dimanche 30 septembre 2012

La naissance de la Vie

Formation du Système Solaire et de la Terre

Le Soleil et les planètes sont nés il y a quelque 4,6 milliards d'années d'un amas de poussières et de gaz: la "nébuleuse primitive". 

S' effondrant sur elle-même, la nébuleuse prit la forme d'un disque. La contraction de la matière en son centre, en portant la température à plus de dix millions de degrés, permit le déclenchement de réactions thermonucléaires et donna ainsi naissance à une étoile: le Soleil.

La Terre et les autres planètes du système solaire se formèrent alors par accrétion de matériaux du disque, agglomération progressive d'éléments de plus en plus gros, poussières, grains, cailloux, planétésimaux, qui entrant en contact restaient liés si leurs orbites et leurs vitesses n'étaient pas trop dissemblables (on parle aussi d'accrétion de nuages, de poussières, etc.).

Ce processus aurait duré quelques centaines de millions d'années. A l'origine, la Terre est une "boule incandescente" dont la croûte se solidifie lentement, laissant échapper par endroits le magma du manteau. Elle se boursoufle; l'eau et le gaz carbonique remontent vers la surface, entraînant avec eux la silice et les métaux légers tels que l 'aluminium, le calcium, le sodium et le potassium, donnant naissance aux granites des croûtes continentales.

L'âge de la Terre est déterminé par les rapports isotopiques des minerais de plomb sur Terre qui sont les mêmes que ceux trouvés dans les météorites datées de 4,5 milliards d'années. L’Uranium se désintègre en effet en donnant du Plomb 206 avec une demi-vie de 4,5 milliards d'années, ce qui signifie que 1g d'Uranium donnera 1/2 g de Plomb en 4,5 milliards d'années. Les plus anciennes roches sédimentaires actuellement connues et contenant des molécules de carbone d'origine biologique ont été trouvées dans l'Ouest du Groënland et sont datées de 3,850 milliards d'années. Un milliard d'années après sa création tumultueuse, notre planète abritait donc déjà une vie primitive et microscopique.

A notre connaissance, la Terre est la seule planète du système solaire où la vie soit apparue et se soit maintenue jusqu'à aujourd'hui .


Éléments de planétologie

On distingue huit objets "mobiles" visibles dans le ciel, les planètes parmi lesquelles les planètes dites externes, ou géantes ou gazeuses (Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune) qui représentent 99% de la masse planétaire du système solaire et qui sont réputées avoir peu évolué depuis leur individualisation à partir de la nébuleuse primitive et, les planètes internes ou telluriques.


Le cas de Pluton: Depuis sa découverte par l'astronome américain Clyde Tombaugh en 1930, Pluton était considérée comme la neuvième planète du système solaire. À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, de plus en plus d’objets similaires furent découverts dans le système solaire externe, en particulier Éris, légèrement plus grand et plus massif que Pluton. Cette évolution amena l’Union astronomique internationale (UAI) à redéfinir la notion de planète en août 2006, Cérès, Pluton et Éris étant depuis cette date classées comme des planètes naines. L’UAI a également décidé de faire de Pluton le prototype d’une nouvelle catégorie d’objet transneptunien. Suite à cette modification de la nomenclature, Pluton a été ajoutée à la liste des objets mineurs du système solaire.

La planète externe la plus massive et la plus proche de nous se nomme Jupiter. Son atmosphère a été étudiée à l'aide des sondes spatiales Pioneer 10 et 11 (en 1973) et Voyager 1 et 2 (en 1979) . Elle est composée de 99% de dihydrogène et d'hélium et de moins de 1% de méthane (CH4), d'ammoniac (NH3), d'acétylène (C2H2) et d'éthane (C2H6). Des traces infinitésimales d'autres corps ont été détectées, en particulier des traces d'eau (H2O) et de monoxyde de carbone (CO).

