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samedi 13 février 2021

Les Trois Portes de la Sagesse

Un Roi avait pour fils unique un jeune Prince courageux, habile et intelligent. Pour parfaire son apprentissage de la Vie, il l’envoya auprès d’un Vieux Sage.

– Éclaire-moi sur le Chemin de la Vie, demanda le Prince.

– Mes paroles s’évanouiront comme les traces de tes pas dans le sable, répondit le Sage. Cependant je veux bien te donner quelques indications. Sur ta route, tu trouveras trois portes. Lis les préceptes inscrits sur chacune d’elles. Un besoin irrésistible te poussera à les suivre. Ne cherche pas à t’en détourner, car tu serais condamné à revivre sans cesse ce que tu aurais fui. Je ne puis t’en dire plus. Tu dois éprouver tout cela dans ton coeur et dans ta chair. Va, maintenant. Suis cette route, droit devant toi.

Le Vieux Sage disparut et le Prince s’engagea sur le Chemin de la Vie. Il se trouva bientôt face à une grande porte sur laquelle on pouvait lire:

                                                 “Change le Monde.”

C’était bien là mon intention, pensa le Prince, car si certaines choses me plaisent dans ce monde, d’autres ne me conviennent pas.

Et il entama son premier combat. Son idéal, sa fougue et sa vigueur le poussèrent à se confronter au monde, à entreprendre, à conquérir, à modeler la réalité selon son désir. Il y trouva le plaisir et l’ivresse du conquérant, mais pas l’apaisement du coeur. Il réussit à changer certaines choses, mais beaucoup d’autres lui résistèrent.

Bien des années passèrent. Un jour, il rencontra le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, à discerner ce qui est en mon pouvoir et ce qui m’échappe, ce qui dépend de moi et ce qui n’en dépend pas.

– C’est bien, dit le Vieil Homme. Utilise tes forces pour agir sur ce qui est en ton pouvoir. Oublie ce qui échappe à ton emprise. Et il disparut.

Peu après, le Prince se trouva face à une seconde porte. On pouvait y lire:

                                                 “Change les Autres.”

C’était bien là mon intention, pensa-t-il . Les autres sont source de plaisir, de joie et de satisfaction mais aussi de douleur, d’amertume et de frustration.

Et il s’insurgea contre tout ce qui pouvait le déranger ou lui déplaire chez ses semblables. Il chercha à infléchir leur caractère et à extirper leurs défauts. Ce fut là son deuxième combat. Bien des années passèrent.

Un jour, alors qu’il méditait sur l’inutilité de ses tentatives de vouloir changer les autres, il croisa le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, que les autres ne sont pas la cause ou la source de mes joies et de mes peines, de mes satisfactions et de mes déboires. Ils n’en sont que le révélateur ou l’occasion. C’est en moi que prennent racine toutes ces choses.

– Tu as raison, dit le Sage. Par ce qu’ils réveillent en toi, les autres te révèlent à toi-même. Sois reconnaissant envers ceux qui font vibrer en toi joie et plaisir. Mais sois-le aussi envers ceux qui font naître en toi souffrance ou frustration, car à travers eux la Vie t’enseigne ce qui te reste à apprendre et le chemin que tu dois encore parcourir.

Et le Vieil Homme disparut. Peu après, le Prince arriva devant une porte où figuraient ces mots

                                                    ”Change-toi toi-même.”

Si je suis moi-même la cause de mes problèmes, c’est bien ce qui me reste à faire, se dit-il. Et il entama son troisième combat. Il chercha à infléchir son caractère, à combattre ses imperfections, à supprimer ses défauts, à changer tout ce qui ne lui plaisait pas en lui, tout ce qui ne correspondait pas à son idéal.

Après bien des années de ce combat où il connut quelque succès mais aussi des échecs et des résistances, le Prince rencontra le Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, qu’il y a en nous des choses qu’on peut améliorer, d’autres qui nous résistent et qu’on n’arrive pas à briser.

– C’est bien, dit le Sage.

– Oui, poursuivit le Prince, mais je commence à être las de me battre contre tout, contre tous, contre moi-même. Cela ne finira-t-il jamais ? Quand trouverai-je le repos ? J’ai envie de cesser le combat, de renoncer, de tout abandonner, de lâcher prise.

– C’est justement ton prochain apprentissage, dit le Vieux Sage. Mais avant d’aller plus loin, retourne-toi et contemple le chemin parcouru. Et il disparut.

Regardant en arrière, le Prince vit dans le lointain la troisième porte et s’aperçut qu’elle portait sur sa face arrière une inscription qui disait:

                                                  “Accepte-toi toi-même.”

Le Prince s’étonna de ne point avoir vu cette inscription lorsqu’il avait franchi la porte la première fois, dans l’autre sens.
– Quand on combat, on devient aveugle se dit-il.

Il vit aussi, gisant sur le sol, éparpillé autour de lui, tout ce qu’il avait rejeté et combattu en lui: ses défauts, ses ombres, ses peurs, ses limites, tous ses vieux démons. Il apprit alors à les reconnaître, à les accepter, à les aimer. Il apprit à s’aimer lui-même sans plus se comparer, se juger, se blâmer.

Il rencontra le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, que détester ou refuser une partie de moi, c’est me condamner à ne jamais être en accord avec moi-même. J’ai appris à m’accepter moi-même, totalement, inconditionnellement.

– C’est bien, dit le Vieil Homme, c’est la première Sagesse. Maintenant tu peux repasser la troisième porte.

À peine arrivé de l’autre côté, le Prince aperçut au loin la face arrière de la seconde porte et y lut:

                                                   “Accepte les Autres.”

Tout autour de lui il reconnut les personnes qu’il avait côtoyées dans sa vie. Celles qu’il avait aimées et celles qu’il avait détestées. Celles qu’il avait soutenues et celles qu’il avait combattues. Mais à sa grande surprise, il était maintenant incapable de voir leurs imperfections, leurs défauts, ce qui autrefois l’avait tellement gêné et contre quoi il s’était battu.

Il rencontra à nouveau le Vieux Sage.

– Qu’as-tu appris sur le chemin ? demanda ce dernier.

– J’ai appris, répondit le Prince, qu’en étant en accord avec moi-même, je n’avais plus rien à reprocher aux autres, plus rien à craindre d’eux. J’ai appris à accepter et à aimer les autres totalement, inconditionnellement.

– C’est bien, dit le Vieux Sage. C’est la seconde Sagesse. Tu peux franchir à nouveau la deuxième porte. Arrivé de l’autre côté, le Prince aperçut la face arrière de la première porte et y lut:

                                                    “Accepte le Monde.“

Curieux, se dit-il, que je n’aie pas vu cette inscription la première fois.

Il regarda autour de lui et reconnut ce monde qu’il avait cherché à conquérir, à transformer, à changer. Il fut frappé par l’éclat et la beauté de toute chose. Par leur Perfection. C’était pourtant le même monde qu’autrefois. Était-ce le monde qui avait changé ou son regard ?

Il croisa le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, dit le Prince, que le monde est le miroir de mon âme. Que mon âme ne voit pas le monde, elle se voit dans le monde. Quand elle est enjouée, le monde lui semble gai. Quand elle est accablée, le monde lui semble triste. Le monde, lui, n’est ni triste ni gai. Il est là, il existe, c’est tout. Ce n’était pas le monde qui me troublait, mais l’idée que je m’en faisais. J’ai appris à l’accepter sans le juger, totalement, inconditionnellement.

– C’est la troisième Sagesse, dit le Vieil Homme. Te voilà à présent en accord avec toi-même, avec les autres et avec le Monde.

Un profond sentiment de Paix, de Sérénité, de Plénitude envahit le Prince. Le Silence l’habita.

– Tu es prêt, maintenant, à franchir le Dernier Seuil, dit le Vieux Sage, celui du passage du Silence de la Plénitude à la Plénitude du Silence.

Et le Vieil Homme disparut.


Charles Brulhart   /  Décembre 1995  Metafora.ch

mardi 30 juin 2020

L’âme et Dieu - Jean Jaurès (1859-1914)

Je n’ai jamais bien compris, je l’avoue, la comparaison fameuse dans laquelle Kant rapproche la révolution intellectuelle accomplie par lui de la révolution astronomique accomplie par Copernic ; car Copernic a précipité la terre, jusque là immobile, dans le système mouvant de l’infini.

Elle n’est donc intelligible et réelle depuis Copernic que par l’infini et celui qui accomplirait, en philosophie, une révolution analogue à celle de Copernic serait celui qui, au lieu de s’appuyer tout d’abord sur le moi présumé immobile, ferait entrer le moi dans le système vivant de la conscience infinie.

Car enfin: ou bien, lorsqu’il soumet les choses à la législation du sujet pensant, Kant entend par là le moi humain, et alors il fait tourner l’infini autour de la terre, il va au rebours de Copernic ; ou bien il entend, par le sujet pensant, la pensée et la conscience absolue, avec ses conditions et ses lois d’unité auxquelles les choses se soumettent ; et alors c’est l’absolu lui-même sous la forme de la conscience et de la pensée ; c’est l’infini, c’est Dieu. Et cela revient à dire tout simplement que c’est autour de Dieu que tourne le monde, que Dieu est le centre véritable de l’univers…

Et aujourd’hui, de même que nous ne pouvons observer l’infini sans la terre et comprendre la terre sans l’infini, nous ne pouvons connaître Dieu sans le moi et comprendre notre moi sans Dieu.

Il n’y a pas d’effort d’abstraction qui puisse isoler la terre de l’infini ; il n’en est point qui puisse isoler le moi humain de Dieu.

Mais ce n’est pas à un centre physique et grossier d’attraction que la terre est soumise, c’est à un centre idéal et divin qui est présent et agissant en elle, comme il est présent et agissant partout. En sorte que, par sa soumission à l’infini, la terre redevient centre, en un sens plus haut ; elle n’est pas subordonnée à une autre partie du monde ; elle est libre en Dieu et par Dieu.

De même, le moi humain ne relève pas de la conscience divine comme d’un autre moi particulier et déterminé. Le moi humain n’est pas la conscience absolue, mais la conscience absolue est en lui comme elle est partout.

C’est la superstition philosophique ou religieuse qui fait de Dieu un autre moi particulier et clos, analogue et extérieur au nôtre et dont le nôtre serait esclave, comme c’était la superstition astronomique qui faisait d’une partie du monde, la terre analogue et extérieure aux autres parties du monde, le centre dont tout dépendait. Rendre à l’univers son immensité, c’est affranchir tous les astres qui se meuvent en lui ; rendre à Dieu son immensité, c’est affranchir toutes les consciences qui se meuvent en lui.

