vendredi 2 avril 2021

Chez soi Une odyssée de l'espace domestique - Mona Chollet

 Le foyer, un lieu de repli frileux où l’on s’avachit devant la télévision en pyjama informe ? Sans doute. Mais aussi, dans une époque dure et désorientée, une base arrière où l’on peut se protéger, refaire ses forces, se souvenir de ses désirs. Dans l’ardeur que l’on met à se blottir chez soi ou à rêver de l’habitation idéale s’exprime ce qu’il nous reste de vitalité, de foi en l’avenir.

Edition Zones 2015


Ce livre voudrait dire la sagesse des casaniers, injustement dénigrés. Mais il explore aussi la façon dont ce monde que l’on croyait fuir revient par la fenêtre. Difficultés à trouver un logement abordable, ou à profiter de son chez-soi dans l’état de « famine temporelle » qui nous caractérise. Ramifications passionnantes de la simple question « Qui fait le ménage ? », persistance du modèle du bonheur familial, alors même que l’on rencontre des modes de vie bien plus inventifs…

Autant de préoccupations à la fois intimes et collectives, passées ici en revue comme on range et nettoie un intérieur empoussiéré : pour tenter d’y voir plus clair, et de se sentir mieux.

Sana Guessous (journaliste https://sanaguessouspro.wordpress.com/) nous présente son œuvre:

Dès les premières pages, Mona Chollet affirme que de nos jours, « on n'a pas le droit d'habiter sa maison, sous peine de se heurter à une censure immédiate. » Habiter au sens d'imprégner son lieu de vie, de faire corps avec lui, de le laisser infuser lentement en soi. À l'inverse, ce qui est toléré et encouragé, c'est de consommer sa maison. Y accumuler des monticules de gadgets, de meubles et de robots, les remplacer frénétiquement, à la moindre craquelure, ou dès qu'un vague à l'âme inexplicable s'empare de nous. Y faire régner un ordre obsessionnel, la transformer en brochure Ikéa vivante, en temple fonctionnel et moderne, miroir de notre sacrosainte efficacité. « On retrouve là le double standard moral dont notre société est prisonnière : dureté envers soi-même, exigence de rendement, mortification et sacrifice dans la plupart des domaines de la vie ; satisfaction immédiate de tous les désirs, réconfort et consolation dans le seul domaine de la consommation », écrit l'autrice.

Acheter et racheter toujours plus neuf, plus luisant, plus grisant, désespérément. Jusqu'à en oublier que notre identité se construit par touches lentes et appliquées, qu'elle implique d'après le philosophe allemand Hartmut Rosa de « s'approprier les choses progressivement, voire de s'attacher à elles. »

Pour Mona Chollet, loin de « flatter nos aspirations domestiques », la société de consommation « entrave notre capacité à habiter. »

Assouvir nos besoins de repli, de solitude, d'évasion.

« La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix. Il n'y a pas que les pensées et les expériences qui sanctionnent les valeurs humaines », écrit Gaston Bachelard dans La Poétique de l'espace. le philosophe français a réconcilié l'autrice de Chez soi avec ses besoins profonds de « repli, de solitude et d'évasion », lui a offert des mots salvateurs pour affronter les « injonctions à se secouer, à se faire violence, à ne pas s'écouter. »

Des mots que Mona Chollet s'approprie, recompose pour les offrir à son tour à mes sens assoiffés et reconnaissants : « Il faudrait pouvoir émerger en douceur d'une nuit de sommeil qui vous déposerait sur la grève du jour comme le ressac d'une mer calme, au lieu de subir l'élancement au coeur, la déchirure du rêve que provoque la stridence du réveil. Il faudrait pouvoir rester encore un peu allongé, bien au chaud, à écouter les bruits les plus ténus dans la maison et au-dehors, à rêvasser, à contempler le plafond et à passer en revue les mille bonnes raisons de se lever, à réfléchir à ce que l'on projette de faire, à se pourlécher en composant le menu du petit-déjeuner (…) Alors l'élan nécessaire pour repousser la couette d'une ruade, pour renouer avec la verticalité et poser le pied par terre, répondrait à une nécessité intérieure irrésistible, le coeur battant d'impatience, plutôt qu'à ce sursaut de courage et de résignation mêlés par lequel on se boute soi-même hors du lit. »

Je vois quelques sourcils se froncer là-bas, au fond. J'entends des voix réprobatrices mugir : « Mais c'est de la paresse enrobée dans de la poésie ! » C'est sûr que si on envisage son existence comme une succession d'objectifs et de résultats à atteindre, à améliorer, à valoriser, on ne risque pas d'apprécier la beauté étrange, luxueuse et gratuite du Non faire. Une quiétude que trop de gens (re)découvrent, sidérés, parfois à leur corps défendant, après un burnout ravageur.