Les planètes internes, solides ou telluriques que sont Mercure, Vénus, la Terre et Mars, ne possèdent ni dihydrogène, ni hélium dans leur atmosphère, sinon en très faible quantité (0,1% pour la Terre actuellement). Mercure, la plus petite, est probablement aussi inactive sur le plan géologique que la Lune. Vénus, dont la taille est comparable à celle de la Terre, a une température interne très élevée et, Mars dont le diamètre mesure la moitié du diamètre terrestre ne semble plus très active au plan géologique. Ces planètes ont une masse trop faible pour posséder un champ gravitationnel suffisant et retenir ainsi les éléments gazeux les plus légers. De plus, le vent solaire et les rayonnements ultra-violets, à l'origine beaucoup plus importants que ceux qui se produisent actuellement, ont chassé ces gaz de la "banlieue" des planètes internes. Ils ont alors été captés et retenus par les planètes externes qui possèdent un champ gravitationnel important et qui sont plus éloignées du Soleil.

Certains chercheurs pensent qu'une partie du dihydrogène de l'atmosphère primordiale de notre planète se retrouve aujourd'hui sous forme combinée dans l'eau (H20) des océans. Des simulations informatiques révèlent que Jupiter sert de "bouclier gravitationnel" et protège la Terre qui, sans celui-ci, au cours de son histoire, aurait pu être heurtée par mille fois plus de comètes provenant des confins du système solaire. Si l'on admet que les comètes ont apporté une partie de l'eau des océans, la Terre serait en l'absence de ce "bouclier", complètement recouverte par un immense et unique océan.

La Terre est la seule planète du système solaire à posséder un satellite de la taille de la Lune. Ce satellite, quatre fois plus petit que la Terre, exerce de nombreuses influences sur la vie; il est par exemple la première cause des marées. Composée des mêmes éléments minéraux que ceux trouvés dans la croûte et le manteau de la Terre, la Lune se serait formée à la suite d'une collision gigantesque, qui se serait produite au tout début de l'histoire du système solaire, entre la toute jeune Terre et une protoplanète de la taille de Mars. En fait, les jeunes planètes ont partagé le système solaire avec un très grand nombre de planétésimaux résiduels, certains d'entre eux subsistant d'ailleurs aujourd'hui sous forme d'astéroïdes et de comètes.

Certains de ces objets, au cours du temps, ont heurté les planètes créant des cratères que l'on peut facilement observer sur la Lune. La Terre, plus volumineuse, est une cible importante qui a dû attirer nombre de ces objets, et si l'on ne dénombre aujourd'hui qu'une centaine de cratères encore visibles à sa surface, c'est que la majorité d'entre eux a été effacée par des processus géologiques tels que l'érosion.

Comète

L'environnement sur la terre primitive

Les conditions atmosphériques qui régnaient sur Terre il y a 4 milliards d'années étaient totalement différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui. Trois facteurs importants méritent d'être soulignés: la présence d'eau liquide, l'importance du volcanisme et la composition de l'atmosphère primitive.

L'eau

Il y a de l'eau presque partout dans le système solaire, mais la Terre est l'unique planète sur la surface de laquelle on trouve de l'eau à l'état liquide. La masse océanique sur Terre est considérable puisque sa surface totale est évaluée à 361 x 106 exp 6 km2 et sa profondeur moyenne à 3,8 km. Elle couvre 71% de la surface totale de la Terre. L'eau (H2O) est obtenue par combinaison des deux atomes réactifs H et O les plus répandus dans le cosmos. Mais l'eau liquide est rare. Elle existe uniquement dans des conditions restreintes de température et de pression. Les dimensions de la Terre et la distance qui la sépare du Soleil font que ces conditions sont réalisées. La présence d'eau liquide est sans aucun doute indispensable à l'apparition de la vie. Y a-t-il de l'eau ailleurs ? La question est décisive en Bioastronomie où l'on tente de découvrir une vie extraterrestre.