Dieu est une conscience infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

L’insuccès de tous les penseurs qui ont prétendu étudier d’abord le moi sans Dieu ou avant Dieu, et la grossièreté des superstitieux qui font de Dieu je ne sais quel objet matériel et fini, extérieur à la conscience et étranger à l’activité du moi, nous avertissent de ne point séparer le moi et Dieu ; et puisque Dieu s’exprime et se manifeste dans le monde, dans l’espace, dans le mouvement, dans la sensation, il nous faut aussi, pour comprendre la conscience, accepter le monde, expression de Dieu.
  

jeudi 26 octobre 2017

Raison et Foi - Edgar Morin (1921-)

Les religions monothéistes supposent la foi: foi en la Révélation, en la Résurrection, en la dictée du Coran par l'ange Gabriel à Mohamed.

Dans sa première épître aux Corinthiens, Paul insiste sur le "scandale" que représente la foi au Christ pour la raison (1, 23) et il annonce le credo "quia absurdum", je crois parce que c'est absurde: la raison n'a pas les capacités de connaître les mystères divins, et ce qui lui semble absurde est la vérité la plus profonde. Dans un passage sublime de cette même épître, Paul exalte l'amour - ou la charité entendue dans le sens originaire du mot, ce qui vient de cœur: "Quand j'aurais la plénitude de la foi, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien" (13,2).

Pascal reprendra l'idée qu'il y a des vérités du cœur inaccessibles à la raison "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas".

Le divorce entre foi et raison a été accentué par les premiers conciles chrétiens établissant le dogme de la Trinité, totalement absurde au regard de la logique classique. Augustin (354-430) a insiste a son tour sur le caractère irréductible et inaccessible de la foi à la raison. 

Saline Royale d'Arc et Senans - Aquarelle de Xavier Gaugler

Au Moyen-âge, les monothéismes ont certes tenté d'introduire la raison dans la religion comme appui, voire comme confirmation. Ce fut le cas du musulman Averroès et du juif Maïmonide au XIIème siècle, et du chrétien Thomas d'Aquin qui, au XIIIème siècle, a voulu montrer que les dogmes ne sont pas impossibles rationnellement et qu'il existe une théologie naturelle où la raison accède par ses propres moyens aux vérités de la foi, comme des preuves "rationnelles" de l'existence de Dieu à partir de l'évidence sensible.

Cette belle cathédrale théologico-rationnelle se fragilise à partir de la Renaissance, quand se développent une rationalité autonome inspirée des Grecs, puis la science moderne qui, à partir de Galilée et Copernic, contredit la naïve vision du monde donnée par la Bible.

Au XVIIème siècle, Pascal vit intensément la relation à la fois antagoniste et complémentaire entre la raison et la foi. Il utilise les moyens de la rationalité scientifique qui n'est pas seulement fondée sur une construction logique, mais aussi sur l'accord entre la théorie et les expériences sensibles. Mais il comprend que l'existence de Dieu ne peut être prouvée rationnellement et revient au credo quia absurdum. Faute de pouvoir démontrer rationnellement l'existence de Dieu, il fait le pari de cette existence. Il dépasse la raison en utilisant les moyens de la rationalité scientifique qui n'est pas seulement fondée sur une construction logique, mais aussi sur l'accord entre la théorie et les expériences sensibles.

Pascal veut montrer rationnellement les limites de la raison, son incapacité à se hisser aux grands mystères, et son insuffisance par rapport au cœur, c'est-à-dire l'amour. Il pousse à l'extrême le corps à corps entre la raison et la foi, à une lutte intime dans une dialogique où elles sont à la fois ennemies et inséparables.

Malgré le fossé qui les sépare, foi et raison peuvent néanmoins coexister: il y a bien des savants qui sont croyants ! On ne peut pas dire que la foi chasse la raison, ni que la raison suffit à chasser la foi.

La dialogique entre foi et raison existe dans d'autres voies que les religions révélées. Ainsi, Spinoza élimine le Dieu créateur extérieur au monde, estimant que la créativité est dans la nature qui s'auto-crée, s'auto-développe. La raison ne peut, certes, totalement expliquer cette créativité, mais la connaissance rationnelle est capable de la reconnaître. De même, dans une conception laïcisée de l'humanité et du monde, on peut vivre une foi dans les valeurs, de fraternité, d'amour, sans support des religions révélées. Mais on ne peut pas rationnellement prouver qu'il faut aimer, ni être absolument assuré de la victoire de l'amour. Parfois on croit même servir l'amour en faisant le contraire...

La foi dans la raison ne peut être totalement assumée, dans le sens où la raison ne peut pas tout expliquer. Mais on peut avoir une foi dans les vertus de la raison par rapport aux délires et aux illusions. Il y a l'inconnu, le mystère, l'aventure humaine qui est elle-même inconnue et pour laquelle nous avons besoin de beaucoup de raison et de beaucoup de foi.

Source: Le Monde des Religions n°20, Novembre-Décembre 2006
Edgar Morin, philosophe, sociologue et anthropologue

mardi 12 juillet 2016

Le vieil archer japonais

Un vieux maître japonais est sur le point de viser une cible à bonne distance, le soir déclinant. Un reporter occidental assiste à la démonstration. Le vieux maître fixe l’objectif, fait le vide en lui, bande son arc et lâche la corde, tout en fermant les yeux. La flèche décrit une courbe parfaite et vient se ficher au centre de la cible, que l’archer ne regarde toujours pas. Éberlué, le journaliste s’exclame : « Vous avez vu où est votre flèche ? » Le maître lui pose la main sur l’épaule et lui répond: « Non, mais ce n’est pas le plus important, mon ami. »
L’archer va tirer une seconde flèche sur la cible éclairée par une bougie, car la nuit est maintenant tombée. Le vieux maître fixe l’objectif, fait le vide en lui, bande son arc et lâche la corde, tout enfermant les yeux. Pendant que la flèche décrit une courbe parfaite et sans le moindre regard pour elle, le vieux maître part se coucher.



Le lendemain, le reporter le cherche partout et, heureux de le trouver enfin, lui demande :
- Avez-vous vu le résultat de votre dernière flèche ?
- Non.
- Elle est venue elle aussi se placer au centre de la cible, à quelques millimètres de la première !
Le vieux maître place sa main sur l’épaule du journaliste, et lui dit:
- Oui, mais ce n’est pas le plus important.
- Ah? Et qu’est-ce qui est le plus important?
- Voyez-vous mon ami, nos cultures sont fort différentes. Vous autres Occidentaux, êtes obnubilés par l’objectif Vous y pensez tant, courez tellement après lui, qu’il peut vous paralyser. Nous n’avons pas le même rapport à l’objectif. Pour nous, plus que le but, ce qui importe, c’est de poser l’acte juste (après avoir pris en compte l’objectif). C’est de faire basculer la situation du bon côté. La finalité, c’est d’être en phase. En phase avec nous-même : la force nécessaire, la visée bien sûr, mais aussi la paix intérieure. En phase avec les éléments extérieurs comme le vent, le taux d’humidité et bien d’autres encore. Si je suis en phase, je peux poser l’acte juste, et le résultat devient une conséquence de cet acte juste. Néanmoins, bien des facteurs extérieurs nous échappent (ici, une subite rafale, par exemple), et font que malgré l’acte juste, il se peut que le résultat ne soit pas atteint. Mais si j’ai fait de mon mieux, que pourrai-je me reprocher ? Pour nous, atteindre le résultat implique de s’en détacher. Ce qui doit être sera. Nos cultures sont différentes, mon ami. Différentes et complémentaires.

lundi 6 juin 2016

Divination

« Que dois-je faire ? » : voilà une question que tout être humain s'est posée à un moment ou un autre de sa vie. Certains demandent conseil à leur famille ou à leurs amis, d'autres cherchent de l'aide auprès d'un thérapeute, ou font appel à un astrologue.

Quelle que soit la méthode utilisée, les gens veulent des réponses rapides. Il existe des centaines, voire des milliers de techniques divinatoires qui fournissent des réponses quasi instantanées. Cela va des plus connues, telle la cristallomancie (avec une boule de cristal), aux plus obscures, comme la capnomancie (divination par la fumée). On trouve ainsi différentes méthodes divinatoires dans l'histoire de l'humanité (astrologie, runes, tarot, feuilles de thé, cartes à jouer, dés, boule de cristal, lignes de la main et voyance...). 

Futhark, la plus ancienne forme d’alphabet runique

A titre d'exemple : la bibliomancie, la réponse à une question est obtenue en choisissant au hasard un mot ou un passage d'un livre. Si la Bible fut le livre de référence pour la bibliomancie, on utilisait aussi les épopées de la Grèce antique, la poésie ou les œuvres de Shakespeare. De nombreuses personnes pensent que la bibliomancie est le pendant occidental du Yi-king, Le Livre des mutations, un système de divination élaboré par les Chinois il y a plus de quatre mille ans. La personne qui consulte le Yi-king lance des tiges d'achillée ou des pièces de monnaie, et la réponse à sa question lui est fournie par la manière dont elles tombent.

vendredi 30 octobre 2015

Le sacré et le profane - Mircea Eliade (1907-1986)

Gallimard Collection Folio / Essais
"Le sacré et le profane" de Mircea Eliade, éclaire sur la situation de l'homme dans un monde saturé de valeurs religieuses, sur la signification profonde de l'existence religieuse de type archaïque et traditionnel de l'homme moderne, leurs modalités d'être dans le monde, entre sacré et profane, deux situations existentielles assumées par l'homme au long de son histoire.

L'ouvrage  est composé de quatre parties :

a) L'espace sacré et la sacralisation du monde
b) Le temps sacré et les mythes
c) La sacralité de la Nature et la religion cosmique
d) Existence humaine et vie sanctifiée

Le sacré et le profane constituent deux modalités d'être dans le monde, deux situations existentielles assumées par l'homme au long de son histoire. Ces modes d'être dans le monde n'intéressent pas uniquement l'histoire des religions ou la sociologie, ils ne constituent pas uniquement l'objet d'études historiques, sociologiques, ethnologiques. 

En dernière instance, les modes d'être sacré et profane dépendent des différentes positions que l'homme a conquises dans le Cosmos ; ils intéressent aussi bien le philosophe que tout chercheur désireux de connaître les dimensions possibles de l'existence humaine.

jeudi 21 mai 2015

L'âme du monde - Frédéric Lenoir (1962-)

La Guérison du Monde - Frédéric Lenoir
Sept “sages” sont “appelés” à Toulanka monastère tibétain à 4000m d’altitude à la frontière de l’Inde et de la Chine. Un rabbin kabbaliste, une jeune chamane de Mongolie, un moine catholique brésilien, une mystique hindoue, un taoïste chinois responsable d’un temple, un musulman en charge d’une confrérie, une philosophe néerlandaise accompagnée de sa fille de 14 ans Nitina. 

