne relevant que de nous-mêmes. Or cette impression tient moins aux théories sociales de Ledoux qu'aux proportions des bâtiments. Comme une phrase musicale peut aller bien au-delà des conceptions philosophiques du compositeur, la pierre chante à la Saline bien au-delà de l'idéalisme utopique de Ledoux. Nous sommes en présence d'une œuvre de maîtrise, de très grande maîtrise.

Aujourd'hui, la Saline d'Arc-et-Senans a été restaurée pour y loger le Centre d'étude du futur. Là, des hommes de toutes les disciplines tentent d'imaginer nos conditions d'existence de demain. On organise aussi à la Saline des séminaires où les participants bénéficient des conditions d'existence dont Claude Nicolas Ledoux avait rêvé pour les ouvriers du sel.

Sans même parler de la beauté des bâtiments eux-mêmes, le lieu tout entier dégage un climat particulièrement propice à la réflexion et très voisin de celui que l'on va chercher dans un temple. Comme il s'agit d'une usine selon le mot de Ledoux lui-même, le qualificatif de sacré semble mal approprié. On le réserve généralement à des espaces clos voués à la recherche spirituelle ou à la prière. Et pourtant ! Par la dimension qu'y prend l'Homme, la Saline d'Arc-et-Senans se sacralise. Ledoux l'a dotée de colonnes et cela lui fut reproché, les colonnes devant être réservées aux temples des dieux ou aux palais des rois. Au centre de ce cercle, dont une moitié seulement a été tracée, qui n'éprouve cependant aujourd'hui le sentiment que l'Homme se dépasse lui-même?

Ledoux a eu l'audace d'écrire : « Est-il quelque chose que l'architecte doive ignorer, lui qui est aussi ancien que le soleil? » Question d'un stupide orgueil aux yeux de ceux pour lesquels l'action de bâtir est une activité comme les autres, mais question fondamentale pour qui a été initié dans une tradition de constructeurs à la recherche de la Lumière.

En m'en allant, j'ai pris la route qui part tout droit face à l'entrée de la Saline. Conduisant lentement ma voiture
avec le regret de quitter ce lieu, je regardais dans mon rétroviseur les colonnes du péristyle qui précède la grotte de sel. Le jour décline tôt à cette saison. Sous l'entablement qu'elles supportent, ces colonnes perdues dans ce paysage rural défiaient le temps avec une étrangeté souveraine. "


dimanche 29 novembre 2020

Vouloir refaire le monde


Aquarelle de Zozim
Assis confortablement à la table du jardin, verre de vin à la main et en agréable compagnie, nous nous plaisons tous à « refaire le monde ». Nous aimons exposer les absurdités de la société, ses problèmes et ses enjeux, et nous prenons un malin plaisir à en repenser les fondations et à restructurer tout ce qui « ne va pas». Ce faisant, lorsque nous nous penchons sur les raisons d’être d’un tel état de choses, la majorité d’entre nous en arrive rapidement à la conclusion que nous sommes victimes de nos dirigeants car ceux-ci nous manipulent, nous contrôlent via des techniques dignes de Machiavel, nous conditionnent par l’entremise des médias et ne font de nous qu’une main-d’œuvre bon marché sur leur échiquier économique. Nous ne nous gênons pas non plus pour clamer haut et fort que les religions de ce monde nous ont manipulés depuis la nuit des temps et que le système monétaire nous a corrompu l’esprit et a fait de nous d’avares matérialistes.

Certes, tout cela est vrai et lorsque nous en prenons réellement conscience, notre réaction est unanime et sans équivoque : nous voulons refaire le monde.

Puisqu’il est malade, nous voulons le guérir en éradiquant pauvreté et maladie, et puisqu’il est en désordre, nous désirons sincèrement le replacer adéquatement en mettant fin aux guerres et à l’avarice. C’est ainsi que, confortablement assis dans le jardin de notre résidence secondaire, nous remettons tout le système social en cause : chaque parcelle de sa constitution et chaque principe de sa fondation sont, selon nous, à revoir entièrement. Et si nous étions les élus et acteurs de ce système, s’ensuivraient discussions, réflexions, comités de sélection, votes et nouvelles lois, politiques et règlements plus « justes ».

Mais à bien y penser, puisque la dynamique de base demeurerait la même, il est fort à parier que rien ne changerait réellement. Il est simple de refaire ainsi le monde, dans le confort même de celui-ci, dénonçant hypocritement son caractère matérialiste alors que nous sommes entourés de biens superflus, nous indignant devant sa mentalité perverse alors que nous jugeons sévèrement chacun de ses participants.

Mais nous ne nous demandons pratiquement jamais s’il ne serait pas possible qu’une société, quelle qu’elle soit, ne soit pas réellement à l’image de ses constituants de base, c’est-à-dire des êtres qui la forment. Il nous arrive rarement de nous rendre compte que la société dans laquelle nous vivons n’est qu’un reflet, un miroir, et que l’image qu’elle nous renvoie n’est en réalité que notre propre image. En effet, comment une société, aussi malsaine et pernicieuse soit-elle, pourrait-elle être ainsi si chacun de nous, intérieurement (et habituellement sans se l’avouer) n’étions pas ainsi ? Et si toutes les faiblesses et perversions de la société actuelle n’étaient autres que le reflet, à plus grande échelle, de nos propres états d’âme, de notre propre façon d’être, de penser et d’agir ?

Il n’est certes pas agréable de nous imaginer aussi « dysfonctionnel » que le système égocentrique qui nous entoure, mais il faut nous rendre à l’évidence : si nous y vivons, si nous y participons, c’est que nous l’acceptons, d’une façon ou d’une autre, et l’alimentons de surcroît. Sans quoi, nous n’en ferions pas (ou plus) partie.

Il va donc sans dire que chacun de nous qui accepte de vivre selon les normes établies, qui accepte que « ce soit ainsi », continue alors, jour après jour, à prêter serment en quelque sorte, à signer ce contrat d’ « union légale » avec ce système et accepte ainsi la sentence inscrite au bas de celui-ci en caractères minuscules (sentence que nous ne connaissons d’ailleurs que rarement puisque nous prenons rarement le temps de la lire et d’y réfléchir).

La société est donc ainsi faite. Qu’on le veuille ou non, elle est constituée d’êtres endormis et inconscients : d’êtres indifférents à la sentence commune. Elle se compose d’esclaves qui se croient souverains tant et aussi longtemps qu’ils ne perdent pas trop au jeu qu’on leur impose. En somme, elle est faite d’êtres faibles qui refusent de prendre leurs responsabilités et préfèrent qu’on les dirige. Puisque nous refusons obstinément de prendre notre pouvoir personnel en main et d’ainsi diriger nos vies comme nous l’entendons, sans « pouvoir officiel » pour nous mener vers le « droit chemin », nous n’utilisons ni ne cultivons notre habileté à penser par nous-mêmes, mais préférons grandement accepter nonchalamment les consensus et les prêts-à-penser dans le confort et l’indifférence.

Et voilà que lorsque nous nous affairons à « changer le monde », c’est dans le confort que celui-ci nous apporte et c’est surtout à défaut d’entreprendre la difficile tâche de se remettre soi-même en cause. En effet, il est beaucoup plus facile de pointer du doigt les rouages inadéquats du système en place que de reconnaître les faiblesses en soi. Et le tout selon la fausse rhétorique  que si le système change, notre vie changera. Mais notre façon d’être, dans l’état actuel des choses, continuera d’exiger un système qui nous prenne en charge, prenne soin de nous et aille même jusqu’à penser pour nous. Et c’est ainsi qu’à coups de réunions, de décrets de lois et de signatures de contrats qui détermineront qui s’occupera de quoi que rien n’aura réellement changé, puisque nous désirons toujours que quelqu’un d’autre prenne la responsabilité à notre place.

Si le système est ainsi fait, c’est que nous sommes ainsi, tout simplement.


Vers un changement de soi ?

Il faut donc se rendre à l’évidence : ce que nous devons changer, c’est nous-mêmes, car c’est la seule chose que nous pouvons changer. C’est seulement en refusant notre dynamique interne que nous pouvons y parvenir car c’est uniquement en réalisant que le système présent utilise nos faiblesses pour réussir à être ce qu’il est, et qu’il est indispensable de nous défaire de celles-ci plutôt que du système lui-même.

Mais ce n’est pas chose aisée de laisser tomber ce que nous avons trop longtemps considéré comme « soi-même », notre personnalité, notre « identité », c’est-à-dire nos habitudes physiques, mentales et émotionnelles, notre confort et nos conceptions habituelles du monde. Tout cela n’est pas une mince tâche : tenter de modifier ne serait-ce que la plus petite de nos habitudes, de façon substantielle, semble parfois relever de l’impossible et s’avère normalement d’une difficulté déconcertante.

Mais comme si cela n’était pas déjà assez ardu, s’ajoute à cette difficulté initiale un autre élément de taille, celui de connaître réellement ce qu’est soi-même. Cela peut sembler sorti tout droit d’un biscuit de fortune existentialiste, mais nous définissons notre « soi-même » trop souvent et à tort comme étant l’ensemble de nos habitudes. Ne serions-nous en réalité que cela ? Et si nous modifiions fondamentalement une ou plusieurs de nos habitudes (car nous le pouvons), cesserions-nous d’être nous-mêmes ? Lorsque nous fermons les yeux et tentons de trouver cet espace intérieur, savons-nous réellement ce que nous sommes ? Nous arrive-t-il de nous rendre compte que cet espace intérieur est indépendant de nos habitudes ?

Le message des enseignements traditionnels est majoritairement axé sur la connaissance de soi. Si nous ne nous connaissons pas réellement, ou  pire,  croyons à tort nous connaître en fonction de nos habitudes, comment pouvons-nous réellement espérer changer la plus petite parcelle de ce monde en ne sachant même pas nous définir nous-mêmes et encore moins changer ce nous-mêmes d’un iota ?

Et c’est ainsi que, verre de vin à la main à notre résidence secondaire et en agréable compagnie, nous nous vautrons dans cette gymnastique intellectuelle qui vise à exprimer notre ressentiment face à ce qui nous entoure sans même nous rendre compte que chacun de nous crée cette société dans laquelle nous vivons, et ce, au même titre que chaque arbre participe à la création de la forêt dont il fait partie. Nous disons souvent que c’est « l’arbre qui cache la forêt », mais dans ce cas-ci, c’est la forêt qui devient un prétexte pour l’arbre.



Cet article a été Publié par Zone-7 -  E-mail : Zone-7@Zone-7.Net - Site web : http://Zone-7.Net
  

lundi 2 novembre 2020

S’indigner pour que rien ne change - Daniel Innerarity (1959-)

Dans une société marquée par une citoyenneté à faible intensité, une désaffection galopante à l’égard de la politique, des débats creux et des arguments inexistants, le moindre appel à venir grossir le chœur des critiques est immédiatement salué. Et si l’auteur d’"Indignez-vous !" est Stéphane Hessel, un ancien résistant français et l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme, tandis que ceux de "Reacciona" sont des personnalités de grande envergure intellectuelle, alors il est impossible de les contredire – ou de nuancer leurs propos – sans passer pour un mercenaire à la solde du système.

