vendredi 9 décembre 2011

Le Dessous des cartes - J.C. Victor (2005)

Couverture de l'atlas géopolitique  - 2005 - ed. Seuil
De l'unité du monde

En moins d'une heure, le 11 septembre 2001, le monde entier assiste en temps réel à l'effondrement des tours du World Trade Center sur lesquelles deux avions viennent de s'écraser. Mais, aussi précises qu'aient pu être ces images, que comprend-on alors de ce qui vient de se passer?

C'est paradoxalement au moment où la planète a fini de se libérer des carcans de la guerre froide, au moment où l'information circule plus librement mais aussi plus facilement grâce aux nouvelles technologies, que l'image se brouille, que le monde devient incompréhensible. Il faudrait désormais savoir conjuguer ensemble et au même moment les événements, nombreux, complexes, quand ils se déroulent jour après jour, comprendre la relation qu'ils entretiennent entre eux, déchiffrer l'information qu'ils émettent, connaître la perception qu'en ont les opinions publiques, et enfin évaluer les mécanismes dont on dispose pour les faire évoluer.

Paradoxe d'une époque "bouffie d'images" - l'expression est du géographe suisse Claude Raffestin -, où, sous l'effet de la peur et de l'émotion qu'elles suscitent, le public perd son sens critique, parfois sa capacité de raisonner, souvent celle de faire les liens.

Intelligence, du latin interligere : discerner, démêler. C'est l'ambition de cet atlas qui tente de donner du sens aux événements, de chercher l'intelligence des faits, de classer l'immense savoir dont chacun dispose sur le "devisement" du monde, comme l'écrivait Marco Polo.

Faire les liens, dans le temps et dans l'espace

Ni dans l'espace ni dans le temps, les événements ne surviennent au hasard. Comme l'exemple du 11 septembre 2001 nous le rappelle, leur importance ne se mesure vraiment qu'à l'aune de ce qui les précède, et de ce qui les suivra. Il n'y a donc pas d'urgence à tout savoir. D'autant moins que découplées de leur contexte, les "nouvelles" que l'on reçoit du monde finissent par atomiser la compréhension qu'on en a. L'histoire et la géographie, elles, permettent de leur redonner une cohérence. Par son relief, ses accidents, ses évolutions, la géographie exerce une contrainte sur les hommes et leurs activités, et réciproquement. Tout événement se trouve influencé par le lieu où il se déroule, et influence à son tour l'action individuelle ou collective. D'où l'importance des cartes qui permettent à la fois de mesurer ce lien à l'espace et de le restituer.

De la même façon, l'histoire précède toujours, explique souvent, et détermine parfois. Car nous sommes tous héritiers d'un patrimoine où se mêlent idées, croyances et représentations qui influencent nos décisions et impriment nos actes. Voila pourquoi l'effort d'explication comme l'effort de prospective exigent de replacer le fait dans sa continuité historique afin de repérer les tendances longues, économiques, stratégiques, environnementales, démographiques, géopolitiques, religieuses, sociales.

Exemple : un article révèle qu'un "nouveau" litige juridique oppose les gouvernements canadien et américain à propos du statut des eaux côtières au nord du Canada. Pour le Canada, ces eaux sont sous souveraineté canadienne ; pour les États-Unis, il s'agit d'eaux internationales. La convention de Montego Bay sur le droit de la mer, elle, ne les départage pas. Or, au même moment, un second article indique que les campagnes d'exploration minière dans le territoire nord-canadien ont connu une nette augmentation. Et parallèlement, on apprend que les cargos qui naviguent dans cette région seront soumis à de nouveaux tarifs d'assurance à partir de 2010. La coïncidence est-elle fortuite?

En fait, c'est la conséquence du réchauffement climatique dans cette région arctique qui aide à faire le lien entre les trois événements. Car la hausse attendue de la température moyenne de 2° C sur les cinquante prochaines années entraîne la fonte partielle de la banquise arctique - sur son épaisseur et le calendrier de sa formation -, devant ainsi permettre aux navires à coque renforcée de se déplacer plus librement dans cette région polaire.

Entrer dans La logique de l'autre

Ni l'histoire ni la géographie ne sont des sciences exactes. Les phénomènes ne peuvent être vérifiés, et certainement pas dupliqués. Les perceptions qu'on en a, les représentations qu'on en donne dépendent toujours de l'endroit où l'on se trouve et du moment où l'on se place. Elles ne peuvent donc suffire à l'analyse qui exige de savoir se mettre à la place de l'autre, historiquement, géographiquement, politiquement, pour saisir son raisonnement, sa logique. Ainsi, tandis que nos cartes situent l'Europe au centre du monde, les planisphères chinois y mettent la Chine - Zhongguo en chinois, ce qui signifie «empire du milieu», «pays du centre». De la même façon, il est impossible de saisir la dimension stratégique de la guerre froide sans placer le pôle Nord au centre de la carte qui alors aide au constat que les États-Unis et l'URSS sont géographiquement des voisins immédiats.