Ces représentants des principales traditions philosophiques et spirituelles de l’Humanité sont accueillis par un lama et le responsable du monastère, le jeune Tenzin d’une douzaine d’années, réincarnation d’un Bouddha.
Après des interrogations sur leurs appels, sur le sens de leurs présences respectives, et des rêves sur la destruction pour chacun de leur lieu de culte, ils envisagent une fin du monde… Et ils décident de laisser un enseignement commun, difficile sur leurs différents dogmes malgré des points communs de prières ou méditations, d’un monde visible et invisible, d’une notion d’âme et d’immortalité, l’importance d’une vie sur terre par les pensées et les actes déterminant notre bonheur sur terre mais aussi une vie future de notre esprit.

L’objectif sera donc de poser, de formuler des fondements universels de sagesse : un enseignement sur l’attitude juste à avoir en cette vie pour être heureux.

1ère réflexion : Le sens de son existence…

Pourquoi? Qu’a-t-on à réaliser ? Hasard ? Liberté ? Place de chacun ? Apport ? 
2 axes : - la clarté de l’esprit  qui peut rendre libre   - la bonté du cœur qui peut rendre heureux

Avec des expériences à vivre : amour, amitié, activité créatrice, contemplation, beauté du monde…
Le bonheur et le malheur sont à l’intérieur de nous marqués par l’impermanence des choses, difficultés à obtenir ce que l’on convoite, l’insatiabilité des désirs humains… Donc l’objectif est de développer le meilleur de soi même, de se transformer, évoluer pour atteindre un état intérieur de paix et de sérénité.  

Le bonheur c’est de continuer à désirer ce que l’on possède déjà.

2ème réflexion : Le corps et l'âme…

Nous sommes un précieux attelage composé de 2 chevaux et d’un cocher  ayant comme objectif d’apprendre à avancer, à travailler ensemble…
Le 1er cheval est le corps physique : fatigué, mal nourri, mal oxygéné, il manquera d’énergie, il fonctionnera difficilement… d’où l’importance de connaître ses capacités et ses limites…
Le 2ème cheval est le corps émotionnel et psychique, il doit tenir compte de ses états d’âme, se connaître et “maîtriser” ses rapports aux autres…
Le cocher est l’âme spirituelle, il doit être expérimenté, contrôler sans tyranniser, son intelligence le conduisant à la connaissance, à la vérité et à la liberté, son cœur le mettant en quête de l’amour.
Les deux joints à la méditation, le silence renforcent et amène à la beauté et à la justice.

3ème réflexion : L'aspiration à la liberté…

Importance de la lutte aux addictions, aux dépendances matérielles : possédons des objets mais ne soyons pas possédés par eux… le début de la libération passe par un travail sur soi même, par la connaissance.
Etre libre c’est également ne pas agir en fonction du regard d’autrui (désir de plaire ou de ne pas déplaire, attirer l’attention ou rester discret…)
Fais ce que tu aimes, ou penses juste de faire et tu seras heureux. 
La confiance et le juste amour de soi limite le besoin de reconnaissance, de gratification, de compliments ou de renommée sociale,  les critiques, les insultes.
Pour être libre passe comme un mort entre le mépris et les louanges. 
La liberté passe également par la distance à notre conditionnement familial et social. (parabole de la promenade de l’âne).

4ème réflexion : L’amour

C’est l’énergie la plus puissante, il dépasse l’intérêt personnel (lutte contre l’ego) et relie les êtres, c’est l’élan qui apporte une joie…. Il y a plus de bonheur à donner et à servir…
Le respect de la loi morale se fait par sagesse, par raison, obéissance, ou crainte pas par amour….
L’amour a de nombreux visages : filial, amical, passionnel, entre le maître et le disciple… pour les animaux la Terre et le monde…
Il nous apprend que nous ne pouvons être heureux sans les autres, nous sommes faits pour la relation… mais il est piégeant : la relation avec nos parents conditionne toute notre manière d’aimer.
L’amour nous apprend aussi à corriger, éduquer, être juste, recevoir et accepter d’être consolé et soutenu , le pardon au lieu de la vengeance, le partage au lieu de l’accumulation, la compréhension au lieu du jugement….à donner avant de recevoir…

5ème réflexion : Cultiver le jardin de l'âme

En chaque homme il y a la lutte entre deux loups un bon et un mauvais…, celui qui gagnera est celui que tu nourriras… Nourris ce qu’il y a de bon, de juste, de lumineux en toi, affame le mauvais, le négatif, l’obscur.

Il est bon de cultiver : 
- l’émerveillement
- l’effort
- la douceur 
- La bonne humeur, l’humour, la gaîté 
- la foi et la confiance (l’inquiétude et le doute paralysent…)
- la générosité
- le courage et la force
- la bienveillance et la bonté 
- l’esprit  de vérité (liberté)
- la souplesse
- la justice 
- l’humilité (juste opinion de soi)
- le contentement, la sobriété
- la gratitude (remercier la vie pour ses dons santé-amour-travail-amitié)
- la prudence (mesurer les conséquences de ses actes)
- la tempérance (éviter les extrêmes)
- la patience et la persévérance
- l’esprit de service (≠ domination)
- le pardon et la miséricorde 
- La tolérance

6ème réflexion : L'art de vivre ici et maintenant

Il est important de fuir les extrêmes et de chercher la voie du milieu.
L’équanimité la distance juste et sereine par rapport à la vie et ses événements agréables ou désagréables, attachement juste.
Attention à toutes ses pensées : elles créent une énergie et expriment une intention qui ont un effet sur soi et l’univers…
A l’origine était le Verbe…. Attention à ses paroles une seule peut anéantir une vie comme une seule peut lui redonner un  sens (puissance du verbe qui permet à certains d’entraîner des foules)…
Parabole des 3 questions de Socrate pour une parole impeccable : Vérifiée ? bonne ? utile ? sinon tais-toi et oublie!
Vivre l’instant permet une expérience profitable.
La qualité de notre présence au monde est déterminante pour notre équilibre émotionnel, psychologique et spirituel.

7ème réflexion : Acceptation de ce qui est

C’est accepter le réel, ne pas refuser ce qui se présente…
Certaine choses ne peuvent être changées, ce ne sont pas les éléments extérieurs qu’il faut chercher à changer mais nos pensées et nos croyances qui conditionnent en grande partie ce qui nous arrive (les batailles contre nous même sont les plus terribles).
Nous sommes ce que nous pensons.

Les deux grandes lois de la vie :

- Tout acte produit un effet et tu récoltes souvent ce que tu as semé. N’accuse pas la vie ou les autres.
- Tout est impermanent, éphémère en perpétuel changement, ne te crispe pas, accepte les changements, l’incertitude, la mort et ton corps sera en paix.
 C’est accepter ses fragilités : Nous ne nous relions pas seulement aux autres par la synergie de nos forces et de nos dons mais aussi  et surtout par la complémentarité de nos manques et de nos faiblesses. Tout le chemin de la vie c’est de passer de l’ignorance à la connaissance, de l’obscurité à la lumière, de l’esclavage des sens à la liberté, de l’inaccompli à l’accompli, de l’inconscience à la conscience, de la peur à l’amour.
Mets-toi en marche et va vers toi-même alors l’univers te sourira (parabole du marchand de verre).

jeudi 30 avril 2015

L'évolution de l'homme - Olivier Clouzot (1935-)

Gurdjieff disait : " L'évolution de l'homme est l'évolution de sa conscience, et la conscience ne peut pas évoluer inconsciemment. L'évolution de l'homme est l'évolution de sa volonté, et la volonté ne peut pas évoluer involontairement. L'évolution de l'homme est l'évolution de son pouvoir de faire, et faire ne peut pas être le résultat de ce qui arrive...".

Dans notre vie, nous pouvons apprendre successivement :

* des connaissances et à faire des choses d'abord, comme on nous pousse à le faire à l'école et dans la famille ;
 
*à vouloir faire des choses particulières ensuite, celles pour lesquelles nous sommes motivés, lorsque nous atteignons notre autonomie individuelle ;
 
*et enfin à être vraiment conscient de ce que nous sommes et de ce que nous faisons lorsque nous découvrons notre vraie liberté.

Cela résume parfaitement ce qu'est le travail vertical qui commence obligatoirement dans l'horizontalité de notre existence, mais qui se "verticalise" par la suite, pour peu qu'on choisisse de le faire en entrant dans un processus d'auto-observation...

Olivier Clouzot

Olivier Clouzot (1935-)
Olivier Clouzot a été un formateur de formateurs et un consultant en éducation qui a travaillé pour différentes institutions françaises et étrangères, et pour l’UNESCO. 

Il est l’auteur de "Apprendre autrement", ouvrage fondamental sur les lois de l’apprentissage qui permet de découvrir que l’évolution des êtres humains dépend essentiellement de ce qu’ils apprennent. 

Après avoir traduit un ouvrage d’Oscar Ichazo sur les différentes manières dont nous raisonnons, il a appliqué ce modèle des "logiques humaines" à l’enseignement et à la formation dans ses livres "Former Autrement", "Animer Autrement", et "Éducation pour le 3e Millénaire", montrant comment chaque logique détermine un type particulier d’éducation.

Dans "Eveil et verticalité", il développe une comparaison entre ces logiques et trois niveaux de conscience fondamentaux: le niveau de l’ego socioculturel, le niveau de l’ego individualiste, et le niveau de l’individu individualisé, qui correspondent à trois stades fondamentaux de la croissance humaine, avant le niveau transpersonnel qui en est l’aboutissement.
Son travail dans l’École Arica, une école pour la clarification de la conscience et la réalisation de soi fondée aux Etats-Unis par Oscar Ichazo en 1970, lui a permis de faire l’expérience de nouveaux outils objectifs de développement personnel et spirituel, qui ne dépendent pas de dogmes religieux ni de la nécessité d’avoir la foi en un "sauveur" ou un gourou, parce qu’ils s’appuient sur des expériences corporelles, émotionnelles et intellectuelles que l’on peut partager avec les autres personnes qui les utilisent: c’est ce qui fonde ce qu’il appelle "le principe d’égalité des apprenants" qui démontre comment chaque individu est responsable de sa propre évolution.


Eveil et Verticalité
 
Editions Le Souffle d'Or, collection Parole
Si la vie quotidienne en société constitue la dimension horizontale de l'être humain, de sa naissance à la mort, la verticalité est une dimension de profondeur et d'élévation qui correspond à sa croissance intérieure, fondée sur l'éveil de la conscience.

Le processus qui mène à cet éveil est jalonné de quatre étapes principales, ou niveaux de conscience, séparés par trois crises.

Il existe divers chemins de transformation que l'auteur met en perspective, avec rigueur et nuance, en citant les témoignages de différents "éveillés". Le lecteur pourra se repérer lui-même en se référant aux apprentissages qu'il a déjà accomplis. Il appréciera l'aspect philosophique et historique de ce travail encyclopédique, qui établit des comparaisons entre l'évolution individuelle et l'évolution socio-culturelle. Mais il comprendra aussi l'aspect pratique et méthodologique du chemin vers l'éveil.

Cet ouvrage clair, didactique, structuré, qui relie psychologie, psychanalyse et spiritualité, montre que l'éveil n'est pas une grâce réservée à quelques initiés, mais que des approches de l'éveil sont tout à fait à la portée de chacun.