Assiégés jusque dans nos canapés

« Comment restaurer la dignité d'un temps qui se présente à nous comme le déchet de celui mis sur le marché ? », s'interroge Mona Chollet. Se réapproprier ce temps pour vivre, pour être soi-même, sans obligation de performance, peut s'avérer ardu, tant les distractions et les stimulations sont grandes. Dans le chapitre Une foule dans mon salon, la journaliste confie ses efforts pour ne pas devenir « l'esclave des flux » Facebook, Twitter, Instagram, Pinterest, etc.

Difficile de restituer en une seule note ce livre dense, plein de couloirs, de tiroirs et de cachettes secrètes. J'ai adoré m'y perdre, y dissiper mes illusions, notamment sur le mouvement des Tiny Houses – « les adeptes du small living occupent exactement la place qu'un ordre social inique leur assigne. Ils se contorsionnent pour entrer dans le placard qu'on veut bien leur laisser et prétendent réaliser par là leurs désirs les plus profonds. » 

J'ai aimé me lover délicieusement dans certains de ses interstices. Je songe particulièrement au dernier chapitre, Des palais plein la tête, imaginer la maison idéale, dans lequel Mona Chollet aborde l'architecture et son impact indélébile sur nos vies. Pourquoi ce sujet nous indiffère-t-il tant ? Pour le philosophe Alain de Botton, s'y intéresser revient à réaliser avec consternation que les mauvaises architectures nous assombrissent la vie. « Si une pièce peut modifier notre état d'âme, si notre bonheur peut dépendre de la couleur des murs ou de la forme d'une porte, que nous arrivera-t-il dans la plupart des lieux que nous sommes contraints de regarder et où nous devons habiter ? », écrit-il dans L'Architecture du bonheur.

À l'inverse, que se passerait-il si, au lieu de vivoter dans un intérieur insalubre, étroit ou désincarné, l'on habitait une maison à la fois apaisante et stimulante pour nos sens, où les escaliers nous emmèneraient de surprises en ébahissements, comme le suspens haletant d'un bon roman ? Car ces havres malicieux et amicaux existent. Ils possèdent « une qualité sans nom », comme l'appelle l'architecte anglais Christopher Alexander dans The Timeless Way of Building. Une âme, si j'ose dire.

Les Japonais, comme Terunobu Fujimori ou Shigeru Ban, excellent dans cet art de bâtir des maisons vivantes, véritables écrins de douceur et d'harmonie pour leurs habitants. Mona Chollet affirme que l'usage des matériaux naturels comme le bois, la terre, la pierre ou la paille y est pour quelque chose. Des matériaux qui s'usent, perdent lentement l'éclat de la jeunesse pour la patine gracieuse de l'âge et « rappellent le caractère transitoire de toute chose. » Cette vision subtile et poétique contredit celle d'architectes occupés, à grands renforts de béton, à construire des maisons donnant « l'impression qu'elles vont durer toujours. » « Conséquence : leurs bâtiments se délabrent au lieu de vieillir. »

Mona Chollet, née à Genève en 1973, est journaliste et essayiste suisse. Depuis 2016, elle est cheffe d'édition au Monde diplomatique.

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samedi 13 mars 2021

La lettre que votre adolescent ne peut pas vous écrire

« Cher parent,

Voici la lettre que je voudrais pouvoir t’écrire.

Ce conflit dans lequel nous sommes maintenant, j’en ai besoin. J’ai besoin de ce combat. Je ne peux pas l’expliquer parce que je n’ai pas le vocabulaire pour le faire et parce que, de toute façon, ce que je dirais n’aurait pas de sens. Mais j’ai besoin de ce combat. Désespérément.

J’ai besoin de te détester pour le moment, et j’ai besoin que tu y survives. J’ai besoin que tu survives au fait que je te haïsse et que tu me haïsses.