Le volcanisme

Les phénomènes volcaniques, très intenses au début de l'histoire géologique, sont produits par la chaleur provenant de la désintégration de substances radioactives à l'intérieur de la Terre. Cette désintégration devait constituer une source d'énergie importante sur la Terre primitive. L'étude des volcans actuels révèle que les principaux gaz rejetés sont l'eau (H2O), le dioxyde de carbone (CO2), l'azote (N2) et des gaz soufrés (SO2 et H2S). Puisque la composition de la Terre n'a pas globalement changé depuis sa formation, les mêmes gaz ont dû être rejetés à l'origine. Puis, la vapeur d'eau s'est condensée en pluies qui ont formé peu à peu les océans, les autres gaz, restés présents dans les airs, ont alors formé la première atmosphère.




L'atmosphère primitive

Différents modèles d'atmosphère primitive qui s'appuient sur des données géologiques, géochimiques et astrophysiques ont été proposés. Le premier proposait une composition en gaz extrêmement hydrogénés comme le méthane, l'ammoniac et la vapeur d'eau. L'eau, les composés du carbone et l'azote ou l'ammoniac ont été libérés ensemble depuis l'intérieur de la Terre. Une atmosphère réductrice contenant ces éléments est stable indéfiniment tant qu'elle n'est pas soumise à un apport d'énergie. Par contre, il se forme des composés organiques complexes lorsque le mélange est violemment chauffé, irradié à la lumière UV, soumis à l'action de décharges électriques ou de toute autre forme d'énergie.

Un des arguments importants qui plaident en faveur d'une atmosphère primitive dépourvue d'oxygène moléculaire est apporté par les très grandes quantités de fer ferreux qui se sont déposées au cours des premiers temps du précambrien. On sait en effet que les dépôts minéraux formés dans des conditions réductrices contiennent du fer à l'état ferreux Fe2+ et non du fer ferrique Fe3+ qui se forme en présence d'oxygène libre.



Dans ce scénario, l'oxygène atmosphérique (à l'état libre) serait donc apparu après les premiers êtres vivants en liaison avec leur activité photosynthétique, ce qui implique que la vie a dû apparaître dans un environnement anaérobie c'est-à-dire dépourvu d'oxygène.

L'analyse d'enclaves gazeuses des roches archéennes, des dépôts sédimentaires carbonatés, tels que ceux de la série Warrawoona datant de 3,5 milliards d'années, a cependant fait privilégier l'hypothèse d'une atmosphère primitive moins réductrice. Une atmosphère, dite secondaire se serait formée pendant et après le refroidissement de la planète, grâce au volcanisme et par dégazage progressif de la croûte et du manteau. La formation de la ceinture gazeuse serait donc en relation directe avec l'activité volcanique ancienne. A l'origine, les volcans ont dû rejeter de grandes quantités de gaz qui contribuèrent à former la première atmosphère faite de dioxyde de carbone (provenant de la décomposition des carbures métalliques), de vapeur d'eau (libérée des minéraux hydratés), de dioxyde de soufre et de gaz sulfureux. On y trouvait également de petites quantités d'oxyde de carbone, de méthane, de sulfures et d'azote...

En outre, les jeunes étoiles produisent des rayonnements ultraviolets 10 000 fois plus intenses que ceux du rayonnement solaire actuel. Ces rayons ont pu provoquer une photo-dissociation partielle et précoce des molécules d'eau et d'oxyde de carbone. De l'oxygène d'origine chimique était ainsi disponible dans l'atmosphère et des molécules d'ozone (O3) ont pu se former. Une faible quantité d'oxygène a pu apparaître aux alentours de 4 milliards d'années dans l'atmosphère terrestre, avant les toutes premières manifestations d'activité biologique.

Enfin, dès que la température de la croûte s'est trouvée en dessous du point critique de 100°C, de grands volumes d'eau se sont accumulés par condensation pour former les océans. Il y a 4 milliards d'années, le Soleil ne dispensait que 75% de l'énergie actuelle. Ce déficit énergétique aurait dû entraîner une glaciation de la Terre. I1 fut compensé par un fort effet de serre lié à la présence d'importantes quantités de dioxyde de carbone, ce qui a permis le maintien de l'eau liquide.