Un des apports originaux d'Olivier Clouzot est de présenter pour la première fois en français les travaux d'Oscar Ichazo, fondateur de l'Ecole Arica et créateur de la Trialectique, une nouvelle logique qui fait suite à la logique formelle d'Aristote et à la dialectique de Hegel. 

Olivier Clouzot, consultant en éducation et spécialiste en enseignement programmé, a publié Apprendre autrement et trois autres titres en pédagogie aux éditions Holistiques. Il rend hommage, dans cet ouvrage, à son oncle Lanza Del Vasto, ainsi qu'à Arnaud Desjardins, Dane Rudhyar et Oscar Ichazo, dont les travaux respectifs ont nourri son inspiration.

mardi 27 mai 2014

Le plaisir et la sagesse de douter

Le doute maintient les sens et l'esprit toujours disposés à accueillir et concevoir la nouveauté. La certitude est une fermeture à l’évasion, un blocage de l’imagination. Il est parfois préférable de reculer devant l’affirmation. Car le doute implique-t-il nécessairement une résolution qui le dépasse ? Ce peut être un plaisir et une sagesse que de s’arrêter sur un doute. Dans la culture, toutes les disciplines s’interpénètrent. À l’égard du doute et même de l’erreur, des penseurs et non des moindres ont donné au doute une place centrale dans leurs spéculations, jusqu’à en faire, comme eux, une fin en soi.

Vers le VIe siècle avant notre ère est né au pied de l’Himâlaya un prince, Siddhârtha Gautama du clan des Shâkya, qui a renoncé à tous les privilèges royaux et a vécu une vie austère de religieux errant, pour se faire non pas philosophe, mais « médecin de la douleur des hommes ». Il est alors le Buddha « l’Éveillé ». À la manière d’un médecin il a reconnu la violence et tous les maux de la vie ordinaire comme symptômes extérieurs d’un mal plus profond qu’il définit comme un cycle incessant de phénomènes psychologiques s’enchaînant les uns aux autres, dont le premier moteur est le désir et qui détermine indéfiniment naissance et renaissance. Si c’est dans l’esprit des hommes que naît la douleur de l’expérience, le remède est la discipline de l’esprit. Dans le cycle des opérations psychologiques, on peut agir sur le désir, le contrôler en dépréciant les objets qui le suscitent. On peut aussi agir sur les opérations de la connaissance, assurer la perfection d’une connaissance en la mettant à sa place dans ses limites, en éludant les fausses certitudes.

Et dans son enseignement le Buddha a effectivement éludé l’affirmation comme la négation, s’est placé à l’écart des grandes controverses philosophiques, s’est tenu à égale distance des thèses opposées. Il a ainsi fondé une « voie du milieu », destinée à un immense développement tout au long de l’histoire. C’est ce qu’on appelle le Madhyamakashâstra « la science du milieu », une discipline à part entière. 

Le grand docteur bouddhiste, Nâgârjuna qui a vécu vers le IIIe siècle de notre ère dans le sud de l’Inde, a porté sur le plan métaphysique le doute sur les opinions divergentes et l’attitude de ne prendre parti pour aucune. Mais, si l’on reste au niveau du doute sans opter pour l’une ou l’autre de deux alternatives, quel est le moyen terme où s’engager ?  Pour Nâgârjuna le « milieu » est de proclamer l’inanité des deux alternatives. C’est la célèbre « vacuité d’être » propre du bouddhisme. 

On ne prendra pas cette démarche comme une méthode de recherche de la vérité. Elle ne mène pas, elle ne doit pas mener à une décision sur une vérité. Elle est une discipline pour se pénétrer de l’impermanence des choses, de l’infirmité du psychisme de l’homme à accéder à la vérité absolue. Le but final est de se dégager de l’attachement aux choses du monde en prenant conscience de leur absence de valeur absolue. Cela traduit l’idée d’une ignorance métaphysique, celle de la vacuité. Dans l’expérience pratique le connaissable accessible à l’homme peut être pris pour une réalité, mais cette réalité est une couverture d’une réalité ultime qui est la vacuité. Or c’est dans l’expérience de cette réalité empirique, seconde, dite « de recouvrement », que l’homme rencontre inévitablement la douleur. L’issue hors du mal de vivre est de mettre à leur place de vérité seconde les connaissances qui nous sont accessibles.

Vers la même époque que le Bouddha, dans la même plaine du Gange est né un autre prince, Vardhamâna Mahâvîra, qui de la même façon a renoncé aux privilèges de la noblesse et partant des mêmes principes a vécu une semblable règle de vie. On leur a donné à tous deux le titre de Jina « le Vainqueur », parce qu’ils avaient vaincu leurs passions. L’histoire a cependant fait diverger profondément les religions qu’ils ont fondées. Le bouddhisme a quitté son pays d’origine pour conquérir toute l’Asie orientale. 

Le jainisme est resté indien. Il concoit la destinée humaine comme affectée par un lien aux actes, servitude dont on se dégage par une connaissance transcendantale, apanage des âmes délivrées, telles que ceux qu’on appelle les Tîrthankara « Passeurs de gué », suprêmes guides vers la transcendance. À la connaissance parfaite s’oppose la connaissance empirique et il importe de prendre conscience du caractère relatif de cette dernière. A cette fin les logiciens jaina qui n’ont pas connu de limites à la subtilité, ont édifié une théorie du doute qu’ils ont appelée anekânta-vâda « doctrine des multiples points de vue ». Les choses ont une infinité de propriétés. L’être non-omniscient qu’est tout homme en ce monde ne peut en toute conscience faire d’affirmation absolue à partir d’un seul aspect des choses. 

Les logiciens jaina ont synthétisé la prise de conscience de la diversité des points de vue en lui donnant une forme verbale dans une série de sept formules. 

Ils l’appellent saptabhangî « les sept inflexions » de la connaissance, ou encore syâd-vâda « doctrine du peut-être ». Chaque formule comporte le mot sanscrit syât qui est le potentiel du verbe asti « être ». Il se traduit littéralement par « peut-être ». On pourrait traduire l’idée qu’il contient par « d’une certaine façon ». Il s’agit dans toute proposition affirmative ou négative de réserver la possibilité de tout autre point de vue, voire de déclarer son indétermination. Voici donc les sept inflexions jaina de la connaissance :

- syâd asty eva « peut-être existe-t-on », c’est-à-dire que l’on existe d’une certaine façon, par exemple en tant qu’homme, sur cette terre, en tel temps, mais pas autrement ;

- syân nâsty eva « peut-être n’existe-t-on pas », négation qui réserve la possibilité des points de vue précédents ;

- syâd asty eva syân nâsty eva « peut-être existe-t-on, peut-être n’existe-t-on pas », d’un certain point de vue, la durée de la vie humaine par exemple, existence et non-existence se succèdent ;

- syâd avaktavyam eva  « peut-être est-ce non-exprimable », d’un autre point de vue, on ne peut parler d’existence et inexistence simultanées ;

- syâd asty eva syâd avaktavyam eva « peut-être existe-t-on et peut-être est-ce non-exprimable » ;

- syân nâsty eva syâd avaktavyam eva « peut-être n’existe-t-on pas et peut-être est-ce non-exprimable» ;

- syâd asty eva syân nâsty eva syâd avaktavyam eva « peut-être existe-t-on, peut-être n’existe-t-on pas et peut-être est-ce non-exprimable ».


Tout ceci est un entrainement à considérer la multiplicité des vues possibles sur les choses, une invitation à s’arrêter sur la relativité des connaissances. On a parfois interprété la vacuité bouddhique comme un nihilisme, le doute jaina comme un scepticisme. Cette discipline de doute ne dissout pas, ni ne relativise pas la réalité empirique en tant que telle. Elle renseigne seulement sur la fragilité des certitudes, la vacuité des affrontements d’opinions, la vertu de la pratique des multiples points de vue et leur inspirent la tempérance des jugements et le respect de l’opinion d’autrui. La pratique du doute présente les vertus idéales à opposer aux tensions, aux heurts, à la violence. Le doute présente des vertus ancrées dans le respect d’autrui, la tolérance et la non-violence.

mardi 9 juillet 2013

L'arbre de l'humanité

L'arbre trônait dans la plaine aride, non loin du village, depuis des temps immémoriaux. Les grands-pères et les grands-pères des grands-pères l'avaient toujours vu. On disait qu'il était aussi vieux que la Terre. On le savait magique. Des femmes trompées venaient le supplier de les venger, des hommes jaloux, en secret, cherchaient auprès de lui un remède à leur mal. Mais personne ne goûtait jamais à ses fruits magnifiques.

Pourquoi ? Parce que la moitié d'entre eux était empoisonnée. Mais on ne savait laquelle : le tronc massif se séparait en deux grosses branches dont l'une portait la vie, l'autre la mort. On regardait mais on ne touchait pas.

Une année, un été chaud assécha la terre, un automne sec la craquela, un hiver glacial gela les graines déjà rabougries. La famine envahit bientôt le village. Miracle : seul sur la plaine, l'arbre demeura imperturbable. Aucun de ses fruits n'avait péri. Les villageois affamés se dirent qu'il leur fallait choisir entre le risque de tomber foudroyés, s'ils goûtaient aux merveilles dorées, et la certitude de mourir de faim s'ils n'y goûtaient pas.

Un homme dont le fils ne vivait plus qu'à peine osa soudain s'avancer. Sous la branche de droite il fit halte, cueillit un fruit, ferma les yeux, le croqua et... survécut. Alors tous les villageois l'imitèrent et se ruèrent sur les fruits sains de la branche droite. Repus, ils considérèrent la branche gauche. Avec dégoût d'abord, puis haine. Ils regrettèrent la peur qu'ils avaient eue et décidèrent de se venger en la coupant au ras du tronc.

En 2 jours, l'arbre amputé de sa moitié empoisonnée noircit, se racornit et mourut sur pied, ainsi que ses fruits.

Conte malgache

    

mardi 4 juin 2013

Rien ne sert de courir...



Une vieille légende Hindouiste raconte qu’il fut un temps où tous les hommes étaient des dieux.

Comme ils abusèrent de ce pouvoir, Brahma, le maître des dieux, décida de le leur retirer et de le cacher dans un endroit où il leur serait impossible de le retrouver.

Oui, mais où?

Brahma convoqua en conseil les dieux mineurs pour résoudre ce problème.

-Enterrons la divinité de l’homme, proposèrent-ils.

Mais Brahma répondit:
-Cela ne suffit pas, car l’homme creusera et trouvera.

Les dieux répliquèrent:
-Dans ce cas, cachons-la tout au fond des océans.

Mais Brahma répondit:
-Non, car tôt ou tard l’homme explorera les profondeurs de l’océan. Il finira pas la trouver et la remontera à la surface.

Alors, les dieux dirent:
-Nous ne savons pas où la cacher, car il ne semble pas exister sur terre ou sous la mer d’endroit que l’homme ne puisse atteindre un jour.