Décider plutôt qu'observer

Que ce soit pour l'aménagement du territoire, son approvisionnement en énergie ou son mode de développement, le décideur se trouve dans la position de devoir arbitrer entre des intérêts et des logiques divergentes, voire même inconciliables. C'est pourquoi il est à la fois éclairant et utile de savoir analyser les options disponibles en quittant la posture de l'expert consultant ou du journaliste, et en adoptant la position du décideur, nettement plus difficile.



Prenons un exemple dans une région située en Afrique de l'Ouest. La question posée aux gouvernements des pays du golfe de Guinée est de savoir quelles seront les priorités du modèle de développement qu'il convient d'adopter pour cette région d'Afrique subsaharienne. Car le golfe de Guinée est un lieu exceptionnel: cinq des huit espèces de tortues marines recensées dans le monde viennent s'y reproduire. C'est donc un lieu à protéger en priorité si l'on veut protéger la biodiversité. Le problème, c'est que la chasse aux tortues fournit aux populations des protéines et des revenus. À cela s'ajoutent de classiques contentieux frontaliers qui divisent les trois États qui ont accès au Golfe - Gabon, Guinée équatoriale et Sâo Tomé et Principe - et qui freinent leur coopération. Enfin, il faut aussi savoir que le golfe est riche en hydrocarbures et qu'il représente pour les pays riverains un enjeu économique majeur.

Le cercle semble donc fermé. Que faire? Satisfaire les besoins des populations en autorisant la chasse aux tortues, ou bien protéger la survie des tortues pour assurer la pérennité de la biodiversité, et éventuellement le développement de l'écotourisme? Mais comment développer l'écotourisme pour qu'il constitue une source de revenus pour les populations, sans modifier leur mode de vie séculaire, tout en protégeant les tortues? Finalement, la seule chose qui conduise au consensus, c'est l'extension des champs pétrolifères qui promet un retour sur investissement plus rapide. Oui mais alors... quelle garantie a-t-on que les dividendes de ces forages soient redistribués aux populations riveraines du golfe? Ceci n'est pas une allégorie. La question que pose la protection des tortues est globalement celle des arbitrages que nous devons faire si l'on veut prétendre au développement durable... pour tous. Et dans un calendrier économique et humain qui dépasse notre propre génération.

Comprendre plutôt que savoir

L'analyse du Dessous des Cartes est donc d'abord le produit d'une démarche méthodologique. Mais elle est aussi le fruit de nombreux "voyages géopolitiques" entrepris dans le cadre de missions d'étude, d'enseignement ou humanitaires.

Voyage à Lhassa, par exemple, au cours duquel l'observation attentive des circulations urbaines et leur superposition aux parcours de pèlerinages permettent de comprendre comment l'administration chinoise modifie la géographie religieuse de la ville afin d'effacer peu a peu l'identité d'un peuple pour qui être tibétain, c'est être bouddhiste .

Voyage au Burkina Faso aussi, où une approche problématisée de ce petit pays géographiquement enclavé au cœur de l'Afrique subsaharienne permet de comprendre comment, en s'ajoutant les uns aux autres, de multiples facteurs finissent par l'enclaver aussi dans la pauvreté. C'est bien le sens de ces voyages et des observations lentes et transversales qu'ils permettent que les "itinéraires géopolitiques" proposés dans la première partie de ce livre tentent de restituer. Européens, américains, orientaux, asiatiques ou africains, chacun de ces itinéraires peut être emprunté séparément. Mais ce n'est que réunis qu'ils donnent de la mesure au monde et à ce qui l'anime. Car chaque pays s'inscrit dans un ensemble à la fois historique, géographique, culturel, voire idéologique.
  
Le nom donnée à la seconde partie de cet atlas, «Le monde qui vient», fait lui référence au Monde d'hier de Stefan Zweig, où peu de temps avant de se suicider, l'auteur décrit l'incroyable confort matériel, moral et intellectuel dans lequel vivent les milieux littéraires, politiques et artistiques européens à la veille de la Première Guerre mondiale qui allait déchirer durablement l'Europe. Où l'on comprend comment la force des certitudes rend aveugle, et comment la confiance qu'on avait alors dans le progrès scientifique ou dans le sens de l'histoire avait fini de persuader les Européens que la paix était éternelle.