Et pourtant… L’indignation est une vertu civique nécessaire, mais insuffisante. Je suis désolé pour ces auteurs, mais je vois les choses autrement et, pour moi, le problème fondamental est ailleurs. Pour commencer, ce n’est pas l’indignation qui nous manque, bien au contraire. De l’indignation, il y en a partout: quand on fait un peu de zapping, on tombe essentiellement sur des gens indignés (en particulier sur les radios d’extrême droite). Ils sont indignés, par exemple, ceux qui croient que l’Etat providence recule, mais aussi ceux qui considèrent qu’il va trop loin, ceux qui pensent qu’il y a déjà trop d’étrangers, les fanatiques en tout genre, ceux dont la peur est aiguillonnée par d’autres qui aspirent à la gérer.

Nos sociétés regorgent de gens qui sont “contre”, tandis que se raréfient ceux qui sont “pour” quelque chose de concret et d’identifiable. Ce qui mobilise aujourd’hui, ce sont des énergies négatives d’indignation et de victimisation. Tout le problème consiste à savoir comment y faire face. 



C’est ce que Pierre Rosanvallon a appelé l’"ère de la politique négative", où ceux qui s’opposent ne le font plus à la façon des rebelles ou des dissidents d’hier, dans la mesure où leur attitude ne dessine aucun horizon souhaitable, aucun programme d’action. Dans ce contexte, le problème est de réussir à distinguer la colère régressive de l’indignation juste, et de mettre cette dernière au service de mouvements efficaces et
transformateurs.

Et si le public qui écoute, ravi, ces imprécations, n’était pas la solution, mais une partie du problème ? Demander aux gens de s’indigner, c’est leur donner raison de continuer à vivre comme jusqu’à présent, dans un mélange de conformisme et d’indignation stérile. Ce qui serait révolutionnaire, ce serait de rompre efficacement avec le populisme, avec cette immédiateté et cette adulation qui sont à l’origine de nos pires régressions.

Or ce type d’appels continue d’offrir des explications simples à des problèmes complexes. L’indignation cesse d’être une boutade inoffensive et incapable de modifier les situations intolérables qui la suscitent lorsqu’elle s’accompagne d’une analyse raisonnable du pourquoi, lorsqu’elle identifie clairement les problèmes au lieu de se contenter de débusquer les coupables, lorsqu’elle propose un horizon d’action.

Et si l’indignation agissait au profit de ceux qui se satisfont ou même qui sont responsables de l’état de fait contre lequel nous nous indignons ? Il n’est pas impossible que ces explosions de mécontentement irrité soient moins transformatrices de la réalité qu’un travail soutenu visant à formuler de bonnes analyses et à tenter patiemment d’introduire quelques améliorations. On pourrait parler d’une fonction conservatrice de l’indignation, qui stabilise les systèmes comme le font les soupapes de sûreté ou les infidélités passagères, si pratiques pour maintenir le statu quo.

Ce quelque chose en plus dont nous avons besoin pour nous diriger vers un monde meilleur n’est pas une dramatisation à outrance de notre mécontentement ; c’est une bonne théorie qui nous permette de comprendre ce qui se passe dans le monde sans céder à la confortable tentation d’escamoter sa complexité. Ce n’est qu’à partir de là que l’on peut formuler des programmes, des projets et des formes d’exercice du pouvoir permettant une intervention sociale efficace, cohérente et susceptible de séduire une majorité qui ne soit pas composée uniquement de gens en colère.



Daniel Innerarity, philosophe espagnol, porte un regard sévère sur les appels à l’indignation qui fleurissent en librairie et dans la rue.  Source: Courrier International n° 1073 du 26 au 31 mai 2011

Daniel Innerarity (1959-)
Daniel Innerarity (Bilbao, 1959) est professeur de philosophie politique et sociale à l’université de Saragosse, Espagne. 

Ce penseur spécialiste de l’espace public et des transformations à l'oeuvre dans la politique est l’auteur, entre autres, de "La Démocratie sans l’Etat, essai sur le gouvernement des sociétés complexes" (Flammarion, coll. “Climats”, 2006).

lundi 1 octobre 2018

L'Utopie peut-elle encore changer le monde ?

Dans la langue courante, le mot tend à prendre principalement le sens que lui confère le dictionnaire : " idéal, vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité. " Utopie ? " Chimère, illusion, mirage, rêve", dit le Robert.

Le mot serait-il condamné dès le départ par son étymologie ? En effet, Le terme utopie, inventé par Thomas More est un néologisme grec "ou" = non, et "topos" = lieu, signifie étymologiquement un lieu inexistant, un lieu de "nulle part". C'est une conception d'une société idéale où les rapports humains sont réglés mécaniquement ou  harmonieusement. 



Pourquoi l'utopie ?

- Pour prendre du recul

L'Utopie tend à se constituer comme l'image d'un univers ordonné s'opposant au chaos. Le recours à la fiction est un procédé qui permet de prendre ses distances par rapport au présent pour mieux le relativiser et le décrire, d'une manière aussi concrète que possible. L'épanouissement du genre utopique correspond à une période où l'on pense justement que, plutôt que  d'attendre un monde meilleur dans un au-delà providentiel, les hommes devraient construire autrement leurs formes d'organisation politique et sociale pour venir à bout des vices, des guerres et des misères. Développer l'Utopie vise à convaincre les autres que d'autres modes de vie sont possibles.

L'utopie traduit une manière de penser caractéristique de l'humanisme. La société idéale peut-être une construction humaine, sans qu'il faille compter sur la Providence divine ou sur un changement surnaturel. L'utopie a pour vocation de projeter un idéal social, non de le réaliser : métaphoriquement, l'utopie ressemble à une ligne d'horizon vers laquelle l'on tend, sans jamais l'atteindre. Et d'ailleurs, l'utopie, justement parce qu'elle n'existe pas, invite d'autant mieux à l'idéalisation.

- Pour critiquer la société

L'utopie peut être considérée comme une critique de l'ordre existant et une volonté de le réformer en profondeur. Sa description relève de l'imaginaire dans un récit à portée philosophique, politique, idéologique ou morale. La fiction dans ce cas s'appuie sur une critique globale de la société où vit son auteur et l'aspiration à un monde meilleur. Les progrès utopiques sont nés de l'imagination d'auteurs et d'artistes qui vivaient des époques de changement, de crise sociale où les valeurs morales, économiques et politiques étaient remises en question. 

- Pour penser le monde autrement pour mieux le changer

Il s'agit de penser le monde autrement pour mieux le changer. Aspiration à un idéal ? Rêve impossible en l’état actuel des choses ? L'utopie devient alors une plate-forme politique, un "projet de société", un projet  débordant d'ambition puisqu'il vise à mobiliser les convaincus pour qu'ils engendrent un monde radicalement différent de celui qui existe. Pour recréer sur terre l'harmonie universelle ? L'ordre idéal, qui émerge du chaos ? Une tentative de reproduire ici-bas l'ordre régnant dans l'ensemble de l'univers ?

Pour que l'utopie finisse par contredire son étymologie : Qu'elle soit quelque part.

L'Utopie peut-elle encore changer le monde ?

Utopie, Michel Devillers
Blog: Regarde avec l' Oeil de ton Coeur
Qu'en est-il aujourd'hui ? Le constat du décès de l'utopie est une tentation courante. Surtout après les échecs des utopies totalitaires du XX° siècle (fascisme, stalinisme, intégrisme religieux etc). 

Exemple: Le communisme est un ordre social dans lequel les moyens de production sont la propriété de la communauté, et où la répartition des biens se fait selon les besoins ; c'est aussi la démarche politique visant à atteindre un tel ordre social. La construction de la société communiste n'a pas tenu ses promesses. Cette belle idée s'est très vite transformée en dictature du Parti communiste et en un dogme figé. La découverte graduelle des véritables conditions de vie de certains régimes dits " utopiques", le mot utopie prend un autre sens plus péjoratif : ce n'est plus une simple chimère inoffensive mais une vue de l'esprit risquée, menaçant à tout moment de déraper dans le réel et d'engendrer un enfer totalitaire.

« L'Histoire moderne a montré que l'utopie est mère de toutes les dictatures . » Disait Jacques Attali

Le XXe siècle fait apparaître le progrès pour ce qu’il est: une croyance. Croyance nécessaire, peut-être, en ce qu’elle a pu cimenter, plus d’une fois, la volonté collective, mais croyance dont l’histoire nous a forcé à nous dépeindre à coups de désastres régressifs et de barbaries modernes. C’est à cette époque, que la littérature est traversée par l’opposition entre utopie et contre-utopie, entre rêve et cauchemar. C’est une opposition qui ouvre grand l’arc du possible, entre le pire et le meilleur, qui détruit les illusions du progrès. Du même coup, elle fait apparaître l’utopie comme un objet double, constitué d’une face radieuse et d’une face sombre. Certains récits utopiques font virer le rêve au cauchemar. Comme si le projet utopique pouvait à  l'occasion générer son contraire, une dystopie, une contre-utopie, fragilisant ainsi la frontière qui sépare la construction utopique de la construction totalitaire.

Exemple: Les visions de "1984" de Georges Orwell ou du "Meilleur des Mondes" d'Aldous Huxley sont dans certains cas tellement justes, quand on les compare à notre époque, leur justesse et leur vérité est à glacer le sang.
Toutefois, si l'on considère que l'utopie c'est :

- prendre du recul
- critiquer la société
- penser le monde autrement pour mieux le changer

Alors, il est possible d'imaginer et de créer pour le XXI° siècle des utopies non totalitaires et non violentes, immédiates et concrètes, non plus imposées par des autorités supérieures (états, religions, organismes…),mais décidées et mises en œuvre par les individus, groupes et peuples eux-mêmes.

Jacques Attali, pour faire écho à sa première citation a aussi écrit: « Faut-il se contenter du monde comme il est et de l'Histoire comme elle vient ? »

Quoi qu'on en pense, il est clair que la démarche utopique n'est pas prête de s'éteindre et que l'imagination sociale est une dimension constitutive de la vie en commun. Au demeurant, notre histoire est remplie de promesses non tenues et il vaut mieux imaginer le futur que le subir.

«J’atteins l’âge où proposer une utopie est un devoir ; l’âge où les époques à venir semblent toutes également éloignées : qu’elles appartiennent à des siècles lointains ou à de prochaines décennies, elles sont toutes tapies dans un domaine temporel que je ne parcourrai pas. »  Albert Jacquard

lundi 9 janvier 2017

L'utopie d'aujourd'hui

Enracinée dans le désir de réformer en profondeur le monde existant, l’utopie est une projection dans un avenir plus ou moins lointain d’un idéal collectif. Il s’agit de repenser le monde, la société pour mieux les changer. L’utopie  n’est ni un rêve ni une chimère et des utopies d’hier sont parfois devenues réalités aujourd’hui. Comme le dit Leibniz «  Les utopies sont des possibilités éternelles ».


Quelles perceptions pouvons-nous avoir aujourd’hui de l’Utopie ? 

Les utopies sont souvent nées dans des époques de crise sociale où les valeurs morales, économiques et politiques étaient remises en question comme c’est le cas aujourd’hui.  Développer l'Utopie c’est prendre du recul, identifier les manques de notre société, de notre monde, pour pouvoir le repenser autrement et mieux le changer. C’est aussi convaincre les autres que d'autres modes de vie sont possibles. La société idéale peut-être une construction humaine, sans qu'il faille compter sur la providence.  L'utopie traduit une manière de penser caractéristique de l'humanisme. Elle porte en elle l’espoir  d’un avenir individuel et collectif meilleur dans une société plus juste et harmonieuse.