Mais Brahma répondit:
Voici ce que nous ferons de la divinité de l’homme: nous la cacherons au plus profond de lui même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher.

Et depuis ce temps-là, conclut la légende, l’homme explore, escalade, plonge et creuse, à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui.
  

dimanche 12 mai 2013

Déclaration pour une éthique planétaire


Pour la première fois dans l'histoire religieuse paraît un Déclaration d'éthique planétaire qui propose non pas un consensus interreligieux réduit au minimum, mais une reconnaissance des normes indispensables et des valeurs universelles.

Sans cette reconnaissance, un « ordre mondial durable » serait rendu impossible. La « Déclaration pour une éthique planétaire » a été adoptée par des représentants des religions du monde entier au cours d'une assemblée du « Parlement des religions du monde » (Chicago, sept. 1993).


Déclaration pour une éthique planétaire

Introduction
  
Cette introduction a été composée à Chicago par le « Conseil » du Parlement des religions du monde, à partir de la déclaration rédigée à Tübingen et présentée sous le titre « Les principes d’une éthique planétaire ». Elle constitue un résumé de la déclaration en vue d’une large diffusion par les médias. 

Le monde est à l’agonie, agonie à ce point généralisée et dramatique que nous nous sentons pressés d’en indiquer les diverses manifestations afin de mettre en lumière la gravité de notre préoccupation. 
La paix nous échappe ; la destruction de la planète se poursuit ; des gens vivent dans la peur de leurs voisins ; des hommes et des femmes se sont opposés les uns aux autres ; des enfants meurent! 
Cette situation est abominable! 
Nous condamnons l’abus de l’écosystème de notre planète. 
Nous condamnons la pauvreté qui étouffe les chances de vie ; la famine qui affaiblit les forces physiques ; les inégalités économiques qui menacent tant de familles. 
Nous condamnons le désordre social qui règne dans nos pays ; le mépris de la justice qui refoule des citoyens dans la marginalité ; l’anarchie qui s’installe dans nos collectivités ; et la violence qui frappe des enfants d’une mort absurde. Nous condamnons en particulier l’agressivité et la haine semées au nom de la religion. 
Or, cette agonie n’est pas une fatalité. 
Elle n’est pas une fatalité parce que la base d’une éthique existe déjà. Cette éthique offre la possibilité d’un meilleur ordre individuel et mondial : elle arrache les individus au désespoir et protège nos sociétés du chaos. 
Nous sommes des hommes et des femmes qui embrassent les commandements et la pratique des religions du monde. 

Nous affirmons que ces religions partagent dans leurs enseignements un noyau commun de valeurs essentielles qui constituent le fondement d’une éthique planétaire. 
Nous affirmons que cette vérité est déjà reconnue, mais il reste encore à la vivre dans nos cœurs et dans nos actes. 
Nous affirmons qu’une règle irrévocable et inconditionnelle existe dans tous les domaines de la vie, pour les familles et les collectivités, les diverses ethnies, nations et religions. Depuis les temps anciens les religions du monde enseignent des lignes directrices pour le comportement des humains, lesquelles sont la condition d’un ordre mondial durable. 


Nous le déclarons : 

Nous vivons toutes et tous en étroite interdépendance. Chacun et chacune d’entre nous dépend du bien-être de l’ensemble. C’est pourquoi nous avons du respect pour tous les êtres vivants, les hu-mains, les animaux et les plantes ; nous nous préoccupons de la sauvegarde de la planète, de l’air, de l’eau et du sol. 
Chacun et chacune de nous est personnellement responsable de tous ses actes. Toutes nos décisions, nos actions et nos omissions sont lourdes de conséquences. 
Nous devons traiter les autres comme nous souhaitons être traités par eux. Nous nous engageons à respecter, sans aucune exception, la vie, la dignité, l’individualité et la diversité d’autrui, de sorte que chaque personne sera ainsi traitée humainement. Il nous faut manifester une attitude patiente et accueillante. Nous devons être capables de pardonner : pour cela nous devons apprendre les leçons du passé, sans pour autant rester prisonniers des mémoires de haine. Dans la mesure où nous ouvrons nos cœurs les uns aux autres, il nous faut abandonner nos querelles mesquines en faveur de la communauté mondiale et mettre ainsi en pratique une culture de solidarité et de relations mutuelles. 

Nous considérons l’humanité toute entière comme notre famille. Nous devons faire des efforts pour nous montrer amicaux et généreux. Nous ne devons pas nous replier sur nous-mêmes ; il nous faut au contraire nous mettre au service des autres et ne jamais oublier les enfants, les personnes âgées, les pauvres, les malades, les handicapés, les réfugiés et les personnes solitaires. Personne ne doit jamais être considéré ou traité comme un citoyen de seconde zone, ni exploité de quelque manière que ce soit. Un partenariat équitable doit caractériser la relation entre l’homme et la femme. Tout comportement sexuel immoral doit être banni. Il nous faut renoncer à toute forme de domination et d’abus. 

Nous nous engageons à bâtir une culture de non-violence, de respect, de justice et de paix. Nous refusons d’opprimer, de blesser, de torturer ou de tuer aucun être humain et nous renonçons à utiliser la violence comme moyen de résolution de conflits. 

Nous devons faire des efforts afin d’instaurer un ordre social et économique juste, au sein duquel chacun jouisse des mêmes chances de développer tout son potentiel humain. Il nous faut parler et agir vrai et avec sympathie, dans une relation ouverte et franche avec tous, rejetant les préjugés et évitant toute manifestation de haine. Nous ne commettrons pas de vol. Au contraire, il nous faut surmonter la quête de pouvoir ou de prestige, la soif d’argent et le consumérisme afin de bâtir un monde de justice et de paix. 

Il est illusoire de vouloir rendre cette planète meilleure, sans changer d’abord la conscience des individus. Nous nous engageons dès lors à élargir notre capacité de perception, en acceptant pour notre esprit une discipline de méditation, de prière ou de pensée positive. Si nous n’acceptons pas des risques et des sacrifices, notre condition actuelle ne changera pas en profondeur. C’est pourquoi nous nous engageons à vivre selon cette éthique planétaire, dans la compréhension mutuelle, selon des modes de vie propres à promouvoir le bienêtre de la société, la paix et le respect de la nature. 

Nous invitons tous les êtres humains, croyants ou non, à prendre le même engagement.
  

Principes d’une éthique planétaire
  
Notre monde traverse une crise fondamentale : une crise de l’économie, de l’écologie et de la politique mondiales. Partout on déplore l’absence d’une grande vision, l’accumulation de problèmes irrésolus et la paralysie de la politique gérée par des politiciens médiocres qui sont le plus souvent insuffisamment préoccupés du bien commun et manquent d’intelligence et de prospective. Pour relever les défis nouveaux, on ne propose que trop de réponses surannées. 
Sur notre planète, des centaines de millions d’êtres humains souffrent chaque jour davantage du chômage, de la pauvreté et de la destruction de la famille. L’espoir d’une paix durable entre les peuples s’estompe une fois de plus. Il existe des tensions entre les sexes et les générations. Des enfants meurent, tuent ou sont tués. De plus en plus nombreux se comptent les Etats secoués par des affaires de corruption politique ou économique. La cohabitation pacifique devient chaque jour plus difficile dans nos villes, à cause des conflits sociaux, raciaux et ethniques, de la drogue, du crime organisé et même de l’anarchie. Même des voisins vivent souvent dans la peur l’un de l’autre. Notre planète est constamment livrée au pillage sauvage. Elle est menacée de l’effondrement de son écosystème. 
Nous voyons toujours à nouveau des chefs religieux et leurs adeptes attiser l’agression, le fanatisme, la haine et la xénophobie ; ils vont jusqu’à inspirer et justifier des conflits violents et sanglants. On abuse souvent de la religion comme simple instrument de pouvoir politique et on l’exploite à des fins guerrières. Tout cela nous dégoûte. 
Nous dénonçons toutes ces abominations et nous proclamons que cela ne doit pas être. Les enseignements des religions du monde véhiculent d’ores et déjà une éthique qui pourrait contrer la détresse qui règne dans le monde. Bien sûr, cette éthique ne propose pas de solution immédiate à tous les problèmes gigantesques de la planète ; mais elle nous offre l’assise morale d’un meilleur ordre individuel et collectif : une vision propre à arracher les hommes et les femmes au désespoir ; une éthique capable aussi de protéger nos sociétés du chaos qui les menace. 

Nous sommes des hommes et des femmes qui embrassent les commandements et la pratique des religions du monde. Nous affirmons qu’un consensus existe déjà parmi les religions, susceptible de fonder une éthique planétaire : un consensus minimal concernant des valeurs contraignantes, des normes irrévocables et des attitudes morales essentielles. 
  
I. Pas de nouvel ordre mondial sans une éthique planétaire
  
Hommes et femmes de religions et de régions diverses de cette planète, nous nous adressons donc à tous les humains, religieux ou non. Nous voulons exprimer notre conviction commune : 
• Tous, nous portons la responsabilité d’un meilleur ordre mondial.
• Il est absolument nécessaire que nous nous engagions au service des droits hu-mains, de la liberté, de la justice, de la paix et de la sauvegarde de la planète. 
• La diversité de nos traditions religieuses et culturelles ne saurait nous empêcher de nous dresser ensemble activement contre toute forme d’inhumanité et de promouvoir plus d’humanité. 
• Les principes énoncés dans cette déclaration peuvent être affirmés par tous les êtres humains qui sont animés d’une éthique, qu’elle soit basée sur une religion ou non. 
• En raison même de notre orientation religieuse et spirituelle, nous fondons notre existence sur une réalité ultime dans laquelle, dans la confiance, la prière ou la méditation, à haute voix ou dans le silence, nous puisons force et espoir. Nous avons dès lors une responsabilité particulière pour le bienêtre de l’humanité tout entière et pour la planète Terre. Nous ne nous considérons pas meilleurs que les autres, mais nous avons confiance que l’antique sagesse de nos religions saura baliser aussi les chemins de l’avenir. 

Après deux guerres mondiales et la guerre froide, après l’écroulement du fascisme et du nazisme, l’ébranlement du communisme et du colonialisme, l’humanité est entrée dans une nouvelle ère de son histoire. Nous posséderions aujourd’hui assez de ressources économiques, culturelles et spirituelles pour promouvoir un meilleur ordre mondial. Pourtant d’anciennes et récentes tensions ethniques, nationales, sociales, économiques et religieuses compromettent la construction pacifique d’un mon-de meilleur. Notre temps connaît des progrès scientifiques et techniques inouïs. Mais les faits sont là : à l’échelon de la planète, la pauvreté, la faim, la mortalité enfantine, le chômage, la misère et la destruction de la nature ne diminuent pas, mais s’aggravent. La ruine économique menace beaucoup de peuples, et parallèlement se défait le tissu social, se profilent la marginalisation politique, la catastrophe écologique et l’écroulement de la nation. 