Le Kurdistan
Est-il possible que nous soyons aussi aveugles que nos aînés face aux signaux que l'on reçoit du monde? Ou bien la disparition des "Empires centraux" de cette époque, la mise en place de l'ONU, l'invention de l'Union européenne nous protègent-elles d'un nouveau dérapage nationaliste et guerrier? C'est la question à laquelle la seconde partie de cet atlas tente de répondre. Réchauffement climatique, "choc des civilisations", pandémies sans précédent, hésitations européennes, développement des intégrismes... tout pourrait en effet indiquer que nous sommes sourds aux alarmes que le monde nous envoie puisque rien ne semble pouvoir nous convaincre d'infléchir notre mode de vie prédateur, notre indifférence au gouffre qui se maintient entre quelques pays et le reste du monde, ou encore notre façon d'instituer nos convictions en valeurs universelles. Au contraire: comme nos aînés, nous reproduisons à l'identique ces systèmes de "pensée unique" qui poussent à inventer ou à fabriquer des ennemis quand ils ne sont encore qu'à l'état embryonnaire. Ainsi sommes-nous passés d'un ennemi "jaune asiatique" au début du XXe siècle à un ennemi "rouge communiste" au milieu du siècle, à un ennemi "vert islamiste" à l'aube du XXIe! Étranges Occidentaux que nous sommes, façonnés et fascinés par notre Occident, si sûrs de nous dans le regard que nous portons sur les autres mondes.

C'est donc pour déconstruire les "prêt-à-penser" que ces certitudes fabriquent, que l'atlas propose dans sa deuxième partie quelques réflexions plus conceptuelles sur la santé mondiale, sur la guerre et ses mobiles, ou sur le terrorisme. On s'aperçoit ainsi, en classant les attentats et en les comparant sur plusieurs planisphères, qu'à l'échelle des trois dernières décennies, le terrorisme islamique n'est responsable que d'une petite part d'entre eux. On peut d'ailleurs en profiter pour se demander si le terrorisme - à cette échelle - n'est pas en train de changer le visage de la guerre, dans le lien qui existait entre État, guerre et territoire. Combattant nomade mondial n'offrant pas d'ennemi localisé et identifiable, absence de champ de bataille, pas d'objectif politique et national à négocier: la géographie sert-elle vraiment toujours à faire la guerre ?

La décision politique pour ces domaines peut-elle encore se faire à l'échelle nationale, justement? Qu'on en juge : OGM, grippe aviaire, pandémie du sida, pluies acides, pollutions marine ou terrestre, réchauffement du climat, migrations, etc., autant de phénomènes économico-politiques qui constituent d'autres faces de la globalisation et qui dépassent les capacités de gestion et de traitement des seuls États. Mondialisés, ces phénomènes ne sont plus « inter nationaux», mais transnationaux. Ensemble, ils montrent que la souveraineté partagée se révèle peut-être plus adaptée pour répondre à ces phénomènes, les virus ou les pollutions ne respectant vraiment pas les frontières des États. La question désormais posée est bien de savoir si le système d'État-nation reste pertinent, et partout, quand il s'agit de gérer la planète.

De l'usage des cartes

Dans Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry parle de son avion comme d'un "outil pour comprendre les vieux problèmes des hommes"... Un peu comme les cartes en somme! Parce qu'elle donne à voir l'entièreté du monde en un clin d’œil, parce qu'elle réussit l'impossible compromis entre science, art et politique, parce qu'elle parvient à conjuguer la réduction mathématique des mondes, l'expression de phénomènes économiques, sociaux ou géopolitiques, avec la beauté des lignes, des formes, des trames et des teintes, la carte fascine.

Parfois belles, parfois secrètes, souvent complexes et toujours spécifiques, les cartes de cet atlas appellent d'abord la lenteur. À la fois texte, objet et miroir de notre terre en réduction, il faut, pour en saisir le sens, aller de l'une à l'autre, revenir, hésiter. Comparer, superposer ou faire varier les échelles.

Comparer... Prenons la carte des Balkans aux XVème et XIXe siècles, à la zone de contact entre l'Empire austro-hongrois au nord et l'Empire ottoman au sud. On voit là une zone de «confins militaires», un peu comme un triangle dont la pointe semble se diriger vers Vienne, et où l'armée des Habsbourg et celle de la Sublime-Porte se trouvent face à face. Prenons ensuite la carte de la même région à la fin du XXe siècle. On s'aperçoit alors que la pointe du triangle est devenue la frontière entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie, au terme de plus de trois années de guerre, entre 1992 et 1995.

Superposer... Quand on la regarde seule, la carte des zones de famine, de pénurie et de malnutrition en Afrique depuis vingt ans n'indique pas grand-chose sur les causes des crises alimentaires. En revanche, quand on la superpose à la carte des conflits, on s'aperçoit que la géographie des zones de famine coïncide souvent avec celle des zones de guerre. Car c'est l'homme et la guerre qui créent la faim, pas le vent ni l'absence de pluie. Du moins plus aujourd'hui.

Varier les échelles... Sur la carte, l'île de Diego Garcia ressemble d'abord à n'importe quel atoll de l'océan Indien. Et pourtant, sous souveraineté britannique, elle est louée par le Royaume-Uni aux États-Unis depuis 1966, et l'îlot sert aujourd'hui de base aux bombardiers américains qui partent en mission vers l'Afghanistan, l'Irak, le golfe Persique ou même la Somalie. Autrement dit, loin d'être un atoll perdu dans l'océan, le changement d'échelle de carte révèle qu'il est au contraire central dans le dispositif de communication qu'utilisent les flottes militaires américaines entre le Pacifique, l'Asie et l'Afrique.