L’utopie est donc un moteur puissant de réflexion, d’imagination et d’innovation. Elle permet de fédérer les énergies pour travailler ensemble dans une même direction, autour de valeurs partagées, sur un projet visant l’avenir de la société. On ne peut pas imaginer un monde sans utopie.

Toutefois il peut exister des freins à l’émergence de nouvelles utopies.  Le terme d’utopie lui-même inventé  à partir du grec en 1516 par Thomas More), reste ambiguë : "eu- topos" : lieu où tout est bien mais aussi "ou -  topos" : lieu de nulle part. Dans le climat actuel de crise économique, sociale et morale, l’impression d’un avenir collectif qui nous échappe, inéluctablement réglé par des mécanismes économiques d’ordre supérieur peut engendrer un sentiment d’impuissance  décourageant l’utopie.

D’autre part, dans un monde dominé par l’immédiateté, l’utopie exige un changement de rapport au temps. Certaines utopies ne deviennent réalités qu’après plusieurs générations. Il faut travailler sur le long terme… Ceux qui travaillent aujourd’hui ne profiteront peut-être pas des changements.

Enfin, bien qu’il soit indéniable que de nombreuses réalités d’aujourd’hui s’appuient sur des utopies d’hier,  les dérives totalitaires du XX° siècle, ont pu générer une confusion erronée, entre l’utopie et des mises en œuvre déshumanisantes contraires à l’idéal poursuivi. D’où  une méfiance vis-à-vis de l’utopie et une réticence à se projeter dans un avenir considéré comme incertain.

Or, la véritable Utopie s’appuie sur des valeurs humanistes dont le respect de l’homme et de sa dignité dont doivent aussi dépendre ses réalisations. Projet collectif pour une société plus juste et harmonieuse, projection dans un avenir lointain à travers les générations, l’Utopie a été et doit encore être un moteur pour les hommes qui travaillent au progrès de l’humanité.   L’utopie est un devoir. Comme le disait Goethe « Ils ont eu le courage de croire à la lumière, quand la nuit était encore épaisse ». L’utopie est universelle et éternelle.

L'arbre des possibles

Quelles utopies envisager pour demain ?

La première des utopies n’est-elle pas de replacer l’humain, la dignité humaine au centre des préoccupations du politique, de la vie sociale et quotidienne. La fraternité, doit retrouver la première place dans la hiérarchie des valeurs d’un monde  où priment les valeurs marchandes, sources d’inégalités, d’injustice sociale et de négation de l’humain. De cette utopie découlent quelques aspirations pour la société :
   
- Une véritable solidarité y compris intergénérationnelle.
- Une égalité dans la protection sociale et l’accès aux soins.
- Un revenu de base pour tous, sans conditions.
- Un toit pour tous.
- La « sobriété heureuse », telle que la définit Pierre Rabhi, afin d’éviter de basculer a terme dans une dictature environnementale.
- Le remplacement des indicateurs croissance et PIB par des indicateurs plus humains (IDH, indice de développement humain, indicateur de bonheur, etc) qui restent pour certains à créer.
- La sortie de l’énergie fossile qui se raréfie.
- La mise en place de monnaies locales pour remplacer la dictature de la finance mondiale.
- La license globale et l’accès aux œuvres numériques pour tous.

Finalement, toutes ces utopies visent à remettre l’humain au centre des préoccupations du système, en vue d’établir une fraternité humaine universelle, utopie qui reprend toutes les autres…

jeudi 26 mai 2016

Collaboration


samedi 13 décembre 2014

Mon utopie - Albert Jacquard (1925-2013)

Editions Stock et Livre de poche
A une époque où tout le monde ne parle que de «réalisme» pour en fait imposer la dictature de l'argent, Albert Jacquard prend ici du recul. Recul par rapport à sa propre trajectoire dont il retrace le fil ; recul par rapport à l'actualité et ses contraintes en imaginant ce que pourrait être une «Cité où tout serait école», où le travail aliénant serait réduit au minimum, où personne ne se soucierait du déficit de la Sécurité sociale parce que les soins seraient considérés comme un droit imprescriptible, où la lutte pour la compétition serait abolie, où l'accumulation des richesses céderait le pas à l'organisation des rencontres... Utopie que tout cela ? Bien sûr, mais raisonnable. Le cours des choses n'a-t-il pas déjà commencé à donner raison à Albert Jacquard ? Et puis, qu'y a-t-il de plus sensé que de chercher une nouvelle voie quand nous savons les autres irrémédiablement bouchées ?
Albert Jacquard est bien connu pour son parcours atypique: polytechnicien, généticien des populations, il s'est investi depuis longtemps maintenant dans le combat en faveur des exclus, des déshérités. Il propose une sagesse humaniste et laïque qui reçoit un accueil immense.

«J'atteins l'âge où proposer une utopie est un devoir ; l'âge où les époques à venir semblent toutes également éloignées : qu'elles appartiennent à des siècles lointains ou à de prochaines décennies, elles sont toutes tapies dans un domaine temporel que je ne parcourrai pas.»

Albert Jacquard accuse également la façon égoïste de penser de certains dirigeant et concitoyens quand à l’utilisation des richesses de notre planète. Comment des personnes peuvent-elle décider d’exploiter des ressources qui devraient appartenir au monde entier: présent et avenir! Albert imagine un monde où le chômage serait un mot désuet par le seul fait que le mot travail serait annihilé. Les humains ne réalisant donc plus que des activités. ¨l’activité de chacun est provoquée, justifiée,valorisée, par les besoins de tous.¨

Enfin, pour finir en apothéose, vient le tour de l’éducation dans cette cité idéale où il n’existe que des rapports entres les individus. Le système de notation dans son sens de classification, de palmarès ou de soumission à la Aldous Huxley dans le meilleur des mondes n’existerait plus. Seul l’amélioration par l’erreur serait présente. La compréhension serait victorieuse sur l’apprendre.

Albert Jacquard parvient à dresser une utopie, tout en arrivant  à nous convaincre que ce monde est possible pour bientôt, il suffit de volontarisme de la part de l’humanité. Contrairement à Utopia de Thomas Moore, Albert est pour une paix inconditionnelle entre les hommes. D'ailleurs pour lui l’Utopia n’est plus représentée par une île mais par le planète Terre en entier.

Extrait sur le système de classe préparatoire aux grandes écoles:

¨l’entrée en « taupe » a marqué pour moi une double et désagréable discontinuité : il fallait quitter la quiétude provinciale, abandonner le confort familial, mais surtout il fallait adopter une nouvelle obsession. Il ne s’agissait plus en effet d’entretenir le plaisir de comprendre, mais d’accepter la soumission à un seul objectif : réussir le concours final. Pour cela il fallait s’interdire tout vagabondage de la pensée, ne pas s’abandonner à ce qui passionne; il fallait suivre les chemins balisés, être conformiste.¨

Conclusion finale:

¨ La paix entre les humains ne dépend que d’eux, elle est possible. Mais elle n’est nullement certaine, le pire est lui aussi possible. Entre le pessimisme désespéré et l’optimisme satisfait, la seul attitude raisonnable est le volontarisme. A nous d’agir, pour que tous les humains combattent ensemble leurs ennemis communs: la maladie, l’égoïsme, la faim, la misère, le mépris. Pour qu’ils acceptent enfin l’évidence : chacun peut trouver sa source chez les autres, tous les autres.¨

mercredi 3 décembre 2014

Restaurer la priorité au long terme

Le règne de l’urgence caractérise l’économie actuelle et domine la société dans son ensemble. Or, sans la prise en compte du long terme, la vie de nos contemporains deviendra un enfer. L’économie positive vise à réorienter le capitalisme vers la prise en compte des enjeux du long terme. L’altruisme envers les générations futures y est un moteur plus puissant que l’individualisme animant aujourd’hui l’économie de marché.

Beaucoup d’initiatives positives existent déjà, de l’entrepreneuriat social à l’investissement socialement responsable, en passant par la responsabilité sociale des entreprises ou encore le commerce équitable et l’action de l’essentiel des services publics. Elles demeurent toutefois encore trop anecdotiques : l’économie positive suppose, pour réussir, un changement d’échelle.

La crise actuelle s’explique justement très largement par le caractère non positif de l’économie de marché : la domination du court terme a envahi toutes ses sphères, et en premier lieu la finance. Alors qu’elle avait pourtant comme fonction d’origine de transformer le court terme (dépôts des épargnants) en long terme (investissements), sa mission initiale a été largement dévoyée dans de nombreux pays avec le mouvement de dérégulation, de désintermédiation et d’informatisation amorcé il y a une trentaine d’années. La finance est ainsi devenue un secteur à part entière, en partie déconnecté du reste de l’économie, et voulant trop souvent le dominer plutôt que le servir.

La dictature de l’urgence s’est ainsi répandue à toute l’économie : les entreprises sont devenues l’outil qui doit générer un rendement financier immédiat pour des actionnaires de plus en plus exigeants, de plus en plus volatils et éphémères, en occultant les autres parties prenantes de l’entreprise. Cette évolution a fait perdre aux dirigeants d’entreprise la marge de manœuvre nécessaire pour construire un projet sur le long terme.


Au-delà de l’aspect purement économique, la crise est devenue sociale et morale. Les inégalités engendrées par le système ont conduit une majorité d’individus, poussés par le système financier à vivre à crédit pour ne pas être exclus de la société de consommation ; et beaucoup d’entre eux, surendettés, se trouvent dans des situations dramatiques.

Si le système économique actuel n’est pas réorienté vers la prise en compte du long terme, il sera impossible de relever les défis, écologiques, technologiques, sociaux, politiques ou spirituels, qui attendent le monde d’ici 2030. Des phénomènes irréversibles auront été enclenchés, et le monde courra vers un désordre propice au dérèglement climatique, aux faillites d’États et au développement de l’économie illégale et criminelle.

Un passage à une économie plus positive pourra aider à résoudre la crise et à éviter ces désastres. L’un des prérequis est de bâtir un capitalisme patient, à travers une finance positive, qui retrouve son rôle de support de l’économie réelle. Plus généralement, l’économie positive créera de la croissance, des richesses et des emplois de haut niveau. De nombreuses études démontrent que les entreprises aujourd’hui positives ne sont pas moins efficaces et rentables que d’autres : au contraire, placer le long terme au cœur de leur stratégie assure leur pérennité. La transformation du système économique contemporain en une économie plus positive créerait une dynamique susceptible en particulier de sortir la France de la situation atone qui nourrit l’impression actuelle d’enlisement sans fin.

Pour accomplir ce changement de paradigme, l’une des conditions nécessaires est de pouvoir évaluer les progrès accomplis ainsi que ceux qu’il reste à faire. C’est pourquoi le présent rapport propose d’utiliser deux indicateurs nouveaux, créés pour l’occasion : l’indicateur de positivité de l’économie et le « Ease of Doing Positive Economy Index ». 

L’indice de positivité de l’économie d’un pays a été construit par ce groupe pour établir une photographie du degré actuel de positivité de l’économie d’un pays. L’actualisation annuelle de cet indicateur pourra permettre d’en suivre les progrès. La croissance du PIB fait partie des 29 indicateurs qui constituent cet indice. La France se classe aujourd’hui 19e parmi les 34 pays de l’OCDE : cinquième puissance économique mondiale, elle devrait au moins tenir ce même rang dans les classements relatifs à l’économie positive.