J’ai besoin de ce conflit, même si je le hais. Peu importe ce sur quoi nous sommes en conflit : heure du coucher, les devoirs, le linge sale, ma chambre en désordre, sortir, rester à la maison, partir de la maison, ne pas partir, la vie de famille, petit(e) ami(e), pas d’amis, mauvaises fréquentations. Peu importe. J’ai besoin de me battre avec toi au sujet de ces choses et j’ai besoin que tu t’opposes à moi en retour.

J’ai désespérément besoin que tu tiennes l’autre extrémité de la corde. Que tu t’y accroches fermement pendant que je tire de mon côté, que je tente de trouver des appuis dans ce nouveau monde auquel je sens que j’appartiens.

Avant, je savais qui j’étais, qui tu étais, qui nous étions. Mais maintenant, je ne sais plus.
En ce moment, je cherche mes limites et, parfois je ne peux les trouver qu’en te poussant à bout. Repousser les limites me permet de les découvrir. Alors je me sens exister, et pendant une minute je peux respirer.

Je sais que tu te rappelles l’enfant doux que j’étais. Je le sais, parce que cet enfant me manque aussi et, parfois, cette nostalgie est ce qu’il y a de plus pénible pour moi.
J’ai besoin de ce combat et de constater que, peu importe combien terribles ou exagérés sont mes sentiments, ils ne nous détruiront ni toi ,ni moi. Je veux que tu m’aimes même quand je donne le pire de moi-même, même quand il semble que je ne t’aime pas. J’ai besoin maintenant que tu t’aimes toi et que tu m’aimes moi, pour nous deux.

Je sais que ça craint de ne pas être aimé et d’être étiqueté comme étant le méchant. Je ressens la même chose à l’intérieur mais j’ai besoin que tu le tolères et que tu obtiennes de l’aide d’autres adultes. Parce que, moi, je ne peux pas t’aider pour le moment. Si tu veux te réunir avec tes amis adultes et former un « groupe de soutien pour survivre à la fureur de votre adolescent », c’est ok pour moi. Ou parler de moi derrière mon dos, je m’en fiche. Seulement ne m’abandonne pas. N’abandonne pas ce combat. J’en ai besoin.

C’est ce conflit qui va m’apprendre que mon ombre n’est pas plus grande que ma lumière. C’est ce conflit qui va m’apprendre que des sentiments négatifs ne signifient pas la fin d’une relation. C’est ce conflit qui va m’apprendre à m’écouter moi-même, quand bien même cela pourrait décevoir les autres.
Et ce conflit particulier prendra fin. Comme tout orage, il se calmera. Et je vais l’oublier, et tu l’oublieras. Et puis il reviendra. Et j’aurai besoin que tu t’accroches de nouveau à la corde. J’en aurai besoin encore et encore, pendant des années.

Je sais qu’il n’y a rien de satisfaisant pour toi dans ce rôle. Je sais que je ne te remercierai jamais probablement pour ça, ou même que je ne reconnaîtrai jamais le rôle que tu as tenu. En fait, pour tout cela, je vais probablement te critiquer. Il semblera que rien de ce que tu ne fais ne soit jamais assez. Et pourtant, je m’appuie entièrement sur ta capacité à rester dans ce conflit. Peu importe à quel point je m’oppose, peu importe combien je boude. Peu importe à quel point je m’enferme dans le silence.
S’il te plaît, accroche-toi à l’autre extrémité de la corde. Et sache que tu fais le travail le plus important que quelqu’un puisse faire pour moi en ce moment.

Avec amour, ton adolescent. »


Gretchen Schmelzer est une psychologue américaine. Afin d’expliquer aux parents ce que leurs enfants ressentent, elle a imaginé une lettre : « La lettre que votre adolescent ne peut pas vous écrire. »

Cette lettre, beaucoup de parents aimeraient la recevoir. Mais cela n’arrivera probablement jamais. Telles sont les terribles règles du jeu de l’adolescence. Mais c’est précisément ce qui rend ce courrier imaginaire aussi utile, et percutant…

jeudi 4 mars 2021

Freakonomics - Steven D. Levitt (1967- ) & Stephen J. Dubner (1963- )

Le choix d'un prénom forge-t-il un destin ? 

Edition Folio actuel 2005
Les lutteurs de sumo, réputés pour être l'incarnation de l'honnêteté, sont-ils véritablement au-dessus de tous soupçons ? La légalisation de l'avortement a-t-elle fait baisser le taux de criminalité dans les années 1990 aux Etats-Unis ? Est-ce que donner de l'argent aux élèves qui ont de bonnes notes encourage ceux qui en ont de mauvaises à en avoir de meilleures ? Toutes ces questions, incongrues en économie, reçoivent des réponses surprenantes, le livre mettant au jour des liens de cause à effet inattendus.

