samedi 21 novembre 2015

A l’école du caméléon - Amadou Hampâté Bâ (1900-1991)


Le caméléon est un très grand professeur. Regardez-le.
 
Quand il prend une direction, il ne tourne pas la tête. Faites comme lui. Ayez un objectif dans votre vie et que rien ne vous en détourne. Le caméléon ne tourne pas la tête mais c’est son œil qu’il tourne. Il regarde en haut, en bas. Cela veut dire : informez-vous. Ne croyez pas que vous êtes seul sur la terre.
 
Quand il arrive dans un endroit, il prend la couleur du lieu. Ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est d’abord de la tolérance et puis du savoir-vivre. Se heurter les uns les autres n’arrange rien. Jamais rien n’a été construit dans la bagarre. Il faut toujours chercher à comprendre l’autre. Si nous existons, il faut admettre que l’autre existe.
  
Si le caméléon avance, il lève le pied. Il balance. Cela s’appelle de la prudence dans la marche. Pour se déplacer, il accroche sa queue, ainsi, si ses pieds s’enfoncent, il reste suspendu. Cela s’appelle assurer ses arrières. Ne soyez donc pas imprudent.
 
Lorsque le caméléon voit une proie, il ne se précipite pas dessus, mais il envoie sa langue. Si sa langue peut lui ramener, elle lui ramène. Sinon il a toujours la possibilité de reprendre sa langue et d’éviter le mal. Allez doucement dans tout ce que vous faites. Si vous voulez faire une œuvre durable, soyez patient, soyez bon, soyez humain. 
Voilà. Si vous vous trouvez dans la brousse, demandez aux initiés qu’ils vous racontent la leçon du caméléon.


Amadou Hampâté Bâ


Amadou Hampâté Bâ (1900-1991)
Amadou Hampâté Bâ est un écrivain et ethnologue malien né à Bandiagara (Mali) en 1900 (ou 1901) et mort le 15 mai 1991 à Abidjan (Côte d’Ivoire).

Amadou Hampâté Bâ est né à Bandiagara, chef-lieu du pays Dogon et ancienne capitale de l’Empire toucouleur du Macina. Enfant de Hampâté Bâ et de Kadidja Pâté Poullo Diallo, il est descendant d’une famille peule noble. Après la mort de son père, il sera adopté par le second époux de sa mère, Tidjani Amadou Ali Thiam, de l’ethnie toucouleur.

 
Il fréquente d’abord l’école coranique de Tierno Bokar, avant d’être réquisitionné d’office pour l’école française à Bandiagara puis à Djenné. En 1915, il se sauve pour rejoindre sa mère à Kati où il reprendra ses études.

En 1921, il refuse d’entrer à l’École normale de Gorée. A titre de punition, le gouverneur l’affecte à Ouagadougou, en qualité d’"écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable". De 1922 à 1932, il occupe plusieurs postes dans l’administration coloniale en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) puis jusqu’en 1942 à Bamako. En 1933, il obtient un congé de six mois qu’il passe auprès de Tierno Bokar, son maître spirituel.

En 1942, il est affecté à l’Institut français d'Afrique noire (IFAN) de Dakar grâce à la bienveillance de son directeur, le professeur Théodore Monod. Il y effectue des enquêtes ethnologiques et recueille les traditions orales. Il se consacrera notamment à une recherche de quinze ans qui le mènera à rédiger l’Empire peul du Macina. En 1951, il obtient une bourse de l’UNESCO lui permettant de se rendre à Paris et de rencontrer les milieux africanistes, notamment Marcel Griaule.

En 1960, à l’indépendance du Mali, il fonde l’Institut des sciences humaines à Bamako et représente son pays à la Conférence générale de l’UNESCO. En 1962, il est élu membre du Conseil exécutif de l’UNESCO. En 1966, il participe à l’élaboration d’un système unifié pour la transcription des langues africaines. En 1970 prend fin son mandat à l’UNESCO.

