dimanche 9 février 2020

Mircea Eliade (1907-1986)

Mircea Eliade (1907-1986)

Mircea Eliade (13 mars 1907 à Bucarest - 22 avril 1986 à Chicago) est un historien des religions, mythologue, philosophe et romancier roumain. Il parlait et écrivait couramment cinq langues (roumain, français, allemand, italien et anglais) et savait lire aussi l'hébreu, le persan et le sanskrit, mais la majeure partie de ses travaux universitaires a été écrite d'abord en roumain, puis en français et en anglais.

Mircea Eliade est considéré comme l'un des fondateurs de l'histoire moderne des religions. Savant studieux des mythes, Eliade élabora une vision comparée des religions, en trouvant des relations de proximité entre différentes cultures et moments historiques. Au centre de l'expérience religieuse de l’homme, Eliade situe la notion du "Sacré".

Sa formation comme historien et philosophe l'a amené à étudier les mythes, les rêves, les visions, le mysticisme et l'extase. En Inde, Eliade étudia le yoga et lut, directement en sanscrit, des textes classiques de l'hindouisme qui n'avaient pas été traduits dans des langues occidentales.

Auteur prolifique, il cherche à trouver une synthèse dans les thèmes qu'il aborde (excepté dans son Histoire des religions, qui reste purement analytique). De ses documents est souvent souligné le concept de "Hiérophanie", par lequel Eliade définit la manifestation du transcendant dans un objet ou dans un phénomène de notre cosmos habituel.

Vers la fin du vingtième siècle, quelques textes d'Eliade nourrissent la vision gnoséologique de mouvements religieux, apparus avec la contre-culture des années 1960.

Mircea Eliade a grandi dans une famille chrétienne orthodoxe. En 1921, à l'âge de 14 ans, il publie son premier article Comment j’ai découvert la pierre philosophale. Il s'intéresse très tôt à la philosophie, la philologie et l'étude des langues étrangères.

Il s'inscrit à la faculté de philosophie de l'université de Bucarest en 1925. C'est alors qu'il subit l'influence de Nicolae C. Ionescu qui était alors assistant professeur de logique et de mathématique et journaliste. L'engagement de ce confrère à l'extrême-droite fut critiqué et cette fréquentation a contribué à ternir la réputation d'Eliade.

Il consacre son mémoire de maîtrise à la Renaissance italienne et, en particulier, aux philosophes Marsile Ficin et Giordano Bruno. L'humanisme de la Renaissance est demeuré une influence majeure dans les travaux d'Eliade.

De récentes recherches sur l'engagement politique d'Eliade telles celles d'Alexandra Laignel-Lavastine et de Daniel Dubuisson ont mis au jour qu'Eliade était chef de file de la Jeune Génération roumaine dès 1927, que ses articles dans la revue Vremea et le quotidien Cuvintul ont contribué à donner une assise philosophique au "Mouvement Légionnaire" (Garde de fer) de Codreanu. On le voit alors ennemi des Lumières, des francs-maçons, des régimes démocratiques "d'importation étrangère", du bolchévisme, partisan de "l'insurrection ethnique" contre les minorités locales et "l'invasion juive".

En 1928, il fait la connaissance, à l'Université de Bucarest, d'Émile Cioran et Eugène Ionesco, prélude à une longue amitié qui se poursuit par la suite en France.

Après l'obtention d'une licence de philosophie en 1928, il part pour l'Inde à l'âge de vingt et un ans. Il séjourne durant trois ans à Calcutta (Bengale occidental, Inde) où il prépare son doctorat. Ce voyage est pour lui une véritable initiation qui marquera ses travaux ultérieurs. Il rentre en Roumanie en décembre 1931 et commence la rédaction de sa thèse sur le yoga qui deviendra Le Yoga, immortalité et liberté.

En 1933, il devient docteur en philosophie. De 1933 à 1940, il enseigne la philosophie indienne à l'Université de Bucarest.

Dans la revue Vremea ("Le Temps" en roumain) du 10 septembre 1936, publie des écrits anti-maçonniques. Il suggère un rapprochement entre la "mentalité" des francs-maçons et celle des communistes russes qu'il juge "monovalente" et "abstraite".

En mars 1940, lorsque les "Chemises vertes" arrivent au pouvoir sous la dictature militaire et antisémite de Ion Antonescu Eliade est nommé attaché culturel du régime auprès de la légation royale de Roumanie à Londres. Il remplit la même fonction de janvier 1941 jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale à l'ambassade du Portugal, à Lisbonne. Il rédige alors un livre à la gloire de "L'État chrétien et totalitaire" de Salazar.

A l'automne 1945, il s'installe à Paris et Georges Dumézil l'invite à la Ve section de l'École pratique des hautes études pour présenter les premiers chapitres de ce qui deviendra plus tard son Traité d'histoire des religions.