Mêlant culture populaire et théories sérieuses, bizarreries sociologiques et vérités statistiques, Freakonomics transforme l'économie en divertissement accessible.

En analysant des données liées à des événements qui sont apparemment les plus anodins de la vie quotidienne - du prénom d'un enfant à la vente d'un bien immobilier -, les auteurs donnent un éclairage drôle et déroutant sur l'éducation, le crime ou la corruption. Avec 5 millions d'exemplaires vendus dans le monde, le livre est devenu un best-seller. La "freakonomy", qu'on pourrait traduire par "économie saugrenue" est née.

L'économétrie n’intéresse pas Stephen D. Levitt. La Bourse est un milieu qui lui est hermétique… Lui, ce qui le passionne ce sont les petits faits de tous les jours. C'est  étudier notre société avec la loupe de l'économiste afin de mieux comprendre les interactions entre agents et les possibilités de chacun. Mais pas pour en faire des théories, non, pour justement prendre du recul sur les préjugés et les relations de causalité souvent mis en valeur. L'économie est alors vue sous un nouvel angle.

Ce livre peut s'apparenter à de la maïeutique. Il ne propose pas une méthodologie propre. Il nous guide, par les questionnements des auteurs, et remet en question nos idées reçues. Au fil de notre lecture, on va donc passer du lien entre la législation de l'avortement et la baisse de la criminalité aux États-Unis, à l'étude de la motivation des agents immobiliers dans une vente, en passant par le lien entre réussite personnelle et prénom, ou encore répondre à la simple question : pourquoi les revendeurs de drogue vivent-ils plus longtemps chez leur mère. 

L’économie saugrenue  aiguise sans doute notre esprit critique et remet en cause certaines vérités que l'on pensait irréfutables.

dimanche 14 février 2021

Maïmouna Guerresi (1951- )

Humanité et Nature sont interconnectées.

Yay Fall 2019 Au-delà de la frontière

Maïmouna Guerresi est née à Vicence (Italie) en 1951. Elle vit et travaille actuellement entre l'Italie et le Sénégal. Elle a de nombreuses participations à son actif, tant dans des musées internationaux, l'Institut culturel de l'Islam  à Paris, le musée national de Sharjah et le musée national de Bamako; ainsi que dans des festivals et biennales, comme la Biennale de Venise, Les Rencontres de Bamako, la Biennale Dak'Art. Ses œuvres font partie des collections publiques, telles que le Smithsonian African Art Museum de Washington, le LACMA Museum de Los Angeles et le MIA Minneapolis Institute of Art.

Dans ses œuvres de format impressionnant (plus de 3m. de haut parfois), la photographe donne à ses personnages une monumentalité presque éthérée, suspendue entre réalité et transcendance. Il y a de fréquentes références à la croyance soufie, une pratique musulmane spécifique au caractère mystique et ascétique qui place l'homme au centre de l'univers, en relation directe avec le divin.

Les femmes du travail de la photographe italo-sénégalaise Maïmouna Guerresi se conforment rarement aux règles ou aux normes de notre monde. Beaucoup d'entre elles sont des géantes, dominant même les arbres les plus hauts, tandis que d'autres flottent au-dessus du sol. Certaines ont des racines qui poussent de leur tête ou de leurs pieds au fur et à mesure qu'elles fusionnent et ne font plus qu'un avec la nature qui les entoure. Chaque personnage donne l'impression d'une conscience accrue ou d'une convergence avec son environnement, et ainsi chaque image dégage un sentiment de spiritualité.

La spiritualité est au cœur de tous les aspects de la vie de Maïmouna. «À ce moment-là de ma vie, mon esprit était prêt à entreprendre un voyage vers de nouvelles formes de connaissance», dit-elle . «De nouvelles pratiques, réflexions, recherches et curiosité m'ont amené à en apprendre davantage sur l'islam.» A travers la Shahadah, la déclaration de foi musulmane et l'un des cinq piliers de l'islam, elle prend le nom de Maïmouna, et commence à s'intégrer dans la communauté de la ville sainte sénégalaise de Touba.