Amadou Hampâté Bâ se consacre alors entièrement à son travail de recherche et d’écriture. Les dernières années de sa vie, il les passera à Abidjan à classer ses archives accumulées durant sa vie sur les traditions orales d’Afrique de l’Ouest ainsi qu’à la rédaction de ses mémoires, Amkoullel l’enfant peul et Oui mon commandant !, qui seront publiés en France en 1991. Il meurt à Abidjan en mai 1991.


Entretien avec le célèbre écrivain anthropologue sénégalo malien Amadou Hampaté Bâ.
Un certain regard - 07/09/1969 - Archive I.N.A.

vendredi 30 octobre 2015

Le sacré et le profane - Mircea Eliade (1907-1986)

Gallimard Collection Folio / Essais
"Le sacré et le profane" de Mircea Eliade, éclaire sur la situation de l'homme dans un monde saturé de valeurs religieuses, sur la signification profonde de l'existence religieuse de type archaïque et traditionnel de l'homme moderne, leurs modalités d'être dans le monde, entre sacré et profane, deux situations existentielles assumées par l'homme au long de son histoire.

L'ouvrage  est composé de quatre parties :

a) L'espace sacré et la sacralisation du monde
b) Le temps sacré et les mythes
c) La sacralité de la Nature et la religion cosmique
d) Existence humaine et vie sanctifiée

Le sacré et le profane constituent deux modalités d'être dans le monde, deux situations existentielles assumées par l'homme au long de son histoire. Ces modes d'être dans le monde n'intéressent pas uniquement l'histoire des religions ou la sociologie, ils ne constituent pas uniquement l'objet d'études historiques, sociologiques, ethnologiques. 

En dernière instance, les modes d'être sacré et profane dépendent des différentes positions que l'homme a conquises dans le Cosmos ; ils intéressent aussi bien le philosophe que tout chercheur désireux de connaître les dimensions possibles de l'existence humaine.

samedi 10 octobre 2015

L'image de l'Homme

lundi 5 octobre 2015

Les Moaï de l’Ile de Pâques

Les Moaï (localement mo'ai) sont les statues monumentales de l’île de Pâques, en Polynésie. Leur taille varie de 2,5 à 9 mètres, pour un poids moyen de 14 tonnes, jusqu'à 80 tonnes pour les plus grosses. Toutes sont des monolithes tournés principalement vers l’intérieur de l’île à l'exception du site Ahu Akivi dont les Moaï regardent l'océan. On estime leur nombre entre environ 600 à 800. Elles ont été taillées dans la carrière du volcan Rano Raraku à l'est de l'île. On peut même encore y voir des statues inachevées.

Les Moaï bien qu'étant en basalte pour l'essentiel, ont les yeux constitués d'os (de requins ou parfois d'autres vertébrés), et les pupilles étaient incrustées de corail ou d'obsidienne. Ils étaient taillés à l'aide de hache "Toki", des haches grossièrement taillées et polies dans du basalte ou en éclats d'obsidienne. Ils portaient tous lors de leur édification un Pu Kao (la coiffe qu'ils portent au sommet de leur tête), on peut traduire cela par le terme "chignon". Ces coiffes, d’une tonne environ, n'étaient pas taillées dans le même volcan, c'est une pierre rouge provenant de la face ouest de l'Ile. Elles étaient taillées sur place puis transportées. Elles ont la forme d'un chapeau cylindrique terminé par un bouton.

Ahu Tongariki

L'île de Pâques est probablement le lieu le plus isolé du monde. Elle se situe dans l'Océan Pacifique à 3700 km. de Tahiti.  La terre la plus proche est Pitcairn située à 2000 km d'elle. Ses coordonnées précises sont 109° de la latitude Ouest et 27° de longitude Sud.

Elle prit son nom lors de sa découverte par l'explorateur hollandais : l'Amiral Jacob Roggeveen qui l'aperçut le soir du dimanche de Pâques le 5 avril 1722. Il la nomme Paasch Eylandt, littéralement: "Île de Pâques". L'île est constituée d'une terre aride, dénudée, desséchée par le vent qui empêche la végétation de pousser sur un sol fertile.

Sur cette île perdue, aux paysages arides s'est développé ce que personne n'attendait: une civilisation étonnante et riche qui a laissé des traces monumentales avant de sombrer. A partir de ces quelques éléments, des centaines d'hommes, plus ou moins scientifiques, ont élaboré des théories pour tenter d'expliquer le mystère. On pense que les premiers hommes se sont établis sur l'île en 500 après J-C. et qu'ils venaient de Polynésie.