C'est donc dans ces conditions extrêmes que la vie a dû faire ses "premiers pas" et, telle que nous la connaissons aujourd'hui. elle est le résultat d'une évolution d'à peu près 4 milliards d'années. Elle n'a plus qu'une ressemblance superficielle avec les premiers systèmes vivants... C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles on en trouve si peu de traces et que l'on a tant de difficultés à les imaginer.


Les plus anciennes traces de vie

La période dite archéenne s'étend jusque vers 2,5 milliards d'années. La Terre était alors peuplée de micro-organismes dont les premières traces fossiles ont été trouvées dans les stromatolithes (du grec "lit de pierres").

La vie a pu s'installer sur la Terre primitive environ 800 millions d'années après sa formation. Les plus anciennes roches sédimentaires contenant du carbone d'origine biologique datées de 3,850 milliards d'années, ont été découvertes récemment sur l'île d'Akilia au sud-ouest du Groënland dans des roches métamorphiques anciennes surplombant des couches sédimentaires. Le carbone organique, piégé dans les sédiments, est identifiable grâce au rapport des deux isotopes stables du carbone le 12 C et le 13C.

Les plus anciens micro-fossiles, vieux de plus de 3 milliards d'années, ont été découverts dans les parties silicifiées de structures macroscopiques stratifiées en lamelles irrégulières, les stromatolithes. Des structures similaires se rencontrent encore de nos jours dans certaines mers chaudes et salées. Elles sont recouvertes de tapis bactériens, constitués essentiellement de cyanobactéries. Procaryotes au métabolisme photosynthétique, elles se forment par l'accumulation de particules détritiques et de carbonate de calcium, CaCO3, dont le dépôt est provoqué par la photosynthèse. L'observation des stromatolithes modernes de la Baie des Requins en Australie occidentale et de stromatolithes localisés dans le Transvaal en Afrique du Sud montre que ces monticules calcaires sont constitués de plusieurs couches empilées qui ne sont autres que les restes fossilisés des plus anciennes formes vivantes qui nous soient parvenues. Les plus simples des micro-fossiles précambriens présentent d'ailleurs des similitudes frappantes avec les cyanobactéries.

Stromatolithes, Hamelin Pool, Baie des Requins, Australie

Le grand développement des stromatolithes à l'époque précambrienne a permis le stockage, sous forme de carbonate, d'une grande partie du dioxyde de carbone de l'atmosphère primitive. Les premières formations stromatolithiques, apparues dès la période archéenne sont particulièrement abondantes jusqu'à 1 milliard d'années. William Schopff a décrit des gisements d'associations de Procaryotes photoautotrophes, producteurs d'oxygène qui datent de 3,5 milliards d'années.

D'autres traces fossiles d'organismes vivants ont été identifiées dans des roches vieilles de 3 milliards d'années. C'est le cas de la formation Fig Tire qui renferme des structures sphériques ou ovales, des traces de filaments, ainsi que des molécules de pristane et de phytane pouvant provenir de la rupture de molécules de chlorophylle.

De fait, dès 2,5 milliards d'années, les stromatolithes sont très abondants. des formes de vie anaérobies ont laissé leurs traces sous forme d'un enrichissement des sédiments en isotope 32 du soufre. Même si les découvertes paléontologiques, dans les terrains précambriens, révèlent que pendant 3 milliards d'années, les seuls êtres vivant sur notre planète furent des micro-organismes, une relative diversification existait déjà sur la Terre. Le degré de complexité atteint par ces structures, proches morphologiquement de Procaryotes actuels témoigne d'une longue évolution et il est légitime de penser que la vie a pris naissance aux alentours de 3,8 à 3,85 milliards d'années. Cependant, en l'absence de témoignages fossiles directs sur les processus et les structures originelles, nous devons chercher des éléments de réponse dans les caractéristiques actuelles du vivant.