Le soufisme est une forme mystique de l'islam, et il met l'accent sur l'utilisation de l'introspection pour trouver Dieu, en évitant le matérialisme. Il n'est lié à aucun élément de la religion et encourage tous les croyants à rechercher une paix intérieure puissante. Pour Maïmouna, la conversion au soufisme a tout changé, et elle a vite hâte d'exprimer sa paix retrouvée à travers son art.

Série The Giants 2007-2009
La spiritualité est souvent vue comme une connexion à quelque chose de plus grand que nous-mêmes, et l'objectif photographique de Maïmouna est de capturer cette sensation. Bien qu'elle soit elle-même souvent concentrée sur sa relation spirituelle avec Dieu, elle essaie de trouver des moyens de visualiser la spiritualité de manière à ce que tout le monde puisse s'identifier. Ce n'est pas facile, car les concepts abstraits, en particulier ceux qui sont si personnels et subjectifs, sont difficiles à représenter visuellement, mais Maïmouna a passé des années à chercher différentes façons de se représenter.

Au fil du temps, elle a découvert que la meilleure façon de le faire est de communiquer des sentiments tels que la paix et l'harmonie en montrant aux gens un lien profond avec la nature ou en allant littéralement au-delà de leur corps physique vers quelque chose de plus.

Dans sa série Beyond the Border , les femmes ont des branches et des graines qui poussent de leur corps, et l'une se tient au sommet d'une énorme racine tentaculaire, comme si elle-même était l'arbre dans lequel ces racines ont grandi. Leurs esprits semblent quitter leur corps et s'entremêler avec tout ce qui les entoure. Les yeux légèrement fermés des personnages, leurs costumes sereins et le fond peint en vert ou en bleu créent immédiatement un univers onirique, et Maïmouna crée tous ses décors à la main. "Il est essentiel que le résultat ne ressemble pas à une personne en costume, mais à un personnage mystique et transcendantal", dit-elle. "Les objets symboliques, les costumes de théâtre et les poses légèrement emphatiques contribuent à cette métamorphose: du quotidien au sacré."

La nature est l'un des thèmes clés sur lesquels Maïmouna revient dans chaque série. «L'humanité et la nature sont intimement liées. Chaque individu est connecté à tout ce qui existe sur terre, et il s'ensuit que le sort de notre planète est influencé par nos propres actions individuelles », dit-elle. Maïmouna est profondément inspirée par l'histoire de l'arbre Tuba, un arbre sacré mentionné dans certaines écritures islamiques, qui a le pouvoir de guérir tout ce qui l'entoure. "Pour moi, les arbres représentent un pont métaphysique entre le ciel et la terre ", dit-elle.

Maïmouna a poursuivi la sculpture pendant un certain temps, et la compréhension de la physicalité et de la forme qu'elle lui a donné est maintenant visible dans son travail de photographie. Sa série Aisha in Wonderland montre le monde spirituel intérieur d'une femme au cours de son voyage à travers la vie. Sur toutes les photos, elle porte des robes longues et fluides et des foulards qui changent complètement sa silhouette, et ses vêtements sont ornés des mêmes motifs que le paysage derrière elle. Le visage d'Aisha est visible sur chaque photo, montrant qu'elle est une personne vivante, mais ces changements subtils que Maïmouna apporte à son environnement la font parfois apparaître comme une sculpture, un objet inanimé qui flotte à travers chaque scène, ce qui ajoute au sens qu'elle a trouvé. paix avec le monde.

Ailleurs dans la série, Maïmouna trouve d'autres moyens de montrer Aisha quittant et transcendant son corps physique immédiat. Dans une image, la scène est divisée en segments, le corps d'Aisha étant coincé dans l'un d'entre eux. Elle tend la main, franchit la frontière, comme si elle atteignait un autre royaume d'existence. Sur une autre photo, elle a été montrée immobile dans une robe rouge, et des fils rouges sont expulsés de sa silhouette, zigzaguant le long des murs, comme si une partie de son être se répandait dans l'espace.

2019 Au delà de la frontière

Plutôt que d'être le protagoniste de la série, Aisha est un moyen par lequel le spectateur peut explorer à quoi ressemble un monde spirituel. "À travers son regard, nous pouvons accéder à l'univers caché qui s'ouvre à une personne lorsqu'elle se lance dans une évolution physique et spirituelle", explique Maïmouna. Comme Aisha, Maïmouna traverse également une telle évolution, et à travers tous ses projets de photographie, nous voyons le monde dans lequel elle vit alors qu'elle se dirige vers l'illumination spirituelle, et qu'elle explore les moyens de nous traduire cette expérience visuellement.