Il existe plusieurs théories sur l’origine de ces statues

Les théories fantastiques

- Les vestiges d'un continent disparu: les Moaï auraient été construits par les héritiers d'une civilisation hautement avancée mais ayant brutalement disparue. Trois civilisations mythiques sont en concurrence: la Lémurie, l'équivalent de l'Atlantide, mais située dans l'océan indien ; l'empire de Mu, vaste continent du Pacifique et enfin tout simplement l'Altlantide dont l'île de Pâques aurait été un avant poste.

- L'implantation extra-terrestre. Dans cette théorie, tout s'explique: les Moaï sont la représentation fidèle des visiteurs de l'espace et ce sont eux qui ont donné les moyens techniques (ou peut-être même la force physique) de déplacer ces énormes statues.

La théorie actuelle

On ne sait pas encore tout sur l'île de Pâques. Mais aujourd'hui des connaissances scientifiques et des hypothèses rationnelles permettent de se faire une idée de ce qui s'est passé. A l'époque de la construction des Moaï, l'île était couverte de forêts. C'est justement la construction massive des statues, dont on pense qu'elles symbolisaient la gloire des chefs de clan, qui a causé la disparition des forêts. On s'en servait pour faire rouler les statues. Conséquence: la terre n'a plus été retenue par les racines des arbres et elle a été érodée de façon accélérée avec les pluies. L'agriculture est en crise et très vite une terrible famine fait rage. Les Pascuans entrent alors dans une phase de guerre civile dans le but de posséder le peu de ressources à disposition. Leur civilisation sombre rapidement.

Cette théorie est séduisante, elle correspond parfaitement à l'air du temps où l'on aime à penser que l'île de Pâques représente le monde où l'homme court à sa perte s'il continue de surexploiter les ressources de la Terre.

Toutefois, près de trois cents ans après la découverte de cette île et de ses trésors archéologiques, les mystères concernant Rapa Nui demeurent entiers. Ce ne sont que bribes de réponses, suppositions et théories que les passionnés d'architecture, comme les chercheurs, parviennent à donner.




Le célèbre aventurier anglais James Cook eut cette réflexion en découvrant les Moaï en 1774: "Comment ces insulaires, qui ne connaissaient en aucune manière les puissances de la mécanique, ont pu élever des masses si étonnantes, et ensuite placer, au-dessus, les grosses pierres cylindriques ? Ces monuments singuliers, étant au-dessus des forces actuelles de la nation, sont vraisemblablement des restes d'un temps plus fortuné. Sept cents insulaires, privés d'outils, d'habitations et de vêtements, tout occupés du soin de trouver des aliments et de pourvoir à leurs premiers besoins, n'ont pas pu construire des plates-formes qui demanderaient des siècles de travail".


Quelles étaient leurs fonctions ?

Elles sont mystérieuses. Certains y voient des fonctions religieuses: des statues dressées en l'honneur de dieux, idoles gigantesques dédiées à la prière et à l'adoration. Ces statues étaient peut-être dressées dans le but de protéger les habitants (des guerres, d'étrangers, d'esprits malfaisants, du climat). Seraient-elles là pour veiller sur l'île ? Ou bien serait-ce des monuments dressés en l'honneur des morts. Toutes les statues sont tournées vers l'intérieur de l'île (le dos face à la mer). Il existe une exception, le Ahu Akivi,  un alignement de 7 Moaï qui regardent en direction de la mer. Cependant,  leur regard se dirige toujours vers le ciel, on les surnomme régulièrement "ceux qui regardent les étoiles".

Ce qui à posé bon nombres de questions, c'est aussi leur physique. Ils n'ont pas de caractéristiques physiques des Polynésiens. Ils ont des nez aquilins, des lèvres fines, des fronts hauts et de la barbe. C'est pour cela que beaucoup pense que l'île a subi deux vagues de migrations d’origine différente (l’une venant de Polynésie et l'autre d'Amérique du Sud probablement du Pérou).
 