Les sites pétroliers

Du succès des cartes

Dans notre imaginaire comme dans notre quotidien, pour situer ou pour trancher, les cartes jouent leur rôle et remplissent de nombreuses fonctions. Objet depuis longtemps familier pour marcher, pour conduire ou pour enseigner, elles sont désormais un instrument de pilotage, de simulation et même de décision grâce aux logiciels SIG (systèmes d'informations géographiques). Souvent de grande beauté, toujours pédagogiques, elles portent les fantasmes du voyageur et de l'explorateur que l'inconnu attire - terra incognita. Elles sont indispensables aux stratèges et aux militaires tant à l'échelle opérationnelle que tactique. Et puis la carte offre cet avantage de ne point exiger de traducteur, ni même d'apprentissage préalable, comme l'exige l'usage de la boussole. En somme, le monde envoie ses questions, les cartes y répondent.

Comme "l'homme blanc qui ne voit que ce qu'il sait", elles nous donnent l'impression de pouvoir embrasser une réalité que nous savons, mais que nous ne voyons pas: ce sont les nappes de pétrole et les enjeux qui y sont associés, le passage des détroits et le besoin de contrôle qui en découle, les déplacements de population et les rivalités autour d'une frontière. De tout cela, les cartes se chargent.

Enfin, la carte révèle. Car quand l'histoire s'accélère, la géographie se transforme: on l'a constaté avec l'apparition du réseau TGV en France et en Europe, la fin de l'Union soviétique, l'apparition d'Internet, ou celle des réseaux terroristes mondiaux. Ainsi, voilà quinze ans qu'avec constance, pédagogie et facilité, les cartes permettent au Dessous des Cartes de montrer, de raconter et d'expliquer les évolutions du monde depuis la chute du mur de Berlin: mouvements stratégiques, changements géopolitiques, nouveaux tracés de frontière, peuples patrimoines fragilisés, nations et nationalités, religions, flux de la mondialisation et changements climatiques. Les cartes sont des passeurs de savoir.

Cependant, tout ne se dit pas avec les cartes, en particulier la "vérité"... surtout quand elle est politique. Car la carte constitue aussi un outil privilégié de manipulation.

Des limites des cartes

Pendant les quatre siècles qui vont des grandes découvertes du XVe siècle à la colonisation des Amériques, de l'Afrique et de nombreuses parties de l'Asie, la carte est un instrument privilégié des Européens pour s'approprier le monde, et pour entériner leur action : tracés du premier partage du monde que fut en 1494 le traité de Tordesillas entre les couronnes d'Espagne et du Portugal, portulans décrivant les côtes marocaines puis brésiliennes à mesure de la progression des navigateurs lancés par le prince portugais Henri le Navigateur, redécoupages de l'Europe au congrès de Vienne en 1815 à la fin de l'empire napoléonien, ou encore tracés des frontières du continent africain aux congrès de Berlin en 1884-1885, etc.

Le XXe siècle, lui, se présente comme celui de toutes les manipulations cartographiques. On se souvient de l'Allemagne qui, dès 1925, c'est-à-dire seulement six ans après le traité de Versailles, publie une carte montrant "l'encerclement de l'Allemagne par la Grande et la Petite Entente", donnant ainsi l'impression que le pays est assiégé. Une impression que confirment ensuite les cartes éditées par le Parti national-socialiste dès son arrivée au pouvoir en 1933. En fabriquant visuellement un complexe obsidional allemand, les cartes contribuent à valider le concept d'espace vital - rapport population/territoire/ressources - que le pouvoir nazi agite à la fois pour stimuler le nationalisme et pour justifier l'expansionnisme. Songeons aussi au poids de la carte que Russes, Anglais et Américains dessinent à Potsdam et à Yalta avec la victoire en vue sur le nazisme, et qui conduit à diviser l'Europe et les Européens pendant près de cinquante ans.

Est-ce seulement du passé? On trouve toujours aujourd'hui ce lien très étroit qui associe le territoire, l'avenir politique d'un État et la cartographie, avec le cas actuel d'Israël et des territoires palestiniens.  En effet, on peut se demander si cette barrière debout aujourd'hui ou démolie demain n'a pas aussi pour vocation de préfigurer le tracé d'une future frontière pour l'État palestinien. Car dans cette région plus qu'ailleurs, vu les faibles superficies concernées, la carte enseigne que la réalité politique se joue par une inscription de l'État sur le sol. Ainsi, la fixation de la frontière libano-israélienne que permettait le retrait de l'armée israélienne du Sud-Liban au printemps 2000 fut-elle le résultat de quatre mois de travail intense et de négociations ardues, menées parfois au mètre près, arbitrées et validées par les experts géomètres des Nations unies.