La situation du monde étant si dramatique, l’humanité a besoin d’une vision de cohabitation pacifique des peuples et de l’exercice de la responsabilité commune des groupes ethniques et éthiques et des religions pour la planète Terre. Une vision repose sur des espoirs, des objectifs, des idéaux, des critères, lesquels, un peu partout dans le monde, ont malheureusement tendance à nous échapper de plus en plus. Pourtant, nous sommes convaincus que c’est précisément la responsabilité des religions, en dépit de leurs abus et de leurs défaillances si fréquentes au cours de l’histoire, de démontrer que ces espoirs, ces idéaux et ces critères peuvent être sauvegardés, fondés et réalisés. Cela vaut plus spécialement pour les Etats modernes : des conditions sont nécessaires afin de garantir la liberté de conscience et de religion, mais ces libertés seules ne sauraient remplacer les valeurs contraignantes, les convictions et les normes qui valent pour tout un chacun, quels que soient l’origine sociale, le sexe, la couleur de la peau, la langue ou la religion. 

Nous sommes convaincus que l’humanité sur notre planète forme une seule famille. Pour cette raison nous rappelons la Déclaration universelle des droits humains, proclamée par les Nations Unies en 1948. Ce que ce texte a solennellement proclamé au plan du droit, nous voulons ici le confirmer et l’approfondir au niveau de l’éthique : la pleine réalisation de la dignité intrinsèque de la personne humaine, sa liberté inaliénable, le principe de l’égalité de tous les êtres hu-mains, la solidarité indispensable et l’interdépendance de tous. 

A travers nos expériences personnelles et l’histoire douloureuse de notre planète nous avons appris : 
• un meilleur ordre mondial ne peut se construire ni être imposé par des lois, des ordonnances ou des conventions seules ; 
• la réalisation de la paix, de la justice et de la sauvegarde de la planète dépend de personnes disposées à faire valoir le droit ; 
• l’engagement en faveur des droits et libertés suppose la conscience des responsabilités et devoirs ; il faut, par conséquent, toucher la tête et le cœur des personnes ; 
• sans moralité, les droits risquent de ne pas durer. Il n’y aura donc pas de nouvel ordre mondial sans une éthique planétaire. 

Par éthique planétaire nous n’entendons ni une nouvelle idéologie ni une religion mondiale unitaire au-delà de toutes les religions existantes ; moins encore la domination d’une religion sur les autres. Ethique planétaire signifie pour nous le consensus fondamental par rapport aux valeurs contraignantes, aux critères irrévocables et aux attitudes essentielles de la personne. Sans un tel consensus éthique radical, chaque communauté court tôt ou tard le risque du chaos ou de la dictature, et les individus sombrent dans le désespoir.
  
II. Une exigence fondamentale : que toute personne humaine soit traitée humainement
  
Nous sommes tous et toutes faillibles, im-parfaits, marqués par nos limites et nos carences. Nous connaissons la réalité du mal. C’est précisément pourquoi, soucieux du bien-être planétaire, nous nous sentons obligés d’expliciter les éléments fondamentaux d’une éthique planétaire, tant pour les individus que pour les collectivités et les organisations, pour les Etats comme pour les religions elles-mêmes. En effet, nous sommes convaincus que nos traditions religieuses et éthiques, dont certaines remontent à plusieurs millénaires, véhiculent une éthique accessible et viable pour toutes les personnes de bonne volonté, croyantes ou non. 

En même temps nous nous rendons parfaitement compte que les critères qui permettent de distinguer ce qui sert l’être humain de ce qui peut lui nuire, ce qui est juste de ce qui est injuste et le bien du mal, varient selon les différentes traditions religieuses et éthiques. Il ne s’agit pas d’estomper ou de gommer les caractéristiques propres, et souvent profondes, de chaque religion particulière. Elles ne doivent pourtant pas nous empêcher de proclamer bien haut ce que nous partageons et affirmons déjà en raison de nos fondements religieux et éthiques respectifs. 

Il nous paraît clair aussi que les religions ne sont pas à même de résoudre les problèmes écologiques, économiques, politiques et sociaux de la planète. Au moins peuventelles obtenir ce que les plans économiques, les programmes politiques et les régulations légales sont incapables de réaliser seuls : la modification des attitudes intimes et des mentalités, c’est-à-dire le changement du « cœur » des êtres humains et leur conversion qui les amènera à quitter le mauvais chemin pour suivre une nouvelle orientation de vie. Sans aucun doute, l’humanité a besoin de réformes sociales et écologiques ; mais elle demande avec non moins d’urgence un renouvellement spirituel. En raison de notre propre orientation religieuse et spirituelle, nous nous consacrerons particulièrement à cette tâche, conscients du fait que les énergies spirituelles des religions peuvent précisément offrir la confiance fondamentale, l’horizon de sens, les critères ultimes et une patrie spirituelle. Cependant, les religions ne seront crédibles que pour autant qu’elles renoncent à tout conflit dont elles seraient elles-mêmes la source ; c’est-à-dire dans la mesure où, au contraire, elles abandonnent toute présomption, méfiance, préjugés et stéréotypes hostiles, et manifestent du respect pour les traditions, les sanctuaires, les fêtes et les rites des autres croyants.

Aujourd’hui comme par le passé, partout sur la planète des êtres humains sont encore traités de façon inhumaine. Ils sont privés de leurs chances de vie et de leur liberté ; leurs droits humains sont foulés aux pieds et leur dignité n’est pas respectée. Mais la force n’est pas le droit! Face à tout comportement inhumain, nos convictions religieuses et éthiques exigent que toute personne humaine soit traitée humainement! 

Qu’est-ce à dire? Sans considérations d’âge, de sexe, de race, de couleur de peau, d’aptitude physique ou mentale, de langue, de religion, d’orientation politique, d’origine nationale ou sociale – toute personne humaine possède une dignité inaliénable et inviolable. Tous sont donc tenus, les individus comme les Etats, de respecter et de protéger cette dignité. En matière économique ou politique, dans les médias, les instituts de recherche et les entreprises industrielles, l’être humain sera toujours considéré comme le sujet de droits et comme une fin en soi, jamais comme un simple moyen ou un objet au service du commerce et de l’industrie. Personne n’est jamais « au-delà du bien et du mal » : ni l’individu, ni la classe sociale, ni le groupe d’intérêt, ni le cartel, ni l’appareil policier, ni l’armée, ni l’Etat. Au contraire, douée qu’elle est de raison et de conscience, toute personne humaine est obligée de se comporter humainement, jamais inhumainement : faire le bien et éviter de faire le mal! 

Notre déclaration veut expliciter le sens concret de cette exigence. Nous entendons rappeler des normes éthiques irrévocables et absolues. Ces normes ne devraient ni entraver ni enchaîner les personnes, mais plutôt les aider dans leur recherche afin qu’elles puissent retrouver et réaliser de nouveau les valeurs, l’orientation et le sens de leurs vies.

Un principe s’est maintenu depuis des millénaires dans beaucoup de traditions religieuses et éthiques de l’humanité ; c’est la « règle d’or » : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Ou, exprimée de façon positive : Agis à l’égard des autres comme tu souhaites qu’on agisse à ton égard! Cela devrait être la norme irrévocable et absolue dans tous les domaines de la vie, pour les familles et les collectivités, les ethnies, nations et religions.

Les égoïsmes de toute sorte, individuels ou collectifs, sont à rejeter, qu’ils apparaissent sous forme de préjugés de classe, de racisme, de nationalisme ou de sexisme. Nous les condamnons, car ils forment un obstacle qui empêche les êtres humains d’être authentiquement humains. L’affirmation ou la réalisation de soi sont parfaitement légitimes – tant qu’elles ne sont pas séparées de la responsabilité vis-à-vis de soi et du monde, c’est-à-dire de la responsabilité pour le prochain et pour la planète Terre. 

Ce principe contient des critères très concrets auxquels nous devons rester fidèles. Il en découle quatre très anciennes lignes directrices qui se retrouvent dans la plupart des religions.
  

III. Quatre directives irrévocables
   
I. L’engagement en faveur d’une culture de la non-violence et du respect de la vie
  
Dans toutes les régions et dans toutes les religions, d’innombrables personnes font des efforts pour mener une vie qui, loin d’être guidée par l’égoïsme, s’investit au contraire au bénéfice du prochain et de l’environnement. Et pourtant le monde d’aujourd’hui est encore plein de haine, d’envie, de jalousie et de violence : non seulement entre les individus, mais encore entre les groupes sociaux et ethniques, les classes, les cultures, les nations et les religions. La violence, le commerce de la drogue, le crime organisé, qui se servent souvent des moyens techniques les plus modernes, connaissent une extension planétaire. En de nombreuses régions, c’est encore la terreur « d’en haut » qui règne ; des dictateurs agressent leur propre peuple et la violence institutionnalisée est largement répandue. Dans certains pays, bien que la loi y prétende protéger les libertés individuelles, des prisonniers sont torturés, des hommes et des femmes mutilés, des otages tués. 

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu ne tueras pas! Ou, dans sa version positive : respecte la vie! Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : tout être humain a droit à la vie, à l’intégrité corporelle et au libre épanouissement de sa personne, tant qu’il ne lèse pas les droits d’autrui. Personne n’a le droit de torturer physiquement ou psychiquement, de blesser, a fortiori de tuer un autre être humain. Aucun peuple, aucun Etat, aucune race, aucune religion n’a le droit de discriminer, de « nettoyer », d’exiler ou de liquider une minorité qui pense ou croit autrement. 

B. Sans doute, des conflits vont toujours surgir là où des humains coexistent. Mais de tels conflits devraient être résolus de manière non violente, dans un cadre légal imprégné de justice. Cela vaut pour les individus comme pour les Etats. Les dirigeants politiques doivent observer les prescriptions du droit et rechercher autant que possible des solutions non violentes et pacifiques. Ils devraient s’engager dans ce sens aussi dans le cadre d’un ordre international de paix qui a lui-même besoin d’être protégé et défendu contre des acteurs de violence. L’armement est la mauvaise voie ; le désarmement est le commandement de l’heure qu’il est. Il faut être lucide : il n’y aura pas de survie pour l’humanité sans paix mondiale! 

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école que la violence ne peut être un moyen de résoudre des conflits avec autrui. C’est ainsi seulement qu’on pourra créer une culture de la non-violence.

D. La personne humaine est infiniment précieuse : elle doit être absolument protégée. Mais les animaux et les plantes, qui partagent avec nous cette planète, méritent eux aussi protection, égards et sollicitude. L’exploitation effrénée des fondements naturels de la vie, la destruction sauvage de la biosphère et la militarisation du cosmos sont des méfaits. Comme êtres humains, attentifs surtout aux générations à venir, nous portons une responsabilité particulière pour la planète Terre et le cosmos tout entier, air, eau et sol. Nous sommes tous ensemble tissés dans la trame de ce cosmos, en étroite dépendance réciproque. Chacun de nous dépend du bien-être de l’ensemble. Il s’ensuit que ce n’est pas la domination de l’être humain sur la nature et le cosmos qu’il faut promouvoir, mais plutôt sa communion avec la nature et le cosmos. 

E. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain revient à se montrer plein d’égard pour les autres et prêt à les servir, tant dans la vie privée que dans la vie publique. Nous ne devrions jamais être irresponsables ou brutaux. Chaque peuple, chaque culture, chaque religion doit manifester de la tolérance, du respect, et même de l’estime pour les autres peuples, cultures ou religions. Culturelles, ethniques ou religieuses, les minorités ont droit à la protection et au soutien.
  
2. L’engagement en faveur d’une culture de la solidarité et d’un ordre économique juste
  
Dans toutes les régions et toutes les religions, d’innombrables personnes s’efforcent de mener une vie dans la solidarité mutuelle et de travailler dans la fidélité à ce que leur profession leur demande. Pourtant le monde d’aujourd’hui est encore plein de famine, de pauvreté et de misère. Les individus ne sont pas seuls responsables de cette situation. Très souvent la faute vient des structures injustes de nos sociétés : des millions d’êtres humains sont sans travail ; des millions de travailleurs sont exploités par un travail mal payé, poussés dans la marginalité, privés de toute perspective d’avenir. Dans beaucoup de pays, des disparités immenses existent entre les pauvres et les riches, entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui en sont exclus. Dans notre mon-de, le capitalisme débridé et le socialisme totalitaire ont miné, voire détruit beaucoup de valeurs éthiques et spirituelles : une mentalité matérialiste est à l’origine de la soif illimitée du profit et la cupidité se répand sans frein. On exige de plus en plus des ressources de la collectivité sans pour autant obliger les individus à contribuer davantage. Aussi bien dans les pays en développement que dans les pays industrialisés, le cancer de la corruption a envahi la société.

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu ne voleras pas! Ou, dans sa version positive : agis avec droiture et honnêteté. Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : personne n’a le droit de voler ou d’attenter, de quelque manière que ce soit, à la propriété d’une personne ou de la collectivité. Inversément, personne n’a le droit de gérer ses biens sans égard pour les besoins de la société et de la planète.

B. Dans des conditions d’extrême pauvreté, des sentiments d’impuissance et de désespoir se répandent : pour survivre, on en vient alors fréquemment à voler. L’accumulation sauvage de puissance et de richesse déclenche fatalement chez les défavorisés et les marginaux des réactions d’envie ou de ressentiment, voire de haine meurtrière et de révolte. On entre alors dans une spirale de violence. Il faut être lucide : il ne peut y avoir de paix mondiale sans justice mondiale.

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école que la propriété, si modeste soit-elle, implique des devoirs. Dans son usage, il faut aussi penser au bien commun. C’est ainsi seulement que l’on bâtira un ordre économique juste.

D. S’il s’agit d’améliorer le sort des milliards de pauvres sur la planète, et notamment des femmes et des enfants, il faut restructurer l’économie mondiale dans le sens de plus de justice. Pour indispensable qu’ils soient, les projets d’aide ponctuelle et la bienfaisance des individus isolés ne peuvent suffire. Il faut la participation de tous les Etats et l’autorité des organisations internationales pour bâtir des institutions économiques justes. 

Les problèmes de la dette et de la pauvreté du « Deuxième Monde » en voie de dissolution – et plus encore du « Tiers Monde » – doivent trouver une solution acceptable pour toutes les parties. Les conflits d’intérêt seront sans doute inévitables. Dans les pays développés, il faut distinguer entre consommation nécessaire et consommation effrénée, entre usage social et non social de la propriété, entre utilisation justifiée et non justifiée des ressources naturelles, et entre une économie de marché tournée exclusivement vers le profit et sa version sociale et écologique. Les pays en voie de développement sont eux aussi appelés à faire cet exercice de conscientisation. 

Là où les gouvernants répriment les gouvernés, où les institutions menacent les personnes, où le pouvoir opprime le droit, nous avons l’obligation de résister, si possible dans la non-violence.

E. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain se traduit donc comme suit : 
• Nous devons mettre le pouvoir économique et politique au service de l’humanité au lieu d’en abuser dans une lutte sauvage pour la domination ; il nous faut cultiver l’esprit de compassion pour ceux qui souffrent et développer une sollicitude particulière pour les pauvres, les handicapés, les personnes âgées, les réfugiés et les solitaires ; 
• nous devons cultiver le respect mutuel afin d’aboutir à un équilibre raisonnable des intérêts, au lieu du souci exclusif du pouvoir illimité et de la compétition acharnée ; 
• nous devons valoriser le sens de la mesure et de la modestie plutôt que la soif inassouvie de l’argent, du prestige et de la consommation. En effet, en cédant à ses désirs inassouvis, l’être humain perd son âme, sa liberté, sa sérénité et sa paix intérieure, cela précisément qui constitue son humanité. 
  
3. L’engagement en faveur d’une culture de la tolérance et d’une vie véridique
  
Dans toutes les régions et dans toutes les religions d’innombrables personnes s’efforcent de mener une vie dans la loyauté et la vérité. Et pourtant, le monde d’aujourd’hui est encore plein de mensonges et de tromperies, d’escroqueries et d’hypocrisie, d’idéologies et de démagogie : 
• Il est des politiciens et des hommes d’affaires qui se servent du mensonge comme instrument sur la voie du succès ; 
• il est des médias qui remplacent le reportage objectif par la propagande idéologique, ou l’information par la désinformation, la simple vérité loyalement exposée par un cynique intérêt commercial ;
• il est des scientifiques et des chercheurs qui se font les otages de programmes idéologiques ou politiques, ou de groupes dirigés par l’intérêt économique, dont on peut questionner la moralité, ou qui justifient des recherches lésant des valeurs éthiques fondamentales ; 
• il est des représentants religieux qui accordent une valeur moindre aux autres croyances et qui prêchent le fanatisme et l’intolérance au lieu du respect et de la compréhension mutuelle. 

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu ne mentiras pas! Ou, dans sa version positive : parle et agis de bonne foi! Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : il n’est pas d’être humain, ni d’institution, ni d’Etat, ni d’Eglise ou de communauté religieuse qui puisse s’arroger le droit de proférer des mensonges. 

B. Cela vaut en particulier : 
• Pour celles et ceux qui travaillent dans les médias : nous leur confions la liberté d’information au service de la vérité et ainsi nous leur accordons une fonction de surveillance. Ils ne sont pas placés au-dessus de la morale mais ont l’obligation de respecter la dignité des personnes, les droits humains et les valeurs essentielles ; ils doivent être guidés par le souci de l’objectivité et du tact. Ils n’ont pas le droit de faire intrusion dans la vie privée des individus, de manipuler l’opinion publique ou de déformer la vérité ; 
• pour les artistes, les écrivains et les scientifiques : nous leur confions la liberté artistique et académique. Ils ne sont pourtant jamais exempts des normes éthiques générales mais doivent servir la vérité ; 
• pour les dirigeants des pays, les politiciens et les partis politiques : nous leur confions notre propre liberté. Quand ils mentent ouvertement en face de leurs peuples, quand ils manipulent la vérité, quand ils cèdent à la corruption ou mènent une politique de puissance pure et dure, leur crédibilité est ruinée ; ils méritent de perdre leur mandat et d’être abandonnés par leurs électeurs. A l’inverse, les hommes et femmes politiques qui ont le courage de parler toujours vrai doivent être soutenus par l’opinion publique ; 
• pour les représentants des religions enfin : quand ils répandent des préjugés ou attisent la haine et l’hostilité contre des croyants d’autres religions, ou quand ils incitent même à des guerres de religion ou les justifient, ces personnes méritent d’être condamnées par l’humanité et d’être rejetées par leurs coreligionnaires.

Il faut être lucide : il n’y aura pas de justice mondiale sans droiture et loyauté entre les êtres humains!

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école comment penser, parler et agir vrai. Ils ont droit à l’information nécessaire et à l’éducation, afin de pouvoir faire les choix décisifs qui vont façonner leur vie. Sans une orientation éthique de base, on ne dispose guère de moyens pour distinguer l’essentiel de l’accessoire. Dans le flot quotidien de l’information, les critères éthiques aident à discerner quand des opinions personnelles sont présentées comme des faits, des intérêts camouflés, des tendances exagérées et des faits déformés. 

D. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain se traduit comme suit : 
• Nous ne devons pas confondre la liberté avec l’arbitraire ou le pluralisme avec l’indifférence par rapport à la vérité ; 
• nous devons cultiver la vérité dans toutes nos relations au lieu de vivre dans la malhonnêteté, la ruse ou l’opportunisme ;
• nous devons constamment chercher la vérité et la sincérité incorruptibles au lieu de répandre des demi-vérités idéologiques ou partisanes ; 
• nous devons avoir le courage de servir la vérité et rester constants et fiables au lieu d’accommoder nos vies de façon opportuniste.
   
4. L’engagement en faveur d’une culture de l’égalité des droits et du partenariat entre les sexes
  
Dans toutes les régions et dans toutes les religions, d’innombrables personnes s’efforcent de mener une vie dans l’esprit du partenariat entre l’homme et la femme et d’un comportement responsable en matière d’amour, de sexualité et de famille. Et pourtant le monde d’aujourd’hui est encore plein de formes condamnables d’une mentalité patriarcale, de la domination d’un sexe sur l’autre, de l’exploitation de la femme, de l’abus sexuel de l’enfant ou de la prostitution sous la contrainte. Il n’est pas rare, surtout dans les pays moins développés, que les différences sociales aboutissent à une situation où les femmes et même les enfants cherchent dans la prostitution l’indispensable moyen d’assurer leur survie.

A. Dans les grandes et anciennes traditions religieuses et éthiques de l’humanité, nous trouvons cette injonction : tu n’auras pas de relations sexuelles illicites! Ou, dans sa version positive : respectez-vous et aimez-vous les uns les autres! Reprenons donc aujourd’hui les conséquences de cette antique directive : Personne n’a le droit de réduire l’autre au rôle de simple instrument au service de sa sexualité, de l’engager ou de le maintenir dans une situation de dépendance sexuelle.

B. Nous condamnons l’exploitation et la discrimination sexuelles comme des formes parmi les plus graves de dégradation de la personne humaine. Partout où la domination d’un sexe sur l’autre est proclamée et où l’exploitation sexuelle est tolérée – fût-ce au nom de motifs religieux –, partout où la prostitution est favorisée ou l’enfant abusé, il faut résister. Il faut être lucide : il ne peut y avoir d’humanité authentique sans une vie commune respectueuse des partenaires!

C. C’est pourquoi les jeunes doivent apprendre en famille et à l’école que la sexualité n’a rien de négatif et destructeur ; elle n’est pas une occasion d’exploitation, mais au contraire une puissance créatrice et constructive. Sa fonction est d’affirmer la vie et de constituer une communauté ; elle ne peut s’épanouir qu’en s’exerçant dans la responsabilité et l’attention au bonheur du partenaire.