Que leur est il arrivé au cours des siècles ? 
Depuis leurs créations, les Moaï ont subi des dommages ou des modifications. En effet, après la plus violente des guerres tribales (celles où les "courtes oreilles" ou anéanties les "longues oreilles"), la plupart des statues ont été abattues, mais pas forcément tout de suite.

En effet, au fur et à mesure des premières explorations de l'île (celles du XIXème siècle), les Européens se sont aperçus qu'il y avait de moins en moins de Moaï debout. Il est probable que puisque c'étaient les Longues Oreilles qui faisaient sculpter les statues, les nouveaux chefs de l'île se soient désintéressés des statues.

Ils ont perdus leur yeux (les os qui servaient a cet effet) ont subi les dommages du temps. Bon nombre ont aussi perdu leur Pu Kao (la coiffe qu'ils portent au sommet de leur tête). Aujourd'hui encore, il reste des dizaines de statues dans la carrière qui n'ont pas été achevées (jusqu’à 300 selon certaines estimations).

On en trouve à tous les stades de la construction: à peine démarrées, bien entamées et même certaines quasiment prêtes à partir. Notamment la plus grande statue de toutes qui n'a jamais été achevée: elle mesure plus de 24 mètres, elle aurait pesé entre 135 et 150 tonnes. Ces statues non finies attestent d'un arrêt soudain de leur fabrication (lié sans aucun doute au massacre des "Longues Oreilles").

Au Nord-est de l'île, dans la baie de Hanga Hoonu (Baie Lapérouse), on trouve à côté du plus grand Moaï (une douzaine de mètres, mais il a été mis à terre), une petite pierre ronde. On n'a pu réussir à déterminer depuis combien de temps cette pierre est là, ni si ce sont les vents et la mer qui l'ont ainsi façonnée naturellement ou bien si cette pierre a été sculptée par l'homme. Enfin pour les Pascuans, cette pierre dans leur culture représente le centre du monde (étrange car elle ne se situe pas du tout au centre de l’île). Il semblerait que par le passé, les Pascuans accordaient réellement une valeur très importante à cette pierre. Un culte lui était probablement dédié.



Un culte nouveau, celui de "l’homme oiseau", se mettait en place quand l’île fut découverte le 5 avril 1722 par ce marin hollandais, Jacob Roggeveen. L’évangélisation massive de la population fit disparaître toute trace des anciens cultes de sorte que la plupart des souvenirs de cette civilisation fut perdu.

Néanmoins, la tradition d'édification des Moaï est restée ancrée dans la culture orale de Pascuans. Tous les printemps, la plus grande fête de l'année avait lieu. C'était une compétition où chaque participant devait s'emparer d'un œuf. Elle était précédée d'une cérémonie religieuse consacrée au culte de l'Homme-Oiseau. C'était la fête de "Tangata Manu". L'objectif de cette fête était de désigner un second roi sur l'île pour un an. Le concurrent (une personne influente) était représenté par un serviteur (le Hopu).



Celui-ci se dirigeait avec les autres concurrents à la falaise d'Orongo et se rendait vers l'île de l'Homme Oiseau qui est la plus éloignée (environ à 2 km de la côte). Ils devaient ramener le premier œuf de sterne (des hirondelles de mer ou Manutara dans le langage local) pondu sur l'îlot de Moto Nui. Il fallait pour cela, grimper une falaise à pic de 180 mètres et ramener l'œuf sur sa tête sans évidemment le briser. Pendant la compétition, la population observait sur la pente en face de l'îlot pour attendre le vainqueur et bien veiller au respect des règles. Le site d'Orongo était situé sur la partie de la crête du cratère du Rano Kao qui surplombe les hautes falaises noires où se trouve un village avec des maisons en forme de pirogue faites de pierres. Celui qui ramenait l'œuf à son maître, prenait alors le nom d'Homme-Oiseau (ou dans la langue locale le Tangata manu); il incarnait sur Terre le dieu Maké Maké: le créateur de l'univers.

Le maître gagnait un pouvoir considérable pour une année: il devenait le second roi de l'île ou obtenait un titre de chef militaire (quand on sait que les tribus se bataillaient régulièrement, on peut mieux percevoir l'importance de cet homme).