En outre, l’économie positive ne pourra véritablement advenir que si un pays adopte les réformes structurelles nécessaires pour créer un environnement (réglementaire, fiscal) plus favorable à son développement : cette volonté d’un pays d’aller vers une économie plus positive est mesurée par un deuxième indicateur, construit également spécifiquement à l’occasion du présent rapport, le « Ease of Doing Positive Economy Index ».

Ces deux instruments de mesure créés, il nous faut désormais agir. Vite. Fort. Le présent rapport met ainsi en avant 45 propositions destinées à faire advenir une économie plus positive. Elles sont de deux types : des recommandations axées spécifiquement sur l’économie et d’autres centrées sur la création d’une société positive. Les propositions visent à ne plus voir les objectifs sociaux et environnementaux comme des contraintes, mais comme des valeurs en soi. Elles sont adressées aux pouvoirs publics et aux organisations elles-mêmes. Nombre d’entre elles supposent des réformes du droit, qui seul peut restaurer le long terme. Il est par ailleurs préconisé d’agir à tous les niveaux : dans une économie mondialisée, on ne peut se contenter de mesures nationales. La France pourrait donc les porter devant le Conseil européen, le G8, le G20 ou encore l’ONU.


Ces propositions forment un tout. Elles amorcent une (r)évolution positive qu’il convient de démarrer le plus rapidement possible. Parmi ces 45 propositions, 10 sont des mesures piliers, c’est-à-dire qu’elles constituent les chantiers les plus importants, à mettre en oeuvre d’ici cinq ans pour poser le cadre de l’économie positive.

Certaines concernent directement l’entreprise. En premier lieu, il est impératif d’inscrire dans le droit la mission positive de l’entreprise en en modifiant la définition (proposition n° 1). Dans sa rédaction actuelle en droit français, l’article du Code civil qui définit le contrat de société fournit une vision très restreinte d’une entité qui serait seulement tournée vers l’intérêt de ses associés capitalistes. Le rapport propose une nouvelle formulation, prenant en compte la mission sociale, environnementale et économique de l’entreprise.

La définition d’indicateurs positifs extra-financiers (proposition n° 4) constituera une mesure unifiée, ou à tout le moins harmonisée, de l’impact positif des entités économiques s’imposant pour une plus grande transparence et une émulation collective. Le rapport préconise également une refonte des normes comptables (proposition n° 5), afin d’y intégrer la dimension de long terme qui leur fait aujourd’hui défaut, ne permettant pas de valoriser les comportements positifs des entreprises. Enfin, l’entreprise ne pourra devenir véritablement positive que si elle adopte des processus de décision et une gouvernance eux-mêmes positifs : l’influence sur la stratégie de l’entreprise de ses multiples parties prenantes devra donc être rééquilibrée en ce sens (proposition n° 17).

Parmi les autres propositions piliers, certaines ont trait au financement : la création d’un Fonds mondial d’économie positive pourrait être proposée par la France au G8 ou G20 (proposition n° 8). Cela suppose aussi de repenser l’architecture de notre fiscalité autour des externalités positives ou négatives, afin de valoriser ou de défavoriser certains comportements (proposition n° 24).

Des réformes institutionnelles s’imposent également : le long terme doit s’ancrer dans notre droit. Au niveau national, une instance dédiée à la prise en compte des intérêts des générations futures, qui pourrait s’appeler le Conseil du long terme, pourrait être créée en France à partir de l’actuel Conseil économique, social et environnemental (proposition n° 35). L’institutionnalisation du long terme doit également trouver une traduction internationale : il est proposé d’oeuvrer pour l’adoption d’un grand texte international sur les responsabilités universelles, définissant les devoirs des générations présentes à l’égard des générations futures (proposition n° 37), ainsi que pour la création d’un tribunal mondial de l’environnement (proposition n° 38).
Enfin, l’éducation est essentielle pour former des citoyens altruistes, écoresponsables, sensibles à la prise en compte de l’intérêt des générations futures (proposition n° 29). Dix autres propositions sont applicables rapidement, afin d’enclencher la dynamique de l’économie positive dans les douze prochains mois. Elles se répartissent en plusieurs catégories : celles qui concernent au premier chef les entreprises (intégrer l’innovation sociale dans le crédit impôt-recherche ; lancer un programme d’identification et de structuration de pôles territoriaux de coopération positive ; cartographier les politiques qui permettent une responsabilité élargie des producteurs) ; celles qui s’adressent aux consommateurs (rendre obligatoire l’affichage positif pour permettre un choix éclairé des consommateurs) ; celles qui donnent un rôle clé à jouer à l’État en tant que composante de la demande (agir par la commande publique ; mettre en place les contrats de performance environnementale et sociale en lieu et place des partenariats public-privé) ; celles relatives à la finance (renforcer les possibilités de financement participatif ; maîtriser le trading à haute fréquence) ; enfin, celles qui visent à parier sur les secteurs d’avenir (démarrer la transition énergétique ; s’engager dans le numérique).


lundi 15 septembre 2014

Surfer la vie - Joël de Rosnay (1937-)

Surfer la vie - Ed Les liens qui libèrent
Une analyse de la transformation de la société fondée sur des rapports de flux plutôt que sur des rapports de force. Les sciences contribuent à cette idée qu'il faut privilégier les liens et interactions avant tout, comme le montre le développement d'Internet et des réseaux sociaux.


Comment construire et penser le monde de demain ? Dans ce livre audacieux et visionnaire, le célèbre scientifique démontre que notre société est en train de changer de visage. Non plus fondée seulement sur des rapports de force mais sur des rapports de flux, non plus guidée par l'individualisme exacerbé ou par la logique de l'affrontement mais sur la nécessaire solidarité.

L'avènement de cette société de la fluidité est inspiré notamment par les sciences qui depuis plusieurs décennies expliquent que les liens ou les interactions sont plus importants que les éléments matériels qui constituent notre monde physique ou biologique. Et ce nouveau regard nous invite à aborder autrement les grands défis actuels : économiques, sociaux, environnementaux.

«Je propose une nouvelle approche pour construire ensemble l'avenir et sur-vivre à la complexité du monde et à son accélération. C'est la société fluide. En tant que prospectiviste, mais aussi surfeur de l'océan et d'Internet, j'ai choisi le surf comme fil rouge de ce livre. Ne dit-on pas surfer sur Internet, sur les sondages, sur l'opinion publique, sur les valeurs ? Le surfeur ne crée pas la vague, par nature aléatoire et chaotique, il utilise sa force, sa puissance pour le plaisir, le défi vis-à-vis de lui-même. Surfer la vie, c'est savoir profiter et jouir de l'instant, être à l'écoute de son environnement, de ses réseaux, évaluer en temps réel les résultats de son action et s'adapter à l'imprévu. Je souhaite fournir à chacun des clés pour surfer harmonieusement sa vie.»


Joël de Rosnay

Joël de Rosnay

Joël de Rosnay (né le 12 juin 1937 à l'Île Maurice) est, à l'origine, un biologiste français, d'abord spécialiste des origines du vivant et des nouvelles technologies, puis en systémique et en futurologie (ou prospective). 

Docteur ès Sciences, est Président exécutif de Biotics International et Conseiller de la Présidente d’Universcience (Cité des Sciences et de l’Industrie ; Palais de la Découverte). Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology dans le domaine de la biologie et de l’informatique, il a été successivement Attaché Scientifique auprès de l’Ambassade de France aux États-Unis et Directeur scientifique à la Société Européenne pour le Développement des Entreprises.


Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Les Origines de la vie (1965), Le Macroscope (1975), La Malbouffe (1979), L’Homme symbiotique (1995), La plus belle histoire du monde avec Yves Coppens, Hubert Reeves et Dominique Simonnet (1996), La révolte du Pronétariat (2005). 2020, les scénarios du futur (2007), Et l’Homme créa la vie (2010)

samedi 19 juillet 2014

Le programme Anarchiste - Errico Malatesta (1853-1932)

Nous croyons que la plus grande partie des maux qui affligent les hommes découle de la mauvaise organisation sociale ; et que les hommes, par leur volonté et leur savoir, peuvent les faire disparaître.

La société actuelle est le résultat des luttes séculaires que les hommes se sont livrées entre eux. Ils ont méconnu les avantages qui pouvaient résulter pour tous de la coopération et de la solidarité. Ils ont vu en chacun de leurs prochains (sauf tout au plus les membres de leur famille) un concurrent et un ennemi. Et ils ont cherché à accaparer, chacun pour soi, la plus grande quantité de jouissances possible, sans s’occuper des intérêts d’autrui.

Dans cette lutte, naturellement, les plus forts et les plus chanceux devaient vaincre, et, de différentes manières, exploiter et opprimer les vaincus.

Tant que l’homme ne fut pas capable de produire plus que le strict nécessaire à sa survivance, les vainqueurs ne pouvaient que mettre ne fuite et massacrer les vaincus, et s’emparer des aliments récoltés.
Ensuite – lorsque, avec la découverte de l’élevage et de l’agriculture, un homme sut produire davantage qu’il ne lui fallait pour vivre – les vainqueurs trouvèrent plus commode de réduire les vaincus au servage et de les faire travailler pour eux.

Plus tard, les vainqueurs trouvèrent plus avantageux, plus efficace et plus sûr d’exploiter le travail d’autrui par
un autre système : garder pour soi la propriété exclusive de la terre et de tous les instruments de travail, et accorder une liberté apparente aux déshérités. Ceux-ci n’ayant pas les moyens de vivre, étaient contraints à recourir aux propriétaires et à travailler pour eux, aux conditions qu’ils leur fixaient.

Ainsi peu à peu, à travers un réseau compliqué de luttes de toute sorte, invasions, guerres, rébellions, répressions, concessions faites et reprises, association des vaincus unis pour se défendre, et des vainqueurs pour attaquer, on est arrivé à l’état actuel de la société, où quelques hommes détiennent héréditairement la terre et toutes les richesses sociales, pendant que la grande masse, privée de tout, est frustrée et opprimée par une poignée de propriétaires.

De ceci dépend l’état de misère où se trouvent généralement les travailleurs, et tous les maux qui en découlent; ignorance, crime, prostitution, dépérissement physique, abjection morale, mort prématurée. D’où la constitution d’une classe spéciale (le gouvernement) qui, pourvue des moyens matériels de répression, a pour mission de légaliser et de défendre les propriétaires contre les revendications des prolétaires. Elle se sert ensuite de la force qu’elle possède, pour s’arroger des privilèges et soumettre, si elle le peut, à sa suprématie même la classe des propriétaires.

D’où la formation d’une autre classe spéciale (le clergé) qui par une série de fables sur la volonté de dieu, sur la vie future, etc… cherche à amener les opprimés à supporter docilement l’oppresseur et qui, tout comme le gouvernement, sert les intérêts des propriétaires mais aussi les siens propres. D’où la formation d’une science officielle qui est, en tout ce qui peut servir les intérêts des dominateurs, la négation de la science véritable. D’où l’esprit patriotique, les haines de races, les guerres et les paix armées, plus désastreuses encore, peut-être, que les guerres elles-mêmes. D’où l’amour transformé en marché ignoble. D’où la haine plus ou moins larvée, la rivalité, la défiance, l’incertitude et la peur entre les êtres humains.

Nous voulons changer radicalement un tel état de choses. Et puisque tous ces maux dérivent de la recherche du bien-être poursuivie par chacun pour soi et contre tous, nous voulons leur donner une solution en remplaçant la haine par l’amour, la concurrence par la solidarité, la recherche exclusive du bien-être par la coopération, l’oppression par la liberté, le mensonge religieux et pseudo-scientifique par la vérité.