La même année, il rédige en roumain Les Prolégomènes à l'histoire des religions, qui paraîtront par la suite en français sous le titre de Traité d'histoire des religions (1949) avec une préface de Dumézil. En 1949, il se fait particulièrement connaître du public français avec la parution de son essai sur Le Mythe de l'éternel retour (Gallimard).

En 1956, il fait paraître son ouvrage le plus célèbre, Le Sacré et le Profane (Gallimard, 1956).
  

lundi 14 octobre 2019

Si : Tu seras un homme, mon fils - Rudyard Kipling (1865-1936)

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Si : Tu seras un homme, mon fils - Rudyard Kipling (1910)
Traduction d'André Maurois (1918)

Version originale et autres traductions de ce merveilleux poème ici



Rudyard Kipling
Rudyard Kipling, né à Bombay, Inde britannique est un écrivain britannique. De ses nombreuses œuvres, beaucoup devinrent très populaires. Il fut le premier écrivain anglais à recevoir le prix Nobel de littérature (1907). Il mourut le 18 janvier 1936, à Londres. Son décès ayant été annoncé de façon prématurée dans les colonnes d'une revue, il leur écrit les mots suivants: "Je viens de lire que j'étais décédé. N'oubliez pas de me rayer de la liste des abonnés."

Kipling est considéré comme l'un des plus grands romanciers et nouvellistes anglais. Ses poèmes, moins connus, se distinguent surtout par sa maîtrise des vers rimés et l'usage de l'argot du simple soldat britannique. Ses œuvres reprennent trois thèmes principaux : le patriotisme fervent, le devoir des Anglais vis-à-vis de leur pays et la destinée impérialiste de l'Angleterre. Son impérialisme forcené fut par la suite nuisible à sa réputation d'écrivain. En fait, son colonialisme idéaliste était bien loin de la réalité de la colonisation telle que la menaient les Anglais, et il en avait tout à fait conscience.

Parmi les plus célèbres œuvres de fiction de Kipling, il faut retenir Multiples Inventions (1893), mais surtout le Livre de la jungle (1894) et le Second Livre de la jungle (1895)  ces recueils de contes animaliers et anthropomorphiques, considérés comme ses plus grandes œuvres, mettent en scène le personnage de Mowgli, "petit d'homme" qui grandit dans la jungle mais choisit finalement de rejoindre le monde des humains.

Le poème «If», reste un des éléments les plus frappants de son œuvre. Il est extrait de "Rewards and Fairies" (1910), et il expose son éthique, faite de respect de soi et des autres, d'attachement à ses convictions et de tolérance. Ce poème fut écrit en 1910, à l'intention de son fils, John, alors âgé de 12 ans. Ce dernier mourut lors de la 1ère guerre mondiale...

lundi 23 septembre 2019

Liberté - Paul Eluard (1895-1952)

La Statue de la Liberté - New York
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunis
J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Dur miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

 Liberté (Poésie et vérité - 1942), Paul Eluard


1942, la France est bafouée, trahie, violée. La barbarie nazie règne. Les résistants s'organisent. Parmi eux Paul Eluard écrit un magnifique poème: "Liberté" qui est parachuté sur la France occupée.

Ce poème devient le cri de ralliement de tous ceux qui restent fidèles à la France éternelle. Il reste à tout jamais inscrit dans la mémoire de la France. 


Eclairage sur le poème

Ce poème qui ouvre le recueil Poésie et Vérité est celui d'un Eluard infatigable, messager de la lutte et de l'espoir dans une France occupée, divisée. Le texte fut traduit et diffusé à travers toute l'Europe sous le manteau, par radio, par parachutage. A la fin de la guerre les résistants savaient par cœur ces strophes tonitruantes. Simple dans sa forme, Eluard exploite une nouvelle fois la puissance persuasive de l'anaphore et renouvelle un essai commencé sur cinq strophes dans les Poèmes d'amour en guerre avec "au nom de". Dans ce poème l'anaphore sera reprise sur 19 quatrains.

Eluard revient aux sources de la poésie, des textes destinés à être chantés. Il n'utilise pas la conjonction "et" pour ajouter les supports d'impression de son mot "liberté" mais utilise l'anaphore "sur" qu'il reprend pratiquement à tous les vers. On notera quelques rares entorses dans l'emploi de trois propositions "sur". La dernière strophe reprend la même forme heptasyllabes/tétrasyllabe qui elle aussi a un puissant effet oratoire par les procédés d'amplification que constituent l'anaphore de "je", et les allitérations des "p", "t", "m".

Le rythme du poème est tonitruant, entretenu par des vers courts qu'accentue l'anaphore. On sait Eluard hostile aux rimes traditionnelles en fin de vers qu'il compense par la rime au début, l'anaphore.