Après la fête, le guerrier qui rapportait l'œuf se faisaitt raser le crâne et devait séjourner pendant un an (jusqu’à la prochaine célébration) dans une grotte. Très peu de personnes avaient le droit de le voir et ses repas étaient préparés par les quelques personnes habilitées à le faire (essentiellement des prêtres). Il était soumis à de sévères interdits du fait de son caractère sacré. Cette compétition dura jusqu'à la fin du XIXème siècle, elle finit par disparaître en raison de la présence de très peu de Pascuans d'origine au fil des années, les traditions se perdant.

Carte de l'Ile de Paques


Depuis 1995, le patrimoine exceptionnel de l’île est protégé et inscrit au Patrimoine mondial de l'Humanité par l'UNESCO. Des parcs ou réserves naturelles, parfois surveillés, enserrent les zones des vestiges. La communauté rapanui veille jalousement sur les traces de son histoire et constitue un pouvoir parallèle au gouvernement officiel Chilien. D’après le recensement de 2002, l’île compte 3 791 habitants.

lundi 14 septembre 2015

Pythagore (-580/-495)

Buste de Pythagore - Musées du Capitole - Rome
Pythagore est un philosophe, mathématicien et scientifique qui serait né aux environs de 580 avJC à Samos, une île de la mer Égée au Sud-Est de la ville d'Athènes et mort vers 495 avJC. Le nom de Pythagore ou Pyth-agore, étymologiquement « celui qui a été annoncé par la Pythie », découle de l'annonce de sa naissance faite à son père lors d'un voyage à Delphes.

La vie énigmatique de Pythagore permet difficilement d'éclaircir l'histoire de ce réformateur religieux, mathématicien, philosophe et thaumaturge. Pythagore naquit à Samos mais s'enfuit de son île pour se soustraire au tyran Polycrate qui y régnait. Il s'établit dans la colonie grecque de Crotone, dans le sud de l'Italie. Là, il fonda une communauté religieuse qui obéissait à des règles diététiques strictes et à d'autres formes d'autodiscipline. 

Nous ne connaissons son enseignement que par ses élèves, dont beaucoup étaient des femmes, y compris son épouse Théanô et ses filles. Il semble avoir enseigné qu'il y avait un cycle de réincarnation et que par l'étude et par une vie droite chacun peut atteindre un état qui permet à l'âme d'échapper au cycle et de rejoindre l'âme du monde.

En mathématiques, c'est probablement lui qui démontra le théorème qui porte son nom: "Dans un triangle rectangle, le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés." Le fait lui-même était connu empiriquement depuis des siècles, toutefois, l'école de Pythagore a peut-être été la première à donner une preuve du théorème. La légende rapporte que Pythagore en fut si fier qu'il sacrifia aux dieux une hécatombe, c'est-à-dire 100 boeufs. 

En astronomie, on lui attribue la découverte qu'Hespérus et Phosphorus (l'étoile du matin et l'étoile du soir) étaient la même chose, connue aujourd'hui sous le nom de planète Vénus. Et, en acoustique, il établit les rapports mathématiques auxquels obéissent les intervalles dans l'échelle des sons. Cette dernière découverte est peut-être la plus importante, car elle conduisit Pythagore à l'idée que l'Univers dans son ensemble pouvait être expliqué mathématiquement. C'était un grand progrès par rapport aux Milésiens. Au lieu de rechercher un élément premier hypothétique, que ce soit le feu, l'eau ou l'illimité, les pythagoriciens s'efforçaient d'expliquer le monde mathématiquement. Cela traça la voie de la science en général et influença toute une série de savants et de philosophes, principalement Platon puis Galilée.

Le néopythagorisme est empreint d'une mystique des nombres, déjà présente dans la pensée de Pythagore. Hérodote le mentionne comme « l'un des plus grands esprits de la Grèce, le sage Pythagore ». Il conserve encore aujourd'hui un grand prestige à tel point que Hegel disait qu'il était « le premier maître universel ».