Par conséquent :

1) Abolition de la propriété privée de la terre, des matières premières et des instruments de travail – pour que personnes n’ait le moyen de vivre en exploitant le travail d’autrui, – et que tous, assurés des moyens de produire et de vivre, soient véritablement indépendants et puissent s’associer librement les uns les autres, dans l’intérêt commun et conformément à leurs affinités personnelles.

2) Abolition du gouvernement et de tout pourvoir qui fasse la loi pour l’imposer aux autres : donc abolition des monarchies, républiques, parlements, armées, polices, magistratures et de toute institution ayant des moyens coercitifs.

3) Organisation de la vie sociale au moyen des associations libres, et des fédérations de producteurs et consommateurs, créées et modifiées selon la volonté des membres, guidées par la science et l’expérience, et dégagées de toute obligation qui ne dériverait pas des nécessités naturelles, auxquelles chacun se soumet volontiers, lorsqu’il en a reconnu le caractère inéluctable.

4) Garantie des moyens de vie, de développement, de bien-être aux enfants et à tous ceux qui sont incapables de pourvoir à leur existence.

5) Guerre aux religions, et à tous les mensonges, même s’ils se cachent sous le manteau de la science. Instruction scientifique pour tous, jusqu’au degrés les plus élevés.

6) Guerre au patriotisme. Abolition des frontières, fraternité entre tous les peuples.

7) Reconstruction de la famille, de telle manière qu’elle résulte de la pratique de l’amour, libre de toute chaîne légale, de toute oppression économique ou physique, de tout préjugé religieux.

Tel est notre idéal.


Extrait de "Le programme Anarchiste"
Errico Malatesta (1853-1932), propagandiste et révolutionnaire anarchiste communiste.



Errico Malatesta (1853-1932)
Errico Malatesta fut chargé par la Commission de Correspondance de l’Union Anarchiste Italienne (U.A.I.) de rédiger une "Déclaration de Principes", tâche qu’il accepta. Au congrès de Bologne de l’U.A.I. (1 au 4 juillet 1920), le texte qu’il avait rédigé, Le Programme Anarchiste, fut entièrement accepté par le congrès et publié à Milan la même année. Il faut noter qu’il ne s’agit pas en 1920 d’un texte absolument original. En effet Malatesta s’est inspiré d’un programme qu’il avait publié en 1899 à Paterson, aux États Unis, dans différents numéros de La Question Sociale, texte qui fut repris en brochure par le groupe "L’Avenir" à New London en 1903, puis de nouveau en 1905 sous le titre de Notre programme.

Le texte fut traduit en plusieurs langues (espagnol, portugais, chinois, anglais, français, etc.), généralement sous le titre de Programme Anarchiste, et jouit de nombreuses rééditions depuis.

dimanche 12 mai 2013

Déclaration pour une éthique planétaire


Pour la première fois dans l'histoire religieuse paraît un Déclaration d'éthique planétaire qui propose non pas un consensus interreligieux réduit au minimum, mais une reconnaissance des normes indispensables et des valeurs universelles.

Sans cette reconnaissance, un « ordre mondial durable » serait rendu impossible. La « Déclaration pour une éthique planétaire » a été adoptée par des représentants des religions du monde entier au cours d'une assemblée du « Parlement des religions du monde » (Chicago, sept. 1993).


Déclaration pour une éthique planétaire

Introduction
  
Cette introduction a été composée à Chicago par le « Conseil » du Parlement des religions du monde, à partir de la déclaration rédigée à Tübingen et présentée sous le titre « Les principes d’une éthique planétaire ». Elle constitue un résumé de la déclaration en vue d’une large diffusion par les médias. 

Le monde est à l’agonie, agonie à ce point généralisée et dramatique que nous nous sentons pressés d’en indiquer les diverses manifestations afin de mettre en lumière la gravité de notre préoccupation. 
La paix nous échappe ; la destruction de la planète se poursuit ; des gens vivent dans la peur de leurs voisins ; des hommes et des femmes se sont opposés les uns aux autres ; des enfants meurent! 
Cette situation est abominable! 
Nous condamnons l’abus de l’écosystème de notre planète. 
Nous condamnons la pauvreté qui étouffe les chances de vie ; la famine qui affaiblit les forces physiques ; les inégalités économiques qui menacent tant de familles. 
Nous condamnons le désordre social qui règne dans nos pays ; le mépris de la justice qui refoule des citoyens dans la marginalité ; l’anarchie qui s’installe dans nos collectivités ; et la violence qui frappe des enfants d’une mort absurde. Nous condamnons en particulier l’agressivité et la haine semées au nom de la religion. 
Or, cette agonie n’est pas une fatalité. 
Elle n’est pas une fatalité parce que la base d’une éthique existe déjà. Cette éthique offre la possibilité d’un meilleur ordre individuel et mondial : elle arrache les individus au désespoir et protège nos sociétés du chaos. 
Nous sommes des hommes et des femmes qui embrassent les commandements et la pratique des religions du monde. 

Nous affirmons que ces religions partagent dans leurs enseignements un noyau commun de valeurs essentielles qui constituent le fondement d’une éthique planétaire. 
Nous affirmons que cette vérité est déjà reconnue, mais il reste encore à la vivre dans nos cœurs et dans nos actes. 
Nous affirmons qu’une règle irrévocable et inconditionnelle existe dans tous les domaines de la vie, pour les familles et les collectivités, les diverses ethnies, nations et religions. Depuis les temps anciens les religions du monde enseignent des lignes directrices pour le comportement des humains, lesquelles sont la condition d’un ordre mondial durable. 


Nous le déclarons : 

Nous vivons toutes et tous en étroite interdépendance. Chacun et chacune d’entre nous dépend du bien-être de l’ensemble. C’est pourquoi nous avons du respect pour tous les êtres vivants, les hu-mains, les animaux et les plantes ; nous nous préoccupons de la sauvegarde de la planète, de l’air, de l’eau et du sol. 
Chacun et chacune de nous est personnellement responsable de tous ses actes. Toutes nos décisions, nos actions et nos omissions sont lourdes de conséquences. 
Nous devons traiter les autres comme nous souhaitons être traités par eux. Nous nous engageons à respecter, sans aucune exception, la vie, la dignité, l’individualité et la diversité d’autrui, de sorte que chaque personne sera ainsi traitée humainement. Il nous faut manifester une attitude patiente et accueillante. Nous devons être capables de pardonner : pour cela nous devons apprendre les leçons du passé, sans pour autant rester prisonniers des mémoires de haine. Dans la mesure où nous ouvrons nos cœurs les uns aux autres, il nous faut abandonner nos querelles mesquines en faveur de la communauté mondiale et mettre ainsi en pratique une culture de solidarité et de relations mutuelles. 

Nous considérons l’humanité toute entière comme notre famille. Nous devons faire des efforts pour nous montrer amicaux et généreux. Nous ne devons pas nous replier sur nous-mêmes ; il nous faut au contraire nous mettre au service des autres et ne jamais oublier les enfants, les personnes âgées, les pauvres, les malades, les handicapés, les réfugiés et les personnes solitaires. Personne ne doit jamais être considéré ou traité comme un citoyen de seconde zone, ni exploité de quelque manière que ce soit. Un partenariat équitable doit caractériser la relation entre l’homme et la femme. Tout comportement sexuel immoral doit être banni. Il nous faut renoncer à toute forme de domination et d’abus. 

Nous nous engageons à bâtir une culture de non-violence, de respect, de justice et de paix. Nous refusons d’opprimer, de blesser, de torturer ou de tuer aucun être humain et nous renonçons à utiliser la violence comme moyen de résolution de conflits. 

Nous devons faire des efforts afin d’instaurer un ordre social et économique juste, au sein duquel chacun jouisse des mêmes chances de développer tout son potentiel humain. Il nous faut parler et agir vrai et avec sympathie, dans une relation ouverte et franche avec tous, rejetant les préjugés et évitant toute manifestation de haine. Nous ne commettrons pas de vol. Au contraire, il nous faut surmonter la quête de pouvoir ou de prestige, la soif d’argent et le consumérisme afin de bâtir un monde de justice et de paix. 

Il est illusoire de vouloir rendre cette planète meilleure, sans changer d’abord la conscience des individus. Nous nous engageons dès lors à élargir notre capacité de perception, en acceptant pour notre esprit une discipline de méditation, de prière ou de pensée positive. Si nous n’acceptons pas des risques et des sacrifices, notre condition actuelle ne changera pas en profondeur. C’est pourquoi nous nous engageons à vivre selon cette éthique planétaire, dans la compréhension mutuelle, selon des modes de vie propres à promouvoir le bienêtre de la société, la paix et le respect de la nature. 

Nous invitons tous les êtres humains, croyants ou non, à prendre le même engagement.
  

Principes d’une éthique planétaire
  
Notre monde traverse une crise fondamentale : une crise de l’économie, de l’écologie et de la politique mondiales. Partout on déplore l’absence d’une grande vision, l’accumulation de problèmes irrésolus et la paralysie de la politique gérée par des politiciens médiocres qui sont le plus souvent insuffisamment préoccupés du bien commun et manquent d’intelligence et de prospective. Pour relever les défis nouveaux, on ne propose que trop de réponses surannées. 
Sur notre planète, des centaines de millions d’êtres humains souffrent chaque jour davantage du chômage, de la pauvreté et de la destruction de la famille. L’espoir d’une paix durable entre les peuples s’estompe une fois de plus. Il existe des tensions entre les sexes et les générations. Des enfants meurent, tuent ou sont tués. De plus en plus nombreux se comptent les Etats secoués par des affaires de corruption politique ou économique. La cohabitation pacifique devient chaque jour plus difficile dans nos villes, à cause des conflits sociaux, raciaux et ethniques, de la drogue, du crime organisé et même de l’anarchie. Même des voisins vivent souvent dans la peur l’un de l’autre. Notre planète est constamment livrée au pillage sauvage. Elle est menacée de l’effondrement de son écosystème. 
Nous voyons toujours à nouveau des chefs religieux et leurs adeptes attiser l’agression, le fanatisme, la haine et la xénophobie ; ils vont jusqu’à inspirer et justifier des conflits violents et sanglants. On abuse souvent de la religion comme simple instrument de pouvoir politique et on l’exploite à des fins guerrières. Tout cela nous dégoûte. 
Nous dénonçons toutes ces abominations et nous proclamons que cela ne doit pas être. Les enseignements des religions du monde véhiculent d’ores et déjà une éthique qui pourrait contrer la détresse qui règne dans le monde. Bien sûr, cette éthique ne propose pas de solution immédiate à tous les problèmes gigantesques de la planète ; mais elle nous offre l’assise morale d’un meilleur ordre individuel et collectif : une vision propre à arracher les hommes et les femmes au désespoir ; une éthique capable aussi de protéger nos sociétés du chaos qui les menace. 

Nous sommes des hommes et des femmes qui embrassent les commandements et la pratique des religions du monde. Nous affirmons qu’un consensus existe déjà parmi les religions, susceptible de fonder une éthique planétaire : un consensus minimal concernant des valeurs contraignantes, des normes irrévocables et des attitudes morales essentielles. 
  