Ghislain de Marsily - L'origine de l'eau sur Terre - Source: Neopadia.com


Source: La Naissance de la Vie, De l'évolution prébiotique à l'évolution biologique.
Marie-Christine Maurel, Professeur à l'université Pierre et Marie Curie - Paris 6 et chercheur à l'Institut Jacques Monod.

vendredi 21 septembre 2012

Melencolia 1 - Albrecht Dürer (1471-1528)

Albrecht Dürer (1471-1528) est originaire de Nüremberg. Peintre et surtout graveur, il propulse la gravure sur bois mais surtout la gravure sur cuivre, art nouveau pour l'époque, à un niveau encore jamais dépassé aujourd'hui. Il voyagea à de nombreuses reprises aux Pays-Bas et en Italie et fut influencé par les artistes qu'il y rencontra. C'est un homme de la Renaissance, il est d'ailleurs un des premiers artistes à avoir acquis une réputation personnelle. Le nombre d'autoportraits qu'il a réalisés montre bien son détachement de l'art médiéval, même si l'influence du gothique reste forte chez lui, surtout au début de sa carrière.

Melencolia 1 - Albrecht Dürer, 1514, gravure au burin sur papier vergé

Lié à l'Humanisme, Dürer est aussi un théoricien, intéressé par les mathématiques et la géométrie euclidienne qu'il étudie en vue de travailler la perspective dans ses œuvres - mais aussi par l'anatomie, les sciences naturelles... Par tous ces aspects, il est proche de Léonard de Vinci.  Le goût d'Albrecht Dürer pour les mathématiques se retrouve dans la gravure Melencolia.

Il semble que Dürer ait puisé son sujet dans "De occulta philosophia" de Heinrich Agrippa Von Nettesham (1510). Sans doute connaissait-il aussi les textes de Marsile Ficin. Pour le Moyen Age, quatre "humeurs" seraient responsables des tempéraments humains: le sang, la bile jaune, le phlegme et la bile noire ou mélancolie, au sens étymologique. Ces humeurs sont associées aux saisons, aux quatre âges de l'homme, aux éléments. C'est surtout la mélancolie qui a retenu l'attention, considérée comme une manifestation du génie auquel elle ouvre les portes de l'imagination. La mélancolie est ensuite considérée comme un état dépressif qui enlève à l'artiste son enthousiasme, et les astrologues de la Renaissance pensent que le carré magique peut servir de traitement.

Cette extraordinaire gravure est une œuvre aux graphismes extrêmement fins et précis qui joue sur tous les degrés de gris très contrastés, du noir au blanc. La Melencolia intègre, de manière synthétique, une multiplicité d'éléments dont les commentateurs s'accordent à reconnaître la forte prégnance symbolique (compas, sablier, balance, polyèdre, sphère, carré védique, meule, athanor, tenailles, clous, chien, ange, échelle à 7 degrés, arc-en-ciel, chérubin, rabot... ). Ces éléments, représentés séparément, s'appellent les uns avec les autres pour composer un ensemble symbolique complexe et dont les résonances semblent susceptibles d'interprétations inépuisables et indéfinies.

Voici un angle d'interprétation pour cette œuvre très particulière :

-  Les outils sont au pied du personnage central. Il les a abandonnés, preuve que celui ci est passé du stade opératif au stade spéculatif, c’est-à-dire qu’il est passé du travail sur la matière au travail sur son esprit. Mais ces outils sont aussi symboles des champs du savoir de l’époque. La géométrie, redécouverte à la Renaissance, est peut-être le premier d’entre eux.

-  Un polyèdre, chef d’œuvre de l’art de la perspective, l’art de construire, est présent dans le paysage de désolation. On peut y voir comme "un besoin d’ordonner le chaos du monde, mais sans parvenir à le rendre intelligible."

-  Un chien est endormi au pied de l’ange : il symbolise la part d’animalité dans l’homme, enfouie dans l’inconscient. Sa neutralisation permet l’accès à la spiritualité.

-  Les clefs accrochées à la ceinture montrent la puissance, la bourse évoque la richesse.