Pythagore serait le premier penseur grec à s’être qualifié lui-même de "philosophe". Cicéron évoque l'anecdote célèbre sur la création du mot " philosophe ", " amoureux de la sagesse ", par Pythagore :

"Par la même raison, sans doute, tous ceux qui se sont attachés depuis aux sciences contemplatives, ont été tenus pour Sages, et ont été nommés tels, jusques au temps de Pythagore, qui mit le premier en vogue le nom de philosophes. Héraclide de Pont, disciple de Platon, et très habile homme lui-même, en raconte ainsi l'histoire. Un jour, dit-il, Léon, roi des Phliasiens, entendit Pythagore discourir sur certains points avec tant de savoir et d'éloquence, que ce prince, saisi d'admiration, lui demanda quel était donc l'art, dont il faisait profession? A quoi Pythagore répondit, qu'il n'en savait aucun; mais qu'il était philosophe. Et sur ce, le roi, surpris de la nouveauté de ce nom, le pria de lui dire qui étaient donc les philosophes, et en quoi ils différaient des autres hommes."

Cicéron,Tusculanes

L'âme, la transmigration des âmes

Pour Pythagore, le corps (sôma) est un tombeau (sêma), à la fois prison et "signe" ou "protection" de l'âme. Philolaos : "Les anciens théologiens et devins témoignent eux aussi que c'est en punition de certaines fautes que l'âme a été attelée au corps et ensevelie en lui comme un tombeau." L'âme est un nombre, en ce sens qu'elle est harmonie, bonne proportion, combinaison des propriétés composant le corps (c'est la théorie du pythagoricien Simmias dans le Phédon, de Platon). Elle est vie, car mouvement.

Pythagore pensait "que l'âme est immortelle ; ensuite, qu'elle passe dans d'autres espèces animales ; en outre, qu'à des périodes déterminées ce qui a été renaît, que rien n'est absolument nouveau, qu'il faut reconnaître la même espèce à tous les êtres qui reçoivent la vie." A beaucoup de ceux qui l'abordaient il rappelait la vie antérieure que leur âme avait jadis vécue avant d'être enchaînée à leur corps actuel. Et lui-même, par des preuves irrécusables, démontrait qu'il réincarnait Euphorbe, fils de Panthoos.

L'intervalle entre incarnations serait 216 ans (6 au cube). Et l'explication vient de la nature de l'âme : il y a transmigration de l'âme parce que, par nature, elle est immortelle et mouvante, Pythagore ne fait pas intervenir la justice divine, une rétribution de l'âme, puisque n'importe quelle âme peut entrer dans n'importe quel corps. D'où vient à Pythagore sa théorie de la transmigration des âmes ? d'Orphée ? de Phérécyde de Syros ? depuis l'Inde ? On l'ignore.

La communauté pythagoricienne

L'école pythagoricienne de Crotone devint par la suite une hétairie (confrérie) politique de courant aristocratique. Il s'agit d'une fraternité philosophique, religieuse et scientifique, proche de l'orphisme. On dirait aujourd'hui un Ordre, au sens où la Franc-maçonnerie est un Ordre.

La communauté s'échelonne sur quatre degrés initiatiques et hiérarchiques, comme dans de nombreuses organisations initiatiques. Les femmes et les étrangers sont admis. Les profanes sont "les gens du dehors", les gens du commun, auxquels rien n'est révélé.

Premier degré : les postulants
Pythagore observe, chez ceux qui se présentent comme candidats, les traits du visage (physiognomonie) et les gestes (kinésique), mais aussi les relations avec les parents, le rire, les désirs, les fréquentations. On est admis ou pas.

Deuxième degré : les néophytes
Leur période de probation dure trois ans, pendant laquelle Pythagore examine la persévérance, le désir d'apprendre. Au terme ils sont refusés ou acceptés. Acceptés, ils prononcent le serment de silence : "Non, par celui (Pythagore) qui a trouvé la tétraktys de notre sagesse, source qui contient en elle les racines de la nature éternelle."