Si la carte fixe des limites, elle fige aussi des représentations. C'est bien ce qu'en retiennent certains États qui tentent de forcer le droit international en s'appuyant sur des cartes. En somme, des États "menteurs cartographiques". Certaines librairies de Santiago du Chili vendent ainsi des cartes qui, en prolongeant le pays jusqu'au pôle Sud, lui attribuent de facto une part du "camembert» antarctique. Or le Chili est signataire du traité de Washington de 1959 qui, justement, suspend toute revendication de souveraineté sur le continent glacé. De la même façon, les cartes éditées au Maroc attribuant le Sahara occidental au royaume chérifien alors que ce vaste territoire décolonisé par l'Espagne en 1976 ne possède pas de statut juridique qui soit internationalement reconnu, le peuple sahraoui réclamant son indépendance ou une large autonomie. Autre exemple encore: des cartes politiques syriennes vues à Damas ou à l'Institut du monde arabe à Paris, qui montrent un bassin méditerranéen d'où les États d'Israël et du Liban ont disparu, sans doute tombés dans la Méditerranée. La carte est donc objet de manipulations, discrètes ou ostentatoires, volontaires ou non. Prenons le cas politiquement sensible et culturellement passionnant de la représentation cartographique du monde musulman. Que doit-on montrer sur une carte pour représenter l'islam? Question d'autant plus difficile que les appartenances religieuses ne sont pas des données géographiques comme les rivières ou les reliefs ; ni des données politiques comme les frontières. Les phénomènes culturels ou religieux ne sont pas des objets physiquement inscrits dans l'espace. Faut-il alors créer une carte des pays où l'islam est présent? Où il est majoritaire? Où une majorité d'habitants sont nés de parents musulmans? Où les habitants sont croyants? Pratiquants? Où la loi islamique est pratiquée? Ces hésitations sont d'autant plus pertinentes que la grande civilisation islamique se présente aujourd'hui comme une religion multiple: car si elle s'appuie au départ sur un texte fondateur commun, elle a depuis évolué dans des écoles différentes, sous des formes différentes et s'est divisée en des courants différents. Or, la plupart des "cartes de l'islam" que nous voyons dans les journaux ou même certains atlas ne distinguent pas les chiites des sunnites, les Turcs des Arabes, les zones habitées des zones désertiques, ou encore les pays laïcs des théocraties. D'où ces grandes masses de couleur - toujours vertes ! - où ne sont exprimées ni l'intensité ni la nature du phénomène religieux, ni son empreinte géographique réelle. En ignorant cette complexité, fort difficile à représenter par ailleurs, la simplification de la carte revient à tronquer la réalité. Elle en donne une représentation où viennent s'engouffrer des thèses généralisantes, culturellement perverses, politiquement dangereuses. Comme celles qui substituent à "l'ennemi" soviétique d'hier un successeur islamiste aujourd'hui.

Le 7eme continent
Guerre mentale, ou plus tard guerre réelle? À nous de décider. Cet atlas du Dessous des Cartes n'apporte pas toutes les réponses. Il veut poser les questions, aider à réfléchir, fournir quelques outils pour agir sur nos représentations du monde.

dimanche 27 novembre 2011

Une journée moyenne en France en 2010

"Chacun dispose de 24 heures par jour, dont la moitié est passée à dormir, manger et se préparer." Cette phrase introduit le résumé présentant une étude publiée jeudi 10 novembre par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), qui s'intitule "Depuis onze ans, moins de tâches ménagères, plus d'Internet".




Résultat: la moitié du temps libre des Français, 4 h 58 en 2010, soit une poignée de minute de plus qu'en 1999 – est passé devant un écran. Et c'est la télévision qui l'emporte, avec une moyenne de 2 heures passées devant le poste. Les femmes au foyer la regardent plus qu'en 1999 avec 19 minutes de plus, les étudiants la regardent une demi-heure de moins. Ils ont en partie remplacé la télévision par l'usage de l'ordinateur qui, quel que soit l'âge, est une activité plutôt masculine. Selon l'étude, les hommes de moins de 25 ans passent une demi-heure de plus que les femmes du même âge devant un ordinateur.

Les français regardent en moyenne la télévision 2 heures et 6 minutes par jour.

Les Français ont passé deux fois plus de temps (16 minutes de plus) à jouer ou surfer sur Internet l'année dernière qu'en 1999. Ce temps a doublé en dix ans et se traduit par 33 minutes en moyenne de surf quotidien sur la Toile.

Le temps consacré à la lecture (livres, journaux, y compris lecture de journaux sur Internet) soit 18 minutes par jour en moyenne a, en revanche, diminué d'un tiers depuis 1986, perdant 9 minutes par jour. Les retraités restent les plus gros lecteurs, avec plus d'une demi-heure de lecture par jour.

L'enquête de l'Insee ne fait pas de lien direct entre augmentation du temps de loisirs et diminution du temps de travail. Néanmoins, ce dernier a baissé en moyenne de 11 minutes par jour pour les hommes sur la période étudiée. Il est resté stable pour les femmes. Les hommes ayant un emploi travaillent en moyenne 37 h 15 par semaine, tandis que les femmes, plus souvent employées et plus souvent à temps partiel, travaillent 29 h 5, selon l'Insee.