I. Pas de nouvel ordre mondial sans une éthique planétaire
  
Hommes et femmes de religions et de régions diverses de cette planète, nous nous adressons donc à tous les humains, religieux ou non. Nous voulons exprimer notre conviction commune : 
• Tous, nous portons la responsabilité d’un meilleur ordre mondial.
• Il est absolument nécessaire que nous nous engagions au service des droits hu-mains, de la liberté, de la justice, de la paix et de la sauvegarde de la planète. 
• La diversité de nos traditions religieuses et culturelles ne saurait nous empêcher de nous dresser ensemble activement contre toute forme d’inhumanité et de promouvoir plus d’humanité. 
• Les principes énoncés dans cette déclaration peuvent être affirmés par tous les êtres humains qui sont animés d’une éthique, qu’elle soit basée sur une religion ou non. 
• En raison même de notre orientation religieuse et spirituelle, nous fondons notre existence sur une réalité ultime dans laquelle, dans la confiance, la prière ou la méditation, à haute voix ou dans le silence, nous puisons force et espoir. Nous avons dès lors une responsabilité particulière pour le bienêtre de l’humanité tout entière et pour la planète Terre. Nous ne nous considérons pas meilleurs que les autres, mais nous avons confiance que l’antique sagesse de nos religions saura baliser aussi les chemins de l’avenir. 

Après deux guerres mondiales et la guerre froide, après l’écroulement du fascisme et du nazisme, l’ébranlement du communisme et du colonialisme, l’humanité est entrée dans une nouvelle ère de son histoire. Nous posséderions aujourd’hui assez de ressources économiques, culturelles et spirituelles pour promouvoir un meilleur ordre mondial. Pourtant d’anciennes et récentes tensions ethniques, nationales, sociales, économiques et religieuses compromettent la construction pacifique d’un mon-de meilleur. Notre temps connaît des progrès scientifiques et techniques inouïs. Mais les faits sont là : à l’échelon de la planète, la pauvreté, la faim, la mortalité enfantine, le chômage, la misère et la destruction de la nature ne diminuent pas, mais s’aggravent. La ruine économique menace beaucoup de peuples, et parallèlement se défait le tissu social, se profilent la marginalisation politique, la catastrophe écologique et l’écroulement de la nation. 

La situation du monde étant si dramatique, l’humanité a besoin d’une vision de cohabitation pacifique des peuples et de l’exercice de la responsabilité commune des groupes ethniques et éthiques et des religions pour la planète Terre. Une vision repose sur des espoirs, des objectifs, des idéaux, des critères, lesquels, un peu partout dans le monde, ont malheureusement tendance à nous échapper de plus en plus. Pourtant, nous sommes convaincus que c’est précisément la responsabilité des religions, en dépit de leurs abus et de leurs défaillances si fréquentes au cours de l’histoire, de démontrer que ces espoirs, ces idéaux et ces critères peuvent être sauvegardés, fondés et réalisés. Cela vaut plus spécialement pour les Etats modernes : des conditions sont nécessaires afin de garantir la liberté de conscience et de religion, mais ces libertés seules ne sauraient remplacer les valeurs contraignantes, les convictions et les normes qui valent pour tout un chacun, quels que soient l’origine sociale, le sexe, la couleur de la peau, la langue ou la religion. 

Nous sommes convaincus que l’humanité sur notre planète forme une seule famille. Pour cette raison nous rappelons la Déclaration universelle des droits humains, proclamée par les Nations Unies en 1948. Ce que ce texte a solennellement proclamé au plan du droit, nous voulons ici le confirmer et l’approfondir au niveau de l’éthique : la pleine réalisation de la dignité intrinsèque de la personne humaine, sa liberté inaliénable, le principe de l’égalité de tous les êtres hu-mains, la solidarité indispensable et l’interdépendance de tous. 

A travers nos expériences personnelles et l’histoire douloureuse de notre planète nous avons appris : 
• un meilleur ordre mondial ne peut se construire ni être imposé par des lois, des ordonnances ou des conventions seules ; 
• la réalisation de la paix, de la justice et de la sauvegarde de la planète dépend de personnes disposées à faire valoir le droit ; 
• l’engagement en faveur des droits et libertés suppose la conscience des responsabilités et devoirs ; il faut, par conséquent, toucher la tête et le cœur des personnes ; 
• sans moralité, les droits risquent de ne pas durer. Il n’y aura donc pas de nouvel ordre mondial sans une éthique planétaire. 

Par éthique planétaire nous n’entendons ni une nouvelle idéologie ni une religion mondiale unitaire au-delà de toutes les religions existantes ; moins encore la domination d’une religion sur les autres. Ethique planétaire signifie pour nous le consensus fondamental par rapport aux valeurs contraignantes, aux critères irrévocables et aux attitudes essentielles de la personne. Sans un tel consensus éthique radical, chaque communauté court tôt ou tard le risque du chaos ou de la dictature, et les individus sombrent dans le désespoir.
  
II. Une exigence fondamentale : que toute personne humaine soit traitée humainement
  
Nous sommes tous et toutes faillibles, im-parfaits, marqués par nos limites et nos carences. Nous connaissons la réalité du mal. C’est précisément pourquoi, soucieux du bien-être planétaire, nous nous sentons obligés d’expliciter les éléments fondamentaux d’une éthique planétaire, tant pour les individus que pour les collectivités et les organisations, pour les Etats comme pour les religions elles-mêmes. En effet, nous sommes convaincus que nos traditions religieuses et éthiques, dont certaines remontent à plusieurs millénaires, véhiculent une éthique accessible et viable pour toutes les personnes de bonne volonté, croyantes ou non. 

En même temps nous nous rendons parfaitement compte que les critères qui permettent de distinguer ce qui sert l’être humain de ce qui peut lui nuire, ce qui est juste de ce qui est injuste et le bien du mal, varient selon les différentes traditions religieuses et éthiques. Il ne s’agit pas d’estomper ou de gommer les caractéristiques propres, et souvent profondes, de chaque religion particulière. Elles ne doivent pourtant pas nous empêcher de proclamer bien haut ce que nous partageons et affirmons déjà en raison de nos fondements religieux et éthiques respectifs. 

Il nous paraît clair aussi que les religions ne sont pas à même de résoudre les problèmes écologiques, économiques, politiques et sociaux de la planète. Au moins peuventelles obtenir ce que les plans économiques, les programmes politiques et les régulations légales sont incapables de réaliser seuls : la modification des attitudes intimes et des mentalités, c’est-à-dire le changement du « cœur » des êtres humains et leur conversion qui les amènera à quitter le mauvais chemin pour suivre une nouvelle orientation de vie. Sans aucun doute, l’humanité a besoin de réformes sociales et écologiques ; mais elle demande avec non moins d’urgence un renouvellement spirituel. En raison de notre propre orientation religieuse et spirituelle, nous nous consacrerons particulièrement à cette tâche, conscients du fait que les énergies spirituelles des religions peuvent précisément offrir la confiance fondamentale, l’horizon de sens, les critères ultimes et une patrie spirituelle. Cependant, les religions ne seront crédibles que pour autant qu’elles renoncent à tout conflit dont elles seraient elles-mêmes la source ; c’est-à-dire dans la mesure où, au contraire, elles abandonnent toute présomption, méfiance, préjugés et stéréotypes hostiles, et manifestent du respect pour les traditions, les sanctuaires, les fêtes et les rites des autres croyants.

Aujourd’hui comme par le passé, partout sur la planète des êtres humains sont encore traités de façon inhumaine. Ils sont privés de leurs chances de vie et de leur liberté ; leurs droits humains sont foulés aux pieds et leur dignité n’est pas respectée. Mais la force n’est pas le droit! Face à tout comportement inhumain, nos convictions religieuses et éthiques exigent que toute personne humaine soit traitée humainement! 

Qu’est-ce à dire? Sans considérations d’âge, de sexe, de race, de couleur de peau, d’aptitude physique ou mentale, de langue, de religion, d’orientation politique, d’origine nationale ou sociale – toute personne humaine possède une dignité inaliénable et inviolable. Tous sont donc tenus, les individus comme les Etats, de respecter et de protéger cette dignité. En matière économique ou politique, dans les médias, les instituts de recherche et les entreprises industrielles, l’être humain sera toujours considéré comme le sujet de droits et comme une fin en soi, jamais comme un simple moyen ou un objet au service du commerce et de l’industrie. Personne n’est jamais « au-delà du bien et du mal » : ni l’individu, ni la classe sociale, ni le groupe d’intérêt, ni le cartel, ni l’appareil policier, ni l’armée, ni l’Etat. Au contraire, douée qu’elle est de raison et de conscience, toute personne humaine est obligée de se comporter humainement, jamais inhumainement : faire le bien et éviter de faire le mal! 

Notre déclaration veut expliciter le sens concret de cette exigence. Nous entendons rappeler des normes éthiques irrévocables et absolues. Ces normes ne devraient ni entraver ni enchaîner les personnes, mais plutôt les aider dans leur recherche afin qu’elles puissent retrouver et réaliser de nouveau les valeurs, l’orientation et le sens de leurs vies.

Un principe s’est maintenu depuis des millénaires dans beaucoup de traditions religieuses et éthiques de l’humanité ; c’est la « règle d’or » : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Ou, exprimée de façon positive : Agis à l’égard des autres comme tu souhaites qu’on agisse à ton égard! Cela devrait être la norme irrévocable et absolue dans tous les domaines de la vie, pour les familles et les collectivités, les ethnies, nations et religions.

Les égoïsmes de toute sorte, individuels ou collectifs, sont à rejeter, qu’ils apparaissent sous forme de préjugés de classe, de racisme, de nationalisme ou de sexisme. Nous les condamnons, car ils forment un obstacle qui empêche les êtres humains d’être authentiquement humains. L’affirmation ou la réalisation de soi sont parfaitement légitimes – tant qu’elles ne sont pas séparées de la responsabilité vis-à-vis de soi et du monde, c’est-à-dire de la responsabilité pour le prochain et pour la planète Terre. 

Ce principe contient des critères très concrets auxquels nous devons rester fidèles. Il en découle quatre très anciennes lignes directrices qui se retrouvent dans la plupart des religions.
  

III. Quatre directives irrévocables
   
I. L’engagement en faveur d’une culture de la non-violence et du respect de la vie
  
Dans toutes les régions et dans toutes les religions, d’innombrables personnes font des efforts pour mener une vie qui, loin d’être guidée par l’égoïsme, s’investit au contraire au bénéfice du prochain et de l’environnement. Et pourtant le monde d’aujourd’hui est encore plein de haine, d’envie, de jalousie et de violence : non seulement entre les individus, mais encore entre les groupes sociaux et ethniques, les classes, les cultures, les nations et les religions. La violence, le commerce de la drogue, le crime organisé, qui se servent souvent des moyens techniques les plus modernes, connaissent une extension planétaire. En de nombreuses régions, c’est encore la terreur « d’en haut » qui règne ; des dictateurs agressent leur propre peuple et la violence institutionnalisée est largement répandue. Dans certains pays, bien que la loi y prétende protéger les libertés individuelles, des prisonniers sont torturés, des hommes et des femmes mutilés, des otages tués. 

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu ne tueras pas! Ou, dans sa version positive : respecte la vie! Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : tout être humain a droit à la vie, à l’intégrité corporelle et au libre épanouissement de sa personne, tant qu’il ne lèse pas les droits d’autrui. Personne n’a le droit de torturer physiquement ou psychiquement, de blesser, a fortiori de tuer un autre être humain. Aucun peuple, aucun Etat, aucune race, aucune religion n’a le droit de discriminer, de « nettoyer », d’exiler ou de liquider une minorité qui pense ou croit autrement. 