Troisième degré : les acousmaticiens
Les acousmaticiens (auditeurs), reçoivent un enseignement de cinq ans, donné sous forme de préceptes oraux, sans démonstration, destinés à être gardés en mémoire ; par exemple : "Ne pas avoir sur les dieux des opinions ou des paroles hâtives." Ces cinq ans sont cinq ans de silence. Les auditeurs sont devant le rideau derrière lequel Pythagore se dissimule. Ils mettent leurs biens en commun. Postulants, néophytes et auditeurs forment le grade des "exotériques" ou novices.

Quatrième et dernier degré : les mathématiciens
Les mathématiciens ("savants") ou sindonites (habillés de lin). Ils devenaient des ésotériques, dans la mesure où ils accèdent à la connaissance intérieure, cachée. Ils sont admis à voir Pythagore derrière son rideau. Lui-même enseigne sous forme de "symboles" au sens de formules codées, qui sont démontrées.

On voit une division des ésotériques en "vénérables" , "politiques" et "contemplatifs".

Les vénérables ou pieux s'occupent de religion. Les politiques s'intéressent aux lois, aux affaires humaines, tant dans la communauté pythagoricienne que dans la cité. Les contemplatifs étudient arithmétique, musique, géométrie, astronomie : les quatre sciences selon Archytas, qui formeront le quadrivium du Moyen Âge. Il faudrait ajouter les physiciens ou naturalistes, qui se penchent sur les sciences concrètes : géographie, météorologie, médecine, mécanique... mais aussi grammaire, poésie...

De nombreuses règles, pour ne pas dire tabous, s'imposent à celui qui adopte "la vie pythagorique".

* règles diététiques (du pur végétarisme au végétarisme sélectif) : interdiction de manger du rouget, le cœur, le cerveau, la moelle, les fèves, les œufs... bref tout ce qui symbolise la vie. La consommation de la chair des animaux sacrifiés semble autorisée par certains pythagoriciens, sans doute par concession à la religion officielle.
* rites religieux : sacrifices non sanglants et sans feu,  honorer les dieux, éviter bouchers et chasseurs, culte  aux dieux farine, miel, fruits, fleurs et autres produits de la terre, purifications, ablutions et aspersions et onctions lustrales...
* exercices spirituels : respect de soi-même, examen de conscience chaque soir, continence sexuelle, exercer sa mémoire, chanter en s'accompagnant de la lyre, lire des livres édifiants ensemble...
* exercices physiques : gymnastique, athlétisme, promenade à deux ou trois, danse...
*objets sacrés : vêtements blancs de lin (mais pas de laine, animale), signes de reconnaissance (le pentagramme), symboles (la tétraktys)..
Pentagramme

L'enseignement de Pythagore

Pythagore pense que le monde doit être compris par le nombre. Il dispense des principes exotériques, connus de tous, par exemple : "Il est interdit de prier pour soi-même", "Entre amis, tout est commun". Mais d'autres enseignements sont ésotériques, c'est-à-dire réservés aux initiés et d'expression symbolique, qui portent sur les secrets de la nature et des dieux. Ces enseignements secrets sont appelés Mémoires, car il faut s'en souvenir, sans les écrire. Ce sont, d'une part, les "acousmates", des dits (prononcés en grec dorien, la langue des pythagoriciens), des préceptes oraux ; ce sont, d'autre part, les « symboles », des formules codées, des sommaires. Car "tout ne peut pas être dit à tout le monde."

Jamblique classe les acousmates en trois types, selon qu'ils révèlent l'essence ("qu'est-ce ?", l'absolu ("qu'est-ce qui est le plus ?") ou le devoir ("que faut-il faire ou pas ?").

* "Qu'est-ce que les Îles des bienheureux ? - Le Soleil et la Lune. "
* "Qu'est-ce que l'oracle de Delphes ? - La tétraktys."
* "Qu'est-ce qui est le plus juste ? - Offrir un sacrifice" (de soi, autrement dit "savoir renoncer à quelque chose pour avancer").
* "Qu'y a-t-il de plus savant ? - Le nombre."
* "Ne pas aider à décharger un fardeau. - Il ne faut pas encourager le manque d'effort."
* "Suis dieu" . C'est la devise du pythagorisme.

En plus des acousmates, préceptes abstraits, il existe une autre catégorie de préceptes, les symboles, qui sont des préceptes pratiques imagés. Les profanes y voient des superstitions ou des bêtises, mais les initiés savent y déchiffrer une idée ou un acte.