Ce poème est fortement influencé par sa compagne Nusch et ce nom qu'il veut écrire et qu'on découvre seulement au dernier quatrain, levant ainsi l'ambiguïté, c'est tout autant celui de sa compagne que le mot liberté. On identifie sans se tromper un poème d'Eluard à la simplicité voire la banalité du vocabulaire, à une unité lexicale, qui n'évolue que très peu sur les 30 années qui séparent "Capitale de la douleur" de "Poésie ininterrompue".

Chez Eluard aussi il y a une constance dans la bipolarité affective de ses mots parmi lesquels on retrouve fréquemment chaleur, enfance, innocence, amour, justice, liberté. "Il faut peu de mots pour exprimer l'essentiel" aimait-il à dire. S'il veut écrire avec du sang, de la cendre ou graver avec une pierre, on constate une extension circulaire des supports d'écriture. Dans les premiers vers il écrit sur son cahier, son pupitre, les objets intimes de son enfance encore naïve puis comme il s'agit d'un texte destiné à des soldats de l'ombre, il les mentionne dès le troisième quatrain de façon indirecte à travers leurs armes. On trouve une multitude d'adjectifs possessifs personnels, mon chien, ma porte, mon lit, mes amis, mes refuges, mon ennui. On retrouve aussi tous les éléments de notre environnement naturel, le sable, les pages des livres ou journaux, les champs, les routes, les oiseaux, la pluie, les cloches. Plus surprenant, cette inscription sur des événements tragiques, les refuges détruits, les phares écroulés, l'ennui, la santé ou la solitude.

On assiste à la réflexion d'une vie d'homme de l'enfance (écolier) jusqu'aux marches de la mort dans un va-et-vient permanent entre le moi et son environnement. Les supports d'écriture progressent de strophes en strophes vers plus d'intimité marquant une implication personnelle plus forte de la part de l'auteur dans la défense de la liberté, implication accentuée vers la fin avec la multiplicité des adjectifs possessifs ou de gestes de fraternité et d'amour, des mains qui se tendent, des lèvres attendries. On ne trouve et c'est aussi une constante chez Eluard que peu de mots à connotation triste, ce qui donne à ce texte une tonalité d'espoir dans les heures sombres de 1942 et constitue un hymne à la vie, à la plénitude de tous les instants d'une vie d'homme.

Le premier titre de ce poème était "une seule pensée", celle de la femme aimée. Eluard s'est rendu compte que cette litanie amoureuse constituait en fait une immense déclaration d'amour à la vie. En ces années d'occupation la femme a été remplacée par la liberté. On observe en amour comme dans toute vie des découragements qui viennent parfois atténuer l'élan enthousiaste. Tout en ayant l'impression de découvrir l'intimité d'un couple avec sa tendresse mais aussi ses préoccupations, ses difficultés, la solitude, la santé, la mort, le poème devient un hymne à la vie et un espoir à la guerre.

Beaucoup d'éléments du poème rendent compte d'événements contemporains, beaucoup de termes ont des connotations de mort, de destructions, d'emprisonnement (sang, cendre, ombre, chiffon détruit). Tous ces moments de découragement peuvent être liés aux moments difficiles que vivent les maquisards loin de leurs proches et de leur famille. Il existe une progression chronologique dans le texte qui constitue l'itinéraire d'une vie. D'abord l'enfance, l'école, les livres d'images, le monde des contes avec rois et guerriers, puis l'enfance n'est qu'un souvenir, un écho. Arrive l'adolescence, le temps des amours (saisons fiancées), pas forcément heureux (l'absence sans désirs, la solitude) et enfin la vieillesse (les marches de la mort). La lumière allumée c'est autant la femme que la lueur d'espoir, la lampe éteinte, l'isolement, la solitude. Eluard reprend également avec le fruit coupé du miroir (l'image) et de la chambre, son thème favori de la femme-miroir. On se souvient de l'un de ses vers "Même quand nous sommes loin l'un de l'autre tout nous unit". "Et parce que nous nous aimons, nous voulons libérer les autres", c'est bien par l'amour qu'Eluard veut élargir son horizon à celui des autres.

Dans la majorité des strophes, il abandonne les possessifs pour les articles indéfinis et parler au nom de tous, les pages, la jungle le moulin, la mer, la santé revenue. En présentant son poème sous la forme d'une litanie amoureuse, Eluard évite la critique d'apparaître comme un poète politique, un poète de la résistance se battant contre l'occupant. En jouant sur l'ambiguïté amour/liberté, Eluard retrouve grâce auprès ce ceux qui lui reprochèrent son passé peu glorieux d'infirmier lors de la première guerre mondiale.

Affirmer l'idéal au nom duquel il faut combattre et encourager les hommes opprimés n'est pas la tâche habituelle d'un poète. En réussissant par une sorte de passe passe, malgré les interdits et d'une belle manière à défendre la liberté inaliénable de l'imaginaire humain, Eluard nous donne un aperçu de son immense talent.