Lien vers l'étude de l'INSEE: ici

vendredi 18 novembre 2011

Yves Coppens (1934-)

Yves Coppens (1934-)
Yves Coppens, né à Vannes le 9 août 1934, est un paléontologiste et paléoanthropologue français, professeur honoraire au Collège de France. Son nom est attaché à la découverte en 1974 du fossile surnommé Lucy.

Son père, le physicien René Coppens a travaillé sur la radioactivité des roches et a rédigé de nombreuses notes scientifiques pour l’Académie des sciences. Il fut professeur à la Faculté des Sciences.

Yves Coppens est passionné par la Préhistoire et l'archéologie depuis son enfance. Il passe ses années de collège, de lycée et d'université à sillonner les sites archéologiques de sa Bretagne natale, et effectue ses premières fouilles. Il obtient un baccalauréat en sciences expérimentales au lycée Jules Simon de Vannes puis une licence ès sciences naturelles à la faculté des sciences de l'université de Rennes. Il prépare le diplôme de docteur de troisième cycle en débutant une thèse sur les proboscidiens au laboratoire du professeur Jean Piveteau à la faculté des sciences de l'université de Paris.

En 1956, il entre au CNRS à 22 ans. Yves Coppens se dirige vers l’étude d’époques très reculées: le quaternaire et le tertiaire.

En 1960, il commence à monter des expéditions au Tchad, en Ethiopie puis en Algérie, en Tunisie, en Mauritanie, en Indonésie et aux Philippines.
En 1965, il découvre un crâne d’hominidé à Yayo (Angamma) nommé Tchadanthropus Uxoris. Le Tchadanthropus, peut-être âgé d’un million d’années, serait proche d’Homo erectus.
En 1969, Maître de conférences au Muséum National d'Histoire Naturelle, il est donc naturellement à la sous-direction du Musée de l'Homme.
En 1974 à Hadar, un fossile relativement complet d'Australopithecus afarensis est découvert dans le cadre de l'International Afar Research Expedition, un projet regroupant une trentaine de chercheurs éthiopiens, américains et français co-dirigé par Donald Johanson (paléoanthropologie), Maurice Taieb (géologie) et Yves Coppens (paléontologie). Le premier fragment du fossile a été repéré par Tom Gray, l'un des étudiants de Donald Johanson. Le fossile est surnommé "Lucy", en référence à Lucy in the Sky with Diamonds, la chanson des Beatles écoutée par l'équipe.

Squelette de Lucy, Australopithecus afarensis (entre 4,1 et 3 millions d'années) découvert en Éthiopie en 1974

En 1980, il est nommé directeur et professeur au Muséum pendant 3 ans.
En 1981, il propose une explication environnementale de la séparation Hominidae Panidae: l’East Side Story.
En 1983, Yves Coppens est élu titulaire de la Chaire de Paléoanthropologie et Préhistoire du Collège de France.
En 1988 Yves Coppens a développé et démontré comment l’acquis avait pris le pas sur l’inné, ce qui a notamment ralenti l’évolution humaine depuis plusieurs dizaines de milliers d’années.
En 2003, suite aux découvertes de Toumaï et d’Abel, Yves Coppens remet lui-même en cause sa théorie de l’East Side Story. Il participe à la réalisation de l'"Odyssée de l'espèce".
En 2006, il est nommé par le président de la République au Haut conseil de la recherche et de la technologie qui doit "éclairer le chef de l'Etat et le gouvernement sur toutes les questions relatives aux grandes orientations de la nation en matière de politique de recherche".
En 2007,  il donne sa caution scientifique avec Jean Guylaine sur le tournage du documentaire "Le Sacre de l'Homme".
En 2008, Yves Coppens publie le livre "Histoire de l'homme" où il évoque son parcours professionnel, la découverte de Lucy...
En 2009, Yves Coppens publie "Le présent du passé".
En 2010,  Yves Coppens est nommé Président du Conseil Scientifique de la sauvegarde de la Grotte de Lascaux.
En 2010, il écrit "Le présent du passé au carré".


Les citations d’Yves Coppens

"L'homme ne peut recevoir qu'une définition biologique. On ne peut expliquer l'homme ni par l'outil, ni par le langage, ni par l'organisation sociale."
Extrait d'un Entretien avec Didier Sénécal   (Avril 1996)

"La loi de l'évolution est la plus importante de toutes les lois du monde parce qu'elle a présidé à notre naissance, qu'elle a régi notre passé, et dans une large mesure, elle contrôle notre avenir."
Extrait de la revue Le Monde de l'éducation (Juillet-Août 2001)

"L'évolution est événementielle. C'est l'événement qui fait l'évolution et l'événement - en l'occurrence la circonstance - fait la transformation."
Extrait d'une interview avec Pierre Boncenne - Le Monde de l'éducation (Décembre 1999)

Quand Yves Coppens parle de la théorie de l'évolution...