* "Ne pas passer par-dessus une balance." Autrement dit : "Pratiquer tous les actes justes ", ou "ne pas chercher plus que sa part ", et non éviter de façon superstitieuse de passer au-dessus d'une balance.
* "Ne pas manger le coeur". Éviter la chair crue, ou "ne pas se ronger de chagrin".

En plus, il y a les "symboles secrets" ou "signes de reconnaissance", qui permettaient aux pythagoriciens initiés de se reconnaître entre eux. Les plus célèbres symboles secrets sont le fameux pentagramme à 5 branches et 5 côtés et la tétraktys.

Tétraktys, Alchimie et Ourobouros

La richesse des travaux entrepris par l'école pythagoricienne a été telle que ses idées et découvertes ont inspiré nombre de courants de pensée. Pythagore a influencé toutes les époques et toutes les cultures d'Occident et d'Orient, toutes les disciplines : mathématiques, musique, philosophie, astronomie, etc. Son encyclopédisme en fait une pensée totale, avec interpénétrations et ramifications.

En art, Pythagore inspire l'architecte romain Vitruve au Ier siècle puis les théoriciens du nombre d'or comme Luca Pacioli illustré par Léonard de Vinci en 1509. Les écoliers qui étudient le théorème de Pythagore ou apprennent la table de multiplication s'inscrivent dans sa lignée.

Léonard de Vinci - Proportion de l'homme (détail) - 1492 - Venise, Galerie de l'Académie

Pythagore a fondé une véritable religion, et quantité de légendes. Dans le domaine ésotérique et initiatique, son œuvre continue. Dès 1410, le manuscrit Cooke (ligne 216), un document de base de la franc-maçonnerie opérative, mentionne Hermès et "Pictagoras". Des loges franc-maçonniques se réclament de la pensée pythagoricienne. 
Etoiles flamboyantes - Symboles maçonniques à partir du pentagramme


Citations de Pythagore


"Les deux mots les plus brefs et les plus anciens, oui et non, sont ceux qui exigent le plus de réflexion.

"Le commencement est la moitié de tout.

"Délaisse les grandes routes, prends les sentiers.

"Ne dis pas peu de choses en beaucoup de mots, mais dis beaucoup de choses en peu de mots."

"Dans le doute abstiens-toi."

"Qui parle sème ; qui écoute récolte."

"Il vaut mieux se faire aimer que se faire craindre."

"Un ami, c'est un autre moi."

"Le possible n'est pas loin du nécessaire."

"Toute chose est nombre."

"Il y a un principe bon qui crée l'ordre, la lumière et l'homme. Il y a un principe mauvais qui crée le chaos, les ténèbres et la femme."

"Les maux qui dévorent les hommes sont le fruit de leurs choix ; et ces malheureux cherchent loin d'eux les biens dont ils portent la source."

"Ne commence rien dont tu puisses te repentir dans la suite. Garde-toi d'entreprendre ce que tu ne sais pas faire, et commence par t'instruire de ce que tu dois savoir. C'est ainsi que tu mèneras une vie délicieuse."

Extrait de Les vers dorés

"Les nombres gouvernent le monde."

"Le monde est une comédie dont les philosophes sont les spectateurs."

"Repose-toi d'avoir bien fait, et laisse les autres dire de toi ce qu'ils veulent."

"La raison est immortelle, tout le reste est mortel."

"Un homme n'est jamais si grand que lorsqu'il est à genoux pour aider un enfant."

"Il n'existe que cinq choses contre lesquelles il faut se battre : les maladies et les passions du corps, l'ignorance, les guerres civiles et les disputes de famille."

"Une pensée est une idée de passage."

"Aucun homme n'est libre s'il ne sait pas se contrôler."

"Choisis toujours le chemin qui semble le meilleur même s'il paraît plus difficile : l'habitude le rendra bientôt agréable."

"Tant que les hommes massacreront les Bêtes, ils s'entre-tueront."

Extrait de Vers d'or

"N'entretenez pas de votre bonheur un homme moins heureux que vous."