B. Sans doute, des conflits vont toujours surgir là où des humains coexistent. Mais de tels conflits devraient être résolus de manière non violente, dans un cadre légal imprégné de justice. Cela vaut pour les individus comme pour les Etats. Les dirigeants politiques doivent observer les prescriptions du droit et rechercher autant que possible des solutions non violentes et pacifiques. Ils devraient s’engager dans ce sens aussi dans le cadre d’un ordre international de paix qui a lui-même besoin d’être protégé et défendu contre des acteurs de violence. L’armement est la mauvaise voie ; le désarmement est le commandement de l’heure qu’il est. Il faut être lucide : il n’y aura pas de survie pour l’humanité sans paix mondiale! 

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école que la violence ne peut être un moyen de résoudre des conflits avec autrui. C’est ainsi seulement qu’on pourra créer une culture de la non-violence.

D. La personne humaine est infiniment précieuse : elle doit être absolument protégée. Mais les animaux et les plantes, qui partagent avec nous cette planète, méritent eux aussi protection, égards et sollicitude. L’exploitation effrénée des fondements naturels de la vie, la destruction sauvage de la biosphère et la militarisation du cosmos sont des méfaits. Comme êtres humains, attentifs surtout aux générations à venir, nous portons une responsabilité particulière pour la planète Terre et le cosmos tout entier, air, eau et sol. Nous sommes tous ensemble tissés dans la trame de ce cosmos, en étroite dépendance réciproque. Chacun de nous dépend du bien-être de l’ensemble. Il s’ensuit que ce n’est pas la domination de l’être humain sur la nature et le cosmos qu’il faut promouvoir, mais plutôt sa communion avec la nature et le cosmos. 

E. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain revient à se montrer plein d’égard pour les autres et prêt à les servir, tant dans la vie privée que dans la vie publique. Nous ne devrions jamais être irresponsables ou brutaux. Chaque peuple, chaque culture, chaque religion doit manifester de la tolérance, du respect, et même de l’estime pour les autres peuples, cultures ou religions. Culturelles, ethniques ou religieuses, les minorités ont droit à la protection et au soutien.
  
2. L’engagement en faveur d’une culture de la solidarité et d’un ordre économique juste
  
Dans toutes les régions et toutes les religions, d’innombrables personnes s’efforcent de mener une vie dans la solidarité mutuelle et de travailler dans la fidélité à ce que leur profession leur demande. Pourtant le monde d’aujourd’hui est encore plein de famine, de pauvreté et de misère. Les individus ne sont pas seuls responsables de cette situation. Très souvent la faute vient des structures injustes de nos sociétés : des millions d’êtres humains sont sans travail ; des millions de travailleurs sont exploités par un travail mal payé, poussés dans la marginalité, privés de toute perspective d’avenir. Dans beaucoup de pays, des disparités immenses existent entre les pauvres et les riches, entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui en sont exclus. Dans notre mon-de, le capitalisme débridé et le socialisme totalitaire ont miné, voire détruit beaucoup de valeurs éthiques et spirituelles : une mentalité matérialiste est à l’origine de la soif illimitée du profit et la cupidité se répand sans frein. On exige de plus en plus des ressources de la collectivité sans pour autant obliger les individus à contribuer davantage. Aussi bien dans les pays en développement que dans les pays industrialisés, le cancer de la corruption a envahi la société.

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu ne voleras pas! Ou, dans sa version positive : agis avec droiture et honnêteté. Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : personne n’a le droit de voler ou d’attenter, de quelque manière que ce soit, à la propriété d’une personne ou de la collectivité. Inversément, personne n’a le droit de gérer ses biens sans égard pour les besoins de la société et de la planète.

B. Dans des conditions d’extrême pauvreté, des sentiments d’impuissance et de désespoir se répandent : pour survivre, on en vient alors fréquemment à voler. L’accumulation sauvage de puissance et de richesse déclenche fatalement chez les défavorisés et les marginaux des réactions d’envie ou de ressentiment, voire de haine meurtrière et de révolte. On entre alors dans une spirale de violence. Il faut être lucide : il ne peut y avoir de paix mondiale sans justice mondiale.

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école que la propriété, si modeste soit-elle, implique des devoirs. Dans son usage, il faut aussi penser au bien commun. C’est ainsi seulement que l’on bâtira un ordre économique juste.

D. S’il s’agit d’améliorer le sort des milliards de pauvres sur la planète, et notamment des femmes et des enfants, il faut restructurer l’économie mondiale dans le sens de plus de justice. Pour indispensable qu’ils soient, les projets d’aide ponctuelle et la bienfaisance des individus isolés ne peuvent suffire. Il faut la participation de tous les Etats et l’autorité des organisations internationales pour bâtir des institutions économiques justes. 

Les problèmes de la dette et de la pauvreté du « Deuxième Monde » en voie de dissolution – et plus encore du « Tiers Monde » – doivent trouver une solution acceptable pour toutes les parties. Les conflits d’intérêt seront sans doute inévitables. Dans les pays développés, il faut distinguer entre consommation nécessaire et consommation effrénée, entre usage social et non social de la propriété, entre utilisation justifiée et non justifiée des ressources naturelles, et entre une économie de marché tournée exclusivement vers le profit et sa version sociale et écologique. Les pays en voie de développement sont eux aussi appelés à faire cet exercice de conscientisation. 

Là où les gouvernants répriment les gouvernés, où les institutions menacent les personnes, où le pouvoir opprime le droit, nous avons l’obligation de résister, si possible dans la non-violence.

E. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain se traduit donc comme suit : 
• Nous devons mettre le pouvoir économique et politique au service de l’humanité au lieu d’en abuser dans une lutte sauvage pour la domination ; il nous faut cultiver l’esprit de compassion pour ceux qui souffrent et développer une sollicitude particulière pour les pauvres, les handicapés, les personnes âgées, les réfugiés et les solitaires ; 
• nous devons cultiver le respect mutuel afin d’aboutir à un équilibre raisonnable des intérêts, au lieu du souci exclusif du pouvoir illimité et de la compétition acharnée ; 
• nous devons valoriser le sens de la mesure et de la modestie plutôt que la soif inassouvie de l’argent, du prestige et de la consommation. En effet, en cédant à ses désirs inassouvis, l’être humain perd son âme, sa liberté, sa sérénité et sa paix intérieure, cela précisément qui constitue son humanité. 
  
3. L’engagement en faveur d’une culture de la tolérance et d’une vie véridique
  
Dans toutes les régions et dans toutes les religions d’innombrables personnes s’efforcent de mener une vie dans la loyauté et la vérité. Et pourtant, le monde d’aujourd’hui est encore plein de mensonges et de tromperies, d’escroqueries et d’hypocrisie, d’idéologies et de démagogie : 
• Il est des politiciens et des hommes d’affaires qui se servent du mensonge comme instrument sur la voie du succès ; 
• il est des médias qui remplacent le reportage objectif par la propagande idéologique, ou l’information par la désinformation, la simple vérité loyalement exposée par un cynique intérêt commercial ;
• il est des scientifiques et des chercheurs qui se font les otages de programmes idéologiques ou politiques, ou de groupes dirigés par l’intérêt économique, dont on peut questionner la moralité, ou qui justifient des recherches lésant des valeurs éthiques fondamentales ; 
• il est des représentants religieux qui accordent une valeur moindre aux autres croyances et qui prêchent le fanatisme et l’intolérance au lieu du respect et de la compréhension mutuelle. 

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu ne mentiras pas! Ou, dans sa version positive : parle et agis de bonne foi! Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : il n’est pas d’être humain, ni d’institution, ni d’Etat, ni d’Eglise ou de communauté religieuse qui puisse s’arroger le droit de proférer des mensonges. 

B. Cela vaut en particulier : 
• Pour celles et ceux qui travaillent dans les médias : nous leur confions la liberté d’information au service de la vérité et ainsi nous leur accordons une fonction de surveillance. Ils ne sont pas placés au-dessus de la morale mais ont l’obligation de respecter la dignité des personnes, les droits humains et les valeurs essentielles ; ils doivent être guidés par le souci de l’objectivité et du tact. Ils n’ont pas le droit de faire intrusion dans la vie privée des individus, de manipuler l’opinion publique ou de déformer la vérité ; 
• pour les artistes, les écrivains et les scientifiques : nous leur confions la liberté artistique et académique. Ils ne sont pourtant jamais exempts des normes éthiques générales mais doivent servir la vérité ; 
• pour les dirigeants des pays, les politiciens et les partis politiques : nous leur confions notre propre liberté. Quand ils mentent ouvertement en face de leurs peuples, quand ils manipulent la vérité, quand ils cèdent à la corruption ou mènent une politique de puissance pure et dure, leur crédibilité est ruinée ; ils méritent de perdre leur mandat et d’être abandonnés par leurs électeurs. A l’inverse, les hommes et femmes politiques qui ont le courage de parler toujours vrai doivent être soutenus par l’opinion publique ; 
• pour les représentants des religions enfin : quand ils répandent des préjugés ou attisent la haine et l’hostilité contre des croyants d’autres religions, ou quand ils incitent même à des guerres de religion ou les justifient, ces personnes méritent d’être condamnées par l’humanité et d’être rejetées par leurs coreligionnaires.

Il faut être lucide : il n’y aura pas de justice mondiale sans droiture et loyauté entre les êtres humains!

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école comment penser, parler et agir vrai. Ils ont droit à l’information nécessaire et à l’éducation, afin de pouvoir faire les choix décisifs qui vont façonner leur vie. Sans une orientation éthique de base, on ne dispose guère de moyens pour distinguer l’essentiel de l’accessoire. Dans le flot quotidien de l’information, les critères éthiques aident à discerner quand des opinions personnelles sont présentées comme des faits, des intérêts camouflés, des tendances exagérées et des faits déformés. 

D. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain se traduit comme suit : 
• Nous ne devons pas confondre la liberté avec l’arbitraire ou le pluralisme avec l’indifférence par rapport à la vérité ; 
• nous devons cultiver la vérité dans toutes nos relations au lieu de vivre dans la malhonnêteté, la ruse ou l’opportunisme ;
• nous devons constamment chercher la vérité et la sincérité incorruptibles au lieu de répandre des demi-vérités idéologiques ou partisanes ; 
• nous devons avoir le courage de servir la vérité et rester constants et fiables au lieu d’accommoder nos vies de façon opportuniste.
   
4. L’engagement en faveur d’une culture de l’égalité des droits et du partenariat entre les sexes
  
Dans toutes les régions et dans toutes les religions, d’innombrables personnes s’efforcent de mener une vie dans l’esprit du partenariat entre l’homme et la femme et d’un comportement responsable en matière d’amour, de sexualité et de famille. Et pourtant le monde d’aujourd’hui est encore plein de formes condamnables d’une mentalité patriarcale, de la domination d’un sexe sur l’autre, de l’exploitation de la femme, de l’abus sexuel de l’enfant ou de la prostitution sous la contrainte. Il n’est pas rare, surtout dans les pays moins développés, que les différences sociales aboutissent à une situation où les femmes et même les enfants cherchent dans la prostitution l’indispensable moyen d’assurer leur survie.

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu n’auras pas de relations sexuelles illicites! Ou, dans sa version positive : respectez-vous et aimez-vous les uns les autres! Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : Personne n’a le droit de réduire l’autre au rôle de simple instrument au service de sa sexualité, de l’engager ou de le maintenir dans une situation de dépendance sexuelle.