"Mon souhait est de conduire le spectateur dans un univers intérieur, qui dépasse l'image elle-même", dit-elle. "Souvent, dans mes photographies, les personnages montrent des facultés surnaturelles. Ils flottent dans les airs, se fondent dans la nature, communiquent par télépathie. Tout cela est possible grâce à cette dimension extraordinaire dans laquelle ils se retrouvent dans leur recherche de spiritualité. Un espace cosmique, intemporel et anhistorique. "

https://www.maimounaguerresi.com/

samedi 13 février 2021

Les Trois Portes de la Sagesse

Un Roi avait pour fils unique un jeune Prince courageux, habile et intelligent. Pour parfaire son apprentissage de la Vie, il l’envoya auprès d’un Vieux Sage.

– Éclaire-moi sur le Chemin de la Vie, demanda le Prince.

– Mes paroles s’évanouiront comme les traces de tes pas dans le sable, répondit le Sage. Cependant je veux bien te donner quelques indications. Sur ta route, tu trouveras trois portes. Lis les préceptes inscrits sur chacune d’elles. Un besoin irrésistible te poussera à les suivre. Ne cherche pas à t’en détourner, car tu serais condamné à revivre sans cesse ce que tu aurais fui. Je ne puis t’en dire plus. Tu dois éprouver tout cela dans ton coeur et dans ta chair. Va, maintenant. Suis cette route, droit devant toi.

Le Vieux Sage disparut et le Prince s’engagea sur le Chemin de la Vie. Il se trouva bientôt face à une grande porte sur laquelle on pouvait lire:

                                                 “Change le Monde.”

C’était bien là mon intention, pensa le Prince, car si certaines choses me plaisent dans ce monde, d’autres ne me conviennent pas.

Et il entama son premier combat. Son idéal, sa fougue et sa vigueur le poussèrent à se confronter au monde, à entreprendre, à conquérir, à modeler la réalité selon son désir. Il y trouva le plaisir et l’ivresse du conquérant, mais pas l’apaisement du coeur. Il réussit à changer certaines choses, mais beaucoup d’autres lui résistèrent.

Bien des années passèrent. Un jour, il rencontra le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, à discerner ce qui est en mon pouvoir et ce qui m’échappe, ce qui dépend de moi et ce qui n’en dépend pas.

– C’est bien, dit le Vieil Homme. Utilise tes forces pour agir sur ce qui est en ton pouvoir. Oublie ce qui échappe à ton emprise. Et il disparut.

Peu après, le Prince se trouva face à une seconde porte. On pouvait y lire:

                                                 “Change les Autres.”

C’était bien là mon intention, pensa-t-il . Les autres sont source de plaisir, de joie et de satisfaction mais aussi de douleur, d’amertume et de frustration.

Et il s’insurgea contre tout ce qui pouvait le déranger ou lui déplaire chez ses semblables. Il chercha à infléchir leur caractère et à extirper leurs défauts. Ce fut là son deuxième combat. Bien des années passèrent.

Un jour, alors qu’il méditait sur l’inutilité de ses tentatives de vouloir changer les autres, il croisa le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, que les autres ne sont pas la cause ou la source de mes joies et de mes peines, de mes satisfactions et de mes déboires. Ils n’en sont que le révélateur ou l’occasion. C’est en moi que prennent racine toutes ces choses.

– Tu as raison, dit le Sage. Par ce qu’ils réveillent en toi, les autres te révèlent à toi-même. Sois reconnaissant envers ceux qui font vibrer en toi joie et plaisir. Mais sois-le aussi envers ceux qui font naître en toi souffrance ou frustration, car à travers eux la Vie t’enseigne ce qui te reste à apprendre et le chemin que tu dois encore parcourir.

Et le Vieil Homme disparut. Peu après, le Prince arriva devant une porte où figuraient ces mots

                                                    ”Change-toi toi-même.”

Si je suis moi-même la cause de mes problèmes, c’est bien ce qui me reste à faire, se dit-il. Et il entama son troisième combat. Il chercha à infléchir son caractère, à combattre ses imperfections, à supprimer ses défauts, à changer tout ce qui ne lui plaisait pas en lui, tout ce qui ne correspondait pas à son idéal.