"... Ce qui nous conduit à nous interroger sur le mécanisme de l'évolution. On constate que, dans un environnement identique, toutes les espèces évoluent dans le même sens : celui, précisément, de l'adaptation à ce milieu. Selon l'idée darwinienne, qui est toujours à peu près admise aujourd'hui, certains individus subiraient des mutations génétiques qui se produiraient au hasard, et plusieurs d'entre elles donneraient éventuellement un avantage pour subsister dans leur nouvel environnement.
Au fil des générations, cette nouvelle espèce s'imposerait, sélectionnée en quelque sorte par le milieu. Cette théorie ne me plaît pas beaucoup, dans son ensemble. Il est quand même étonnant que les mutations avantageuses surviennent justement au moment où on en a besoin! Au risque de faire hurler les biologistes, et sans revenir aux thèses de Lamarck, je crois qu'il faudrait s'interroger sur la façon dont les gènes pourraient enregistrer certaines transformations de l'environnement. En tout cas, le hasard fait trop bien les choses pour être crédible... L'apparition d'un pré humain qui tape sur les cailloux, fabrique des outils, de manière un peu occasionnelle, puis de plus en plus fréquente, jusqu'à en faire une culture, ou, si l'on préfère, le développement de la conscience, qui finit par créer un environnement culturel, cela est aussi, pour moi, un grand mystère. On part d'un être instinctif, sans liberté individuelle, pour arriver à un homme qui a acquis une liberté d'action et un libre arbitre grâce à la connaissance qu'il a accumulée et transmise... Le développement technique et culturel dépasse le développement biologique...
"
(article août 1995)



samedi 12 novembre 2011

Cantiques des colonnes - Paul Valéry (1871-1945)

à Léon-Paul Fargue.

Douces colonnes, aux
Chapeaux garnis de jour,
Ornés de vrais oiseaux
Qui marchent sur le tour,


Douces colonnes, ô
L’orchestre de fuseaux!
Chacun immole son
Silence à l’unisson.


– Que portez-vous si haut,
Égales radieuses?
– Au désir sans défaut
Nos grâces studieuses!


Nous chantons à la fois
Que nous portons les cieux!
Ô seule et sage voix
Qui chantes pour les yeux!


Vois quels hymnes candides!
Quelle sonorité
Nos éléments limpides
Tirent de la clarté!


Si froides et dorées
Nous fûmes de nos lits
Par le ciseau tirées,
Pour devenir ces lys!


De nos lits de cristal
Nous fûmes éveillées,
Des griffes de métal
Nous ont appareillées.


Pour affronter la lune,
La lune et le soleil,
On nous polit chacune
Comme ongle de l’orteil!


Servantes sans genoux,
Sourires sans figures,
La belle devant nous
Se sent les jambes pures.


Pieusement pareilles,
Le nez sous le bandeau
Et nos riches oreilles
Sourdes au blanc fardeau,


Un temple sur les yeux
Noirs pour l’éternité,
Nous allons sans les dieux
À la divinité!


Nos antiques jeunesses,
Chair mate et belles ombres,
Sont fières des finesses
Qui naissent par les nombres!


Filles des nombres d’or,
Fortes des lois du ciel,
Sur nous tombe et s’endort
Un dieu couleur de miel.


Il dort content, le Jour,
Que chaque jour offrons
Sur la table d’amour
Étale sur nos fronts.


Incorruptibles soeurs,
Mi-brûlantes, mi-fraîches,
Nous prîmes pour danseurs
Brises et feuilles sèches,


Et les siècles par dix,
Et les peuples passés,
C’est un profond jadis,
Jadis jamais assez !


Sous nos mêmes amours
Plus lourdes que le monde
Nous traversons les jours
Comme une pierre l’onde!


Nous marchons dans le temps
Et nos corps éclatants
Ont des pas ineffables
Qui marquent dans les fables...


Paul Valéry  recueil " Charmes". (1922)


Paul Valéry médite devant des colonnes antiques qu'il évoque comme une image stylisée de l'homme, un symbole de l'intelligence victorieuse de la matière, une synthèse unissant l'architecture aux mathématiques, "Qui naissent par les nombres!", "Filles des nombres d’or", ainsi qu'à la musique et à la danse.

Les colonnes ainsi assimilées à des figures humaines, nous invitent à considérer l’homme comme un trait d’union  vers les cieux. Avec Paul Valéry , nous passons de l’horizontale à la verticale. Sous l'agitation du mythe, avec ses dieux et ses héros si humains dans la violence de leurs passions, une image de la rationalité de l'homme, toujours le même dans une égalité qui fait à la fois son humilité et sa grandeur.

Harmonie des colonnes, ou colonnes d'harmonie ? Il faut, pour comprendre le monde commencer par faire silence en soi-même: "Chacun immole son Silence à l’unisson". L'homme est en perpetuelle recherche. "Un temple sur les yeux Noirs pour l’éternité" et cet incroyable  effort qu'il entreprend pour quitter les ténébres pour la lumière est une tache ancestrale, millénaire: "Et les siècles par dix, Et les peuples passés, C’est un profond jadis, Jadis jamais assez !"