B. Nous condamnons l’exploitation et la discrimination sexuelles comme des formes parmi les plus graves de dégradation de la personne humaine. Partout où la domination d’un sexe sur l’autre est proclamée et où l’exploitation sexuelle est tolérée – fût-ce au nom de motifs religieux –, partout où la prostitution est favorisée ou l’enfant abusé, il faut résister. Il faut être lucide : il ne peut y avoir d’humanité authentique sans une vie commune respectueuse des partenaires!

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école que la sexualité n’a rien de négatif et destructeur ; elle n’est pas une occasion d’exploitation, mais au contraire une puissance créatrice et constructive. Sa fonction est d’affirmer la vie et de constituer une communauté ; elle ne peut s’épanouir qu’en s’exerçant dans la responsabilité et l’attention au bonheur du partenaire.

D. La relation entre l’homme et la femme ne sera pas caractérisée par la mise sous tutelle ou l’exploitation de l’autre ; c’est au contraire l’amour, le partenariat et la fiabilité qui doivent l’inspirer. Le sentiment de plénitude humaine ne saurait être confondu avec le plaisir sexuel. La sexualité doit être l’expression et la confirmation d’une relation amoureuse vécue par des partenaires égaux.

Plusieurs traditions religieuses connaissent aussi l’idéal de libre renoncement à l’épanouissement complet de la sexualité. 
Pareil renoncement peut lui aussi exprimer l’identité de la personne et conférer une plénitude de sens.

E. Malgré la diversité de ses expressions culturelles et religieuses, l’institution sociale du mariage est caractérisée par l’amour, la fidélité et la permanence. Elle prétend et doit garantir à l’homme, à la femme et aux enfants protection et soutien mutuel et leur assurer leurs droits. Dans tous les pays et dans toutes les cultures, il y a lieu de promouvoir les conditions économiques et sociales qui permettent une existence digne du couple marié et de la famille, en particulier pour les personnes âgées. Les enfants ont droit à l’éducation. Les parents ne devraient pas exploiter leurs enfants, ni les enfants leurs parents. Leur relation doit être marquée plutôt d’estime, de respect et de prévenance réciproques.

F. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain se traduit comme suit : 
• Nous avons besoin de respect mutuel, de partenariat et de compréhension au lieu de la domination patriarcale ou de la relation dégradante, qui sont des manifestations de violence et provoquent souvent de la violence en retour ; 
• nous avons besoin d’attention mutuelle, de tolérance, d’une disposition à la réconciliation, d’amour au lieu de toutes les formes de désir de possession ou d’exploitation sexuelle. 

Ne peut être pratiqué à l’échelon des nations et des religions que ce qui est déjà concrètement vécu dans le cadre des relations personnelles et familiales.
  
IV. Un changement des consciences
  
Toute l’histoire en témoigne : notre Terre ne peut être transformée à moins qu’intervienne un changement des consciences, au plan des personnes comme de la société. On a pu constater qu’un tel changement est possible dans les domaines de la guerre et de la paix, de l’économie et de l’écologie, qui ont connu des évolutions radicales au cours de ces dernières décennies. Un changement semblable devrait aussi s’opérer dans le domaine de l’éthique et des valeurs. Chaque individu ne jouit pas seulement d’une dignité intrinsèque et de droits inaliénables ; il porte aussi une responsabilité inéluctable pour tout ce qu’il fait ou omet de faire. Toutes nos décisions et nos actions, tout comme nos omissions et nos échecs, entraînent des conséquences.

Aux religions incombe la tâche particulière de garder cet esprit de responsabilité en éveil, de l’approfondir et de le transmettre aux générations à venir. Nous considérons avec réalisme ce que notre consensus a permis d’obtenir ; c’est pourquoi nous insistons sur les points suivants : 

1. Dans nombre de questions particulières controversées (bioéthique, éthique sexuelle, éthique des sciences ou des médias, éthique économique ou politique), un consensus universel est difficile à réaliser. Pourtant, dans l’esprit des principes que nous venons de développer ensemble, des solutions adaptées sont à découvrir, même pour bien des questions controversées.

2. Dans de nombreux domaines, une nouvelle conscience de la responsabilité éthique s’est déjà éveillée. Aussi serionsnous heureux si autant de professions que possible (médecins, scientifiques, économistes, journalistes, politiciens...) se donnaient des codes éthiques, proposant des directives concrètes pour les questions cruciales qui se posent dans leurs domaines respectifs.

3. Nous enjoignons surtout les diverses communautés de croyants de formuler leur éthique spécifique : ce que chaque tradition religieuse peut dire à propos du sens de la vie et de la mort, de la souffrance et du pardon, sur le dévouement désintéressé ou le renoncement nécessaire, sur la compassion et la joie. Tout cela contribuera à approfondir et à préciser l’éthique planétaire déjà visible. 

Nous lançons enfin un appel à tous les habitants de cette planète : notre Terre ne saurait être changée sans un changement des consciences individuelles. Nous nous engagerons sur la voie d’une telle transformation des consciences individuelle et collective, du réveil des énergies spirituelles et de la conversion des cœurs par la réflexion, la méditation, la prière et la pensée positive. Ensemble, nous pouvons déplacer des montagnes! Sans accepter des risques et sans consentir à des sacrifices, on n’obtiendra jamais un changement fondamental de la situation actuelle! C’est pourquoi nous nous engageons en faveur d’une éthique planétaire commune, d’une meilleure compréhension réciproque, de styles de vie favorisant la paix sociale et internationale et respectueux de la nature. 

Nous invitons tous les hommes et toutes les femmes, religieux ou non, à prendre le même engagement!

Les signataires
  
Bahaïsme
Juana Conrad, Jacqueline Delahunt, Dr. Wilma Ellis, Charles Nolley, R. Leilani Smith, Yael Wurmfeld.

Brahma Kumaris
B. K. Jagdish Chander Hassija, B. K. Dadi Prakashmani.

Bouddhisme
Rev. Koshin Ogui, Sensei. Mahayana : Rev. Chung Ok Lee. Theravada : Dr. A. T. Ariyaratne, Preah Maha Ghosananda, Ajahn Phra Maha Surasak Jivanando, Dr. Chatsumarn Kabilsingh, Luang Poh Panyananda, Ven. Achahn Dr. Chuen Phangcham, Ven. Dr. Havanpola Ratanasara, Ven. Dr. Mapalagama Wipulasara Maha Thero. Vajrayana : S. S. le XIVème Dalai Lama. Zen : Prof. Masao Abe, Zen Master Seung Sahn, Rev. Samu Sunim.

Christianisme
Blouke Carus, Dr. Yvonne Delk. Anglican : Rev. Marcus Braybrooke, James Parks Morton. Orthodox : Maria Svolos Gebhard. Protestant : Dr. Thelma Adair, Martti Ahtisaari, Rev. Wesley Ariarajah, Dr. Gerald O. Barney, Dr. Nelvia M. Brady, Dr. David Breed, Rev. John Buchanan, Evêque R. Sheldon Duecker, Prof. Diana L. Eck, Dr. Leon D. Finney, Jr., Dr. James A. Forbes, Jr., Evêque Frederick C. James, Archévêque Mikko Juva, Prof. James Nelson, Dr. David Ramage, Jr., Robert Reneker, Rev. Dr. Syngman Rhee, Rev. Margaret Orr Thomas, Prof. Carl Friedrich v. Weizsäcker, Prof. Henry Wilson, Rev. Addie Wyatt. Catholique-romain : Rev. Thomas A. Baima, Cardinal Joseph Bernardin, Père Pierre- Francois de Bethune, Sœur Joan M. Chatfield MM, Rev. Theodore M. Hesburgh CSC, Abbé Timothy Kelly OSB, Jim Kenney, Prof. Hans Küng, Dolores Leakey, Sœur Joan Monica McGuire OP, Rev. Maximilian Mizzi, Dr. Robert Muller, Rev. Albert Nambiaparambil, Mgr. Placido Rodriguez, Mgr. Willy Romelus, Dorothy Savage, Frère David Steindl-Rast OSB, Frère Wayne Teasdale.

Religions indigènes
H. I. G. Bambi Baaba. Akuapim : Nana Apeadu. Yoruba : S. K. H. Oseijeman Adefunmi I, Baba Metahochi Kofi Zannu. Amerindiens : Archie Mosay, Burton Pretty On Top, Peter V. Catches.

Hindouisme
Dr. M. Aram, Jayashree Athavale-Talwarkar, S. H. Swami Chidananda Saraswati, Swami Chidananda Saraswati Muniji, Swami Dayananda Saraswati, Sadguru Sant Keshavadas, P. V. Krishnayya, Dr. Lakshmi Kumari, Amrish Mahajan, Dr. Krishna Reddy, Prof. V. Madhusudan Reddy, Swami Satchidananda, S. H. Satguru Sivaya Subramuniyaswami, S. H. Dr. Bala Siva Yogindra Maharaj. Vedanta : Pravrajika Amalaprana, Pravrajika Prabuddhaprana, Pravrajika Vivekaprana.

Jaïnisme
Dr. Rashmikant Gardi. Digambar : Narendra P. Jain. Shwetambar : S. H. Shri Atmanandji, Dipchand S. Gardi, S. E. Dr. L. M. Singhvi, S. H. Acharya Sushil Kumarji Maharaj.

Judaïsme
Helen Spector. Conservateur : Prof. Susannah Heschel. Libéral : Rabbi Herbert Bronstein, Norma U. Levitt, Rabbi Herman Schaalman, Dr. Howard A. Sulkin. Orthodoxe : Prof. Ephraim Isaac.

Islam
Tan Sri Dato Seri Ahmad Sarji bin Abdul-Hamid, Dr. Qazi Ashfaq Ahmed, Hamid Ahmed, Mazhar Ahmed, Hon. Louis Farrakhan, Dr. Hamid Abdul Hai, Mohammed A. Hai, Dr. Mohammad Hamidullah, Dr. Aziza al-Hibri, Dr. Asad Husain, Dato Dr. Haji Ismail bin Ibrahim, Dr. Irfan Ahmat Khan, Qadir H. Khan, Dr. Abdel Rahman Osman. Chiite : Prof. Seyyed Hossein Nasr. Sunnite : Imam Dawud Assad, Imam Warith Deen Mohammed, Hon. Syed Shahabuddin.

Néo-paganisme
Rev. Baronesse Cara-Marguerite-Drusilla, Rev. Deborah Ann Light, Lady Olivia Robertson.

Sikhisme
Siri Singh Sahib Bhai Sahib Harbhajan Singh Khalsa Yogiji, Bhai Mohinder Singh, Dr. Mehervan Singh, Hardial Singh, Indarjit Singh, Singh Sahib Jathedar Manjit Singh, Dr. Balwant Singh Hansra.

Taoïsme
Chungliang Al Huang.

Théosophie
Radha Burnier.

Zoroastrisme
Dastoor Dr. Kersey Antia, Dr. Homi Dhalla, Dastoor Dr. Kaikhusroo Minocher JamaspAsa, Dastoor Jehangir Oshidari, Rohinton Rivetna, Homi Taleyarkhan, Dastoor Kobad Zarolia, Dastoor Mehraban Zarthosty.

Organisations interreligieuses
Karl Berolzheimer, Dr. Daniel Gomez-Ibanez, Ma Jaya Bhagavati, Peter Laurence, Dr. Karan Singh, John B. Taylor, Rev. Robert Traer, Dr. William F. Vendley.