Court métrage réalisé par une classe de CM1 CM2 de l'École Primaire de Saint-Germain-de-la-Rivière (33)

mardi 2 juillet 2019

Le mur pour la paix - C. Halter et J. M. Wilmotte (2000)

Mur pour la paix - Paris (2000)
Le Mur pour la Paix est un monument élevé en mars 2000 devant l'École Militaire, sur le Champ-de-Mars, dans le 7e arrondissement de Paris. Il devait être initialement placé devant le siège de l'Unesco.

Il a été réalisé par l'artiste Clara Halter et l'architecte Jean-Michel Wilmotte. Ils ont installé ce monument célébrant la paix dans un endroit qui est précisément un symbole de la guerre (le Champ-de-Mars tire son nom de Mars, le dieu de la guerre dans la mythologie romaine).

Le Mur pour la Paix est constitué d'une charpente métallique habillée de bois, d'inox et de verre. Il mesure près de 16 mètres de longueur, 13 mètres de largeur et 9 mètres de hauteur. Sur les grandes façades de verre est écrit le mot "paix" en 49 langues différentes.

Cette œuvre s'inspire directement du Mur des Lamentations de Jérusalem puisque les visiteurs peuvent laisser un message de paix dans les fentes prévues à cet effet, ou envoyer un message de paix depuis le site web, les messages étant alors affichés sur des écrans situés dans le monument.

Le site comporte également des messages de paix de personnalités : Elie Wiesel, Cyrielle Clair, Jean-Charles Decaux, Lionel Jospin, Bernard-Henri Lévy, Élie Chouraqui, Alexandre Avdeev, Alain Nemarq, Gérard de Cortanze, Rama Yade, Patrick Frey, Jean-Paul Bailly, Pierre Moscovici, Théo Klein, David Douillet, Jean Nouvel, Koïchiro Matsuura, Jérôme Clément, François Hollande, Philippe Robinet, Boualem Sansal, Danièle Thompson, Olivia Cattan, Richard Rossin, Serge Uzzan, Pierre Martial, Alain Afflelou, Michel Gryner, Renaud, Daniel Templon, Firas Tlass, René Frydman, Benoît Duquesne, Tomasz Orlowski, Martine Aubry, Edgar Morin, Étienne-Émile Baulieu, Simone Halberstadt Harari, Pierre Mongin, Nahed Ojjeh, Shimon Peres, Bernard Kouchner, Christine Albanel, Bertrand Delanoë, Dominique Sopo, Sonia Rykiel, Amos Gitaï, Michel Legrand, Pierre Bergé, Bernard Fixot, Jean Reno, Olivier Poivre d'Arvor, Bernard Murat, Malek Chebel, Maurice Lévy, Rachid Taha, Diane von Fürstenberg, Ghaleb Bencheikh, Jean-Michel di Falco, Irène Frain, Pierre Cornette de Saint-Cyr, Claude Unger, Christophe Girard, Luc Ferry, Patrick Lozès, Philippe Monsel, Serge Toubiana, Maryse Wolinski, Armando Verdiglione, Denis Olivennes, Myriam Salomon, Jean-Claude Lamy, Bernard Bled, Jul, Pascal Boniface, Thierry Oriez, Alain Seban.

Le site est devenu un lieu de rendez-vous pour des militants des droits de l'homme. En février 2011, trois de ses panneaux ont été brisés par des inconnus. C'est la huitième fois que ce monument est cassé ou souillé par des graffitis racistes et antisémites.

Installé à l'origine pour quatre mois dans le cadre des célébrations de l'an 2000, ce monument fait depuis l'objet de vives controverses, tant sur sa valeur artistique que sur son emplacement et la légalité de son installation. L'enchevêtrement de responsabilités entre la Mairie de Paris, le Ministère de la Culture et la Préfecture de police favorise ces controverses. Selon certains élus parisiens, ce monument aurait été installé dans l'illégalité. La maire du 7e arrondissement, Rachida Dati, réclame avec force son démontage et sa réinstallation à un autre endroit. L'écrivain Marek Halter, époux de l'auteur du monument, défend vigoureusement l’œuvre et sa localisation. Il est actuellement toujours en place.

lundi 3 juin 2019

Les Djinns - Victor Hugo (1802-1885)



Les Djinns
Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.

La rumeur approche.
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s'écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !... Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond.
Déjà s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! - Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d'étincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! - Leur cohorte
S'envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s'élève,
Et l'enfant qui rêve
Fait des rêves d'or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde:
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la plainte,
Presque éteinte,
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J'écoute: -
Tout fuit,
Tout passe
L'espace
Efface
Le bruit.


Les Djinns - Victor Hugo (Les Orientales 1829)