Après bien des années de ce combat où il connut quelque succès mais aussi des échecs et des résistances, le Prince rencontra le Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, qu’il y a en nous des choses qu’on peut améliorer, d’autres qui nous résistent et qu’on n’arrive pas à briser.

– C’est bien, dit le Sage.

– Oui, poursuivit le Prince, mais je commence à être las de me battre contre tout, contre tous, contre moi-même. Cela ne finira-t-il jamais ? Quand trouverai-je le repos ? J’ai envie de cesser le combat, de renoncer, de tout abandonner, de lâcher prise.

– C’est justement ton prochain apprentissage, dit le Vieux Sage. Mais avant d’aller plus loin, retourne-toi et contemple le chemin parcouru. Et il disparut.

Regardant en arrière, le Prince vit dans le lointain la troisième porte et s’aperçut qu’elle portait sur sa face arrière une inscription qui disait:

                                                  “Accepte-toi toi-même.”

Le Prince s’étonna de ne point avoir vu cette inscription lorsqu’il avait franchi la porte la première fois, dans l’autre sens.
– Quand on combat, on devient aveugle se dit-il.

Il vit aussi, gisant sur le sol, éparpillé autour de lui, tout ce qu’il avait rejeté et combattu en lui: ses défauts, ses ombres, ses peurs, ses limites, tous ses vieux démons. Il apprit alors à les reconnaître, à les accepter, à les aimer. Il apprit à s’aimer lui-même sans plus se comparer, se juger, se blâmer.

Il rencontra le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, répondit le Prince, que détester ou refuser une partie de moi, c’est me condamner à ne jamais être en accord avec moi-même. J’ai appris à m’accepter moi-même, totalement, inconditionnellement.

– C’est bien, dit le Vieil Homme, c’est la première Sagesse. Maintenant tu peux repasser la troisième porte.

À peine arrivé de l’autre côté, le Prince aperçut au loin la face arrière de la seconde porte et y lut:

                                                   “Accepte les Autres.”

Tout autour de lui il reconnut les personnes qu’il avait côtoyées dans sa vie. Celles qu’il avait aimées et celles qu’il avait détestées. Celles qu’il avait soutenues et celles qu’il avait combattues. Mais à sa grande surprise, il était maintenant incapable de voir leurs imperfections, leurs défauts, ce qui autrefois l’avait tellement gêné et contre quoi il s’était battu.

Il rencontra à nouveau le Vieux Sage.

– Qu’as-tu appris sur le chemin ? demanda ce dernier.

– J’ai appris, répondit le Prince, qu’en étant en accord avec moi-même, je n’avais plus rien à reprocher aux autres, plus rien à craindre d’eux. J’ai appris à accepter et à aimer les autres totalement, inconditionnellement.

– C’est bien, dit le Vieux Sage. C’est la seconde Sagesse. Tu peux franchir à nouveau la deuxième porte. Arrivé de l’autre côté, le Prince aperçut la face arrière de la première porte et y lut:

                                                    “Accepte le Monde.“

Curieux, se dit-il, que je n’aie pas vu cette inscription la première fois.

Il regarda autour de lui et reconnut ce monde qu’il avait cherché à conquérir, à transformer, à changer. Il fut frappé par l’éclat et la beauté de toute chose. Par leur Perfection. C’était pourtant le même monde qu’autrefois. Était-ce le monde qui avait changé ou son regard ?

Il croisa le Vieux Sage qui lui demanda:

– Qu’as-tu appris sur le chemin ?

– J’ai appris, dit le Prince, que le monde est le miroir de mon âme. Que mon âme ne voit pas le monde, elle se voit dans le monde. Quand elle est enjouée, le monde lui semble gai. Quand elle est accablée, le monde lui semble triste. Le monde, lui, n’est ni triste ni gai. Il est là, il existe, c’est tout. Ce n’était pas le monde qui me troublait, mais l’idée que je m’en faisais. J’ai appris à l’accepter sans le juger, totalement, inconditionnellement.

– C’est la troisième Sagesse, dit le Vieil Homme. Te voilà à présent en accord avec toi-même, avec les autres et avec le Monde.

Un profond sentiment de Paix, de Sérénité, de Plénitude envahit le Prince. Le Silence l’habita.

– Tu es prêt, maintenant, à franchir le Dernier Seuil, dit le Vieux Sage, celui du passage du Silence de la Plénitude à la Plénitude du Silence.

Et le Vieil Homme disparut.


Charles Brulhart   /  Décembre 1995  Metafora.ch