D. La relation entre l’homme et la femme ne sera pas caractérisée par la mise sous tutelle ou l’exploitation de l’autre ; c’est au contraire l’amour, le partenariat et la fiabilité qui doivent l’inspirer. Le sentiment de plénitude humaine ne saurait être confondu avec le plaisir sexuel. La sexualité doit être l’expression et la confirmation d’une relation amoureuse vécue par des partenaires égaux.

Plusieurs traditions religieuses connaissent aussi l’idéal de libre renoncement à l’épanouissement complet de la sexualité. 
Pareil renoncement peut lui aussi exprimer l’identité de la personne et conférer une plénitude de sens.

E. Malgré la diversité de ses expressions culturelles et religieuses, l’institution sociale du mariage est caractérisée par l’amour, la fidélité et la permanence. Elle prétend et doit garantir à l’homme, à la femme et aux enfants protection et soutien mutuel et leur assurer leurs droits. Dans tous les pays et dans toutes les cultures, il y a lieu de promouvoir les conditions économiques et sociales qui permettent une existence digne du couple marié et de la famille, en particulier pour les personnes âgées. Les enfants ont droit à l’éducation. Les parents ne devraient pas exploiter leurs enfants, ni les enfants leurs parents. Leur relation doit être marquée plutôt d’estime, de respect et de prévenance réciproques.

F. Selon l’esprit de nos grandes traditions religieuses et éthiques, être vraiment humain se traduit comme suit : 
• Nous avons besoin de respect mutuel, de partenariat et de compréhension au lieu de la domination patriarcale ou de la relation dégradante, qui sont des manifestations de violence et provoquent souvent de la violence en retour ; 
• nous avons besoin d’attention mutuelle, de tolérance, d’une disposition à la réconciliation, d’amour au lieu de toutes les formes de désir de possession ou d’exploitation sexuelle. 

Ne peut être pratiqué à l’échelon des nations et des religions que ce qui est déjà concrètement vécu dans le cadre des relations personnelles et familiales.
  
IV. Un changement des consciences
  
Toute l’histoire en témoigne : notre Terre ne peut être transformée à moins qu’intervienne un changement des consciences, au plan des personnes comme de la société. On a pu constater qu’un tel changement est possible dans les domaines de la guerre et de la paix, de l’économie et de l’écologie, qui ont connu des évolutions radicales au cours de ces dernières décennies. Un changement semblable devrait aussi s’opérer dans le domaine de l’éthique et des valeurs. Chaque individu ne jouit pas seulement d’une dignité intrinsèque et de droits inaliénables ; il porte aussi une responsabilité inéluctable pour tout ce qu’il fait ou omet de faire. Toutes nos décisions et nos actions, tout comme nos omissions et nos échecs, entraînent des conséquences.

Aux religions incombe la tâche particulière de garder cet esprit de responsabilité en éveil, de l’approfondir et de le transmettre aux générations à venir. Nous considérons avec réalisme ce que notre consensus a permis d’obtenir ; c’est pourquoi nous insistons sur les points suivants : 

1. Dans nombre de questions particulières controversées (bioéthique, éthique sexuelle, éthique des sciences ou des médias, éthique économique ou politique), un consensus universel est difficile à réaliser. Pourtant, dans l’esprit des principes que nous venons de développer ensemble, des solutions adaptées sont à découvrir, même pour bien des questions controversées.

2. Dans de nombreux domaines, une nouvelle conscience de la responsabilité éthique s’est déjà éveillée. Aussi serionsnous heureux si autant de professions que possible (médecins, scientifiques, économistes, journalistes, politiciens...) se donnaient des codes éthiques, proposant des directives concrètes pour les questions cruciales qui se posent dans leurs domaines respectifs.

3. Nous enjoignons surtout les diverses communautés de croyants de formuler leur éthique spécifique : ce que chaque tradition religieuse peut dire à propos du sens de la vie et de la mort, de la souffrance et du pardon, sur le dévouement désintéressé ou le renoncement nécessaire, sur la compassion et la joie. Tout cela contribuera à approfondir et à préciser l’éthique planétaire déjà visible. 

Nous lançons enfin un appel à tous les habitants de cette planète : notre Terre ne saurait être changée sans un changement des consciences individuelles. Nous nous engagerons sur la voie d’une telle transformation des consciences individuelle et collective, du réveil des énergies spirituelles et de la conversion des cœurs par la réflexion, la méditation, la prière et la pensée positive. Ensemble, nous pouvons déplacer des montagnes! Sans accepter des risques et sans consentir à des sacrifices, on n’obtiendra jamais un changement fondamental de la situation actuelle! C’est pourquoi nous nous engageons en faveur d’une éthique planétaire commune, d’une meilleure compréhension réciproque, de styles de vie favorisant la paix sociale et internationale et respectueux de la nature. 

Nous invitons tous les hommes et toutes les femmes, religieux ou non, à prendre le même engagement!

Les signataires
  
Bahaïsme
Juana Conrad, Jacqueline Delahunt, Dr. Wilma Ellis, Charles Nolley, R. Leilani Smith, Yael Wurmfeld.

Brahma Kumaris
B. K. Jagdish Chander Hassija, B. K. Dadi Prakashmani.

Bouddhisme
Rev. Koshin Ogui, Sensei. Mahayana : Rev. Chung Ok Lee. Theravada : Dr. A. T. Ariyaratne, Preah Maha Ghosananda, Ajahn Phra Maha Surasak Jivanando, Dr. Chatsumarn Kabilsingh, Luang Poh Panyananda, Ven. Achahn Dr. Chuen Phangcham, Ven. Dr. Havanpola Ratanasara, Ven. Dr. Mapalagama Wipulasara Maha Thero. Vajrayana : S. S. le XIVème Dalai Lama. Zen : Prof. Masao Abe, Zen Master Seung Sahn, Rev. Samu Sunim.

Christianisme
Blouke Carus, Dr. Yvonne Delk. Anglican : Rev. Marcus Braybrooke, James Parks Morton. Orthodox : Maria Svolos Gebhard. Protestant : Dr. Thelma Adair, Martti Ahtisaari, Rev. Wesley Ariarajah, Dr. Gerald O. Barney, Dr. Nelvia M. Brady, Dr. David Breed, Rev. John Buchanan, Evêque R. Sheldon Duecker, Prof. Diana L. Eck, Dr. Leon D. Finney, Jr., Dr. James A. Forbes, Jr., Evêque Frederick C. James, Archévêque Mikko Juva, Prof. James Nelson, Dr. David Ramage, Jr., Robert Reneker, Rev. Dr. Syngman Rhee, Rev. Margaret Orr Thomas, Prof. Carl Friedrich v. Weizsäcker, Prof. Henry Wilson, Rev. Addie Wyatt. Catholique-romain : Rev. Thomas A. Baima, Cardinal Joseph Bernardin, Père Pierre- Francois de Bethune, Sœur Joan M. Chatfield MM, Rev. Theodore M. Hesburgh CSC, Abbé Timothy Kelly OSB, Jim Kenney, Prof. Hans Küng, Dolores Leakey, Sœur Joan Monica McGuire OP, Rev. Maximilian Mizzi, Dr. Robert Muller, Rev. Albert Nambiaparambil, Mgr. Placido Rodriguez, Mgr. Willy Romelus, Dorothy Savage, Frère David Steindl-Rast OSB, Frère Wayne Teasdale.

Religions indigènes
H. I. G. Bambi Baaba. Akuapim : Nana Apeadu. Yoruba : S. K. H. Oseijeman Adefunmi I, Baba Metahochi Kofi Zannu. Amerindiens : Archie Mosay, Burton Pretty On Top, Peter V. Catches.

Hindouisme
Dr. M. Aram, Jayashree Athavale-Talwarkar, S. H. Swami Chidananda Saraswati, Swami Chidananda Saraswati Muniji, Swami Dayananda Saraswati, Sadguru Sant Keshavadas, P. V. Krishnayya, Dr. Lakshmi Kumari, Amrish Mahajan, Dr. Krishna Reddy, Prof. V. Madhusudan Reddy, Swami Satchidananda, S. H. Satguru Sivaya Subramuniyaswami, S. H. Dr. Bala Siva Yogindra Maharaj. Vedanta : Pravrajika Amalaprana, Pravrajika Prabuddhaprana, Pravrajika Vivekaprana.

Jaïnisme
Dr. Rashmikant Gardi. Digambar : Narendra P. Jain. Shwetambar : S. H. Shri Atmanandji, Dipchand S. Gardi, S. E. Dr. L. M. Singhvi, S. H. Acharya Sushil Kumarji Maharaj.

Judaïsme
Helen Spector. Conservateur : Prof. Susannah Heschel. Libéral : Rabbi Herbert Bronstein, Norma U. Levitt, Rabbi Herman Schaalman, Dr. Howard A. Sulkin. Orthodoxe : Prof. Ephraim Isaac.

Islam
Tan Sri Dato Seri Ahmad Sarji bin Abdul-Hamid, Dr. Qazi Ashfaq Ahmed, Hamid Ahmed, Mazhar Ahmed, Hon. Louis Farrakhan, Dr. Hamid Abdul Hai, Mohammed A. Hai, Dr. Mohammad Hamidullah, Dr. Aziza al-Hibri, Dr. Asad Husain, Dato Dr. Haji Ismail bin Ibrahim, Dr. Irfan Ahmat Khan, Qadir H. Khan, Dr. Abdel Rahman Osman. Chiite : Prof. Seyyed Hossein Nasr. Sunnite : Imam Dawud Assad, Imam Warith Deen Mohammed, Hon. Syed Shahabuddin.

Néo-paganisme
Rev. Baronesse Cara-Marguerite-Drusilla, Rev. Deborah Ann Light, Lady Olivia Robertson.

Sikhisme
Siri Singh Sahib Bhai Sahib Harbhajan Singh Khalsa Yogiji, Bhai Mohinder Singh, Dr. Mehervan Singh, Hardial Singh, Indarjit Singh, Singh Sahib Jathedar Manjit Singh, Dr. Balwant Singh Hansra.

Taoïsme
Chungliang Al Huang.

Théosophie
Radha Burnier.

Zoroastrisme
Dastoor Dr. Kersey Antia, Dr. Homi Dhalla, Dastoor Dr. Kaikhusroo Minocher JamaspAsa, Dastoor Jehangir Oshidari, Rohinton Rivetna, Homi Taleyarkhan, Dastoor Kobad Zarolia, Dastoor Mehraban Zarthosty.

Organisations interreligieuses
Karl Berolzheimer, Dr. Daniel Gomez-Ibanez, Ma Jaya Bhagavati, Peter Laurence, Dr. Karan Singh, John B. Taylor, Rev. Robert Traer, Dr. William F. Vendley.