L'homme est libre de ses choix, et c'est par son discernement qu'il surmonte ses désirs, ses passions animales pour devenir homme: "– Que portez-vous si haut, Égales radieuses? – Au désir sans défaut Nos grâces studieuses!". Il s'agit là d'un véritable travail.

Ces colonnes, pierres gisant dans la terre: "Nous fûmes de nos lits Par le ciseau tirées", ont été façonnées par l'intelligence et le génie de l'artiste.  Quel bel exemple à suivre que la beauté de ces colonnes... L'homme lui aussi quitte son lit, quitte l'inertie du sommeil et, armé du ciseau et du maillet, entreprend un travail sur lui même. Et l'homme est bien cette pierre: "Nous traversons les jours Comme une pierre l’onde!"

Au cœur du temple, la statue divine s'est humanisée, les colonnes pressent autour d'elles leur évocation spiritualisée de l'humanité. Leur chant est symbole,un choeur "Qui chantes pour les yeux!". Les hommes qui les écoutent "Tirent de la clarté!" d'un cantique, qui peut se concevoir dans un sens religieux, mais une religion sans dogme.

La calme présence de ces "incorruptibles sœurs, mi -brûlantes mi-fraîches", de ces "servantes sans genoux, sourires sans figures", exprime une certaine idée de l'homme et lui accorde un statut quasi divin: "Nous allons sans les dieux À la divinité!".


 
Paul Valéry
Paul Valéry est un écrivain, poète, philosophe et épistémologue français, né à Sète (34) le 30 octobre 1871 et mort à Paris le 20 juillet 1945.

Passionné par les mathématiques et la musique, il s’essaye également en 1889 à la poésie. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance de Gide et de Mallarmé. Les vers qu’il écrit dans ces années-là s’inscrivent ainsi, tout naturellement, dans la mouvance symboliste.

Il s’installe, en 1894, à Paris, où il obtient un poste de rédacteur au ministère de la Guerre. Mais cette période marque pour Paul Valéry le début d’un long silence poétique. À la suite d’une grave crise morale et sentimentale, le jeune homme, en effet, décide de renoncer à l’écriture poétique pour mieux se consacrer à la connaissance de soi et du monde. Il entreprend la rédaction des Cahiers dans lesquels il consigne quotidiennement l’évolution de sa conscience et de ses rapports au temps, au rêve et au langage.

Ce n’est qu’en 1917 que, sous l’influence de Gide notamment, il revient à la poésie, avec la publication chez Gallimard de La Jeune Parque, dont le succès fut immédiat et annonce celui des autres grands poèmes (Le Cimetière marin, en 1920) ou recueils poétiques (Charmes, en 1922). Paul Valéry privilégia toujours dans sa poésie la maîtrise formelle sur le sens et l'inspiration : "Mes vers ont le sens qu'on leur prête".

Sous l'Occupation, Paul Valéry, refusant de collaborer, prononce en sa qualité de secrétaire de l'Académie française l'éloge funèbre du "juif Henri Bergson". Cette prise de position lui vaut de perdre ce poste, comme celui d’administrateur du Centre universitaire de Nice. Il meurt le 20 juillet 1945, quelques semaines après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après des funérailles nationales à la demande de Charles de Gaulle, il est inhumé à Sète, au cimetière marin qu'il avait célébré dans son poème.

La portée philosophique et épistémologique de l'œuvre de Valéry est souvent méconnue. Paul Valéry est l'un des penseurs éminents du constructivisme. Le rapport que Valéry entretient avec la philosophie est singulier. Dans ses Cahiers il écrit: "Je lis mal et avec ennui les philosophes, qui sont trop longs et dont la langue m'est antipathique."

Pour Valéry, le philosophe est plus un habile sophiste, manieur de concepts, qu'un artisan au service du Savoir comme l'est le scientifique. En revanche, son désir de comprendre le monde dans sa généralité et jusqu'au processus de la pensée lui-même - caractéristique du philosophe - oriente fortement son travail. Les essais de Valéry traduisent ses inquiétudes sur la pérennité de la civilisation: "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles", l'avenir des "droits de l'esprit", le rôle de la littérature dans la formation, et la rétroaction du progrès sur l'homme.

samedi 5 novembre 2011

Discours à la jeunesse (extrait) - Jean Jaurès (1859 -1914)

Jean Jaurès (1859 -1914)
L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement.

Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres.
Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication.

Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie.

Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action.

Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c’est de devenir, autant que l’on peut, un technicien accompli ; c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendues.

Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe.

Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale.

Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés.

Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes.

Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin.

Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense.

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Ah ! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux hommes d’exercer et d’éprouver leur courage, et qu’il faut prolonger les roulements de tambour qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les cœurs ! Ils sonnaient alors un son héroïque ; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux.

Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C’est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi.

Albi, 1903