-  L’angelot symbolise l’innocence perdue de l’enfance, le mythe du paradis perdu. Proche du personnage central, il en est quasiment la projection spirituelle. Mais son attitude studieuse (il écrit) montre que dès l’enfance le travail doit être élevé comme vertu. Ses ailes sont le pendant de celles du personnage central : elles symbolisent l’aspiration à la spiritualité par opposition à la lourdeur du corps. La mélancolie peut elle être transcendée par la satisfaction du travail bien fait ? et le bonheur de la découverte d’un monde de fraternité insoupçonné du profane ?

- L’échelle (à sept marches) n’est-elle pas une allégorie d’un parcours ascensionnel de l’âme à travers le verticalité de la perpendiculaire, telle qu’on la retrouve déjà dans la Genèse ? « Voici qu’était dressée sur terre une échelle dont le sommet touchait le ciel ; des anges de Dieu y montaient et y descendaient »

- A gauche, on peut voir le creuset et les pincettes de l’alchimiste qui purifie la matière impure, métaphore du processus spirituel en cours chez le génie mélancolique ? Les objets présents ne sont-ils pas les objets qui attendent le réveil du génie souffrant ?

-  Une chauve-souris emporte le titre de la gravure. Si on arrange les lettres du mot « Melencolia », on peut trouver « limen caelo » ou « porte vers le ciel », image que l’on retrouve sur le blason familial de Dürer.


Le carré magique

C'est un concept très ancien qui semble originaire d'Inde et de Chine, 2000 ans avant Jésus-Christ; on le retrouve chez les Arabes et des mathématiciens comme Fermat et Euler s'y sont intéressés. Sa propriété a fasciné: l'addition des nombres de chaque ligne, chaque colonne et chaque diagonale donnent le même résultat (34, dans le cas de cette oeuvre). On lui a prêté un caractère ésotérique, d'autant plus que le 3 et 4 sont des chiffres particulièrement importants en alchimie, le 3 symbolisant la vie du monde physique et le 4, celle de l'esprit. On remarquera également que les deux cases centrales de la dernière ligne indiquent la date de création de l'oeuvre.

dimanche 16 septembre 2012

Galatée - Gustave Moreau (1826-1898)

Dans la mythologie grecque, Galatée est une des Néréides (nymphe marine), fille de Nérée et de Doris. Elle habite un rivage de la Sicile. Son nom signifie: "à la peau blanche comme le lait".

Gustave Moreau - Galatée (1896), Musée Gustave Moreau, Paris


Dans les versions les plus courantes de la légende, elle aima et fut aimée du berger Acis. Mais ce dernier fut victime de la jalousie du cyclope Polyphème, également amoureux de Galatée mais disqualifié par ses traits monstrueux. Polyphème, ayant surpris les deux amants, arracha un rocher de l'Etna et le précipita sur Acis. Galatée, voyant des filets de sang sourdre sous le rocher, les changea en rivière, afin de pouvoir s'y baigner tous les jours. Cette version fut chantée par Théocrite dans sa onzième Idylle.

Dans ses Métamorphoses, Ovide développe la légende, qui sera reprise par de nombreux poètes, comme un des exemples de l'amour non partagé conduisant à la folie destructrice. Une autre version de la légende, où Polyphème séduit finalement Galatée par son talent à jouer de la syrinx, aura moins de succès.

La légende d'Acis et Galatée a plus tard inspiré nombre d'artistes - poètes, peintres, musiciens ... parmi lesquels Gustave Moreau...

mardi 28 août 2012

Les lendemains qui chantent - Fred Vargas (1957-)

Nous y voilà, nous y sommes.

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.

Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal.

Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance, nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité, tandis que le reste était à la peine.

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusé.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s'est marré.

Franchement on a bien profité.

Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.

Certes.

Mais nous y sommes.

A la Troisième Révolution.

Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.

« On est obligé de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui.

On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).

Sauvez-moi ou crevez avec moi.

Évidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.

D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.

Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille, récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marré).

S'efforcer.

Réfléchir, même.

Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.

Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.

Pas d'échappatoire, allons-y.

Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.

A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore."

Fred Vargas - Archéologue et écrivain
Septembre 2008




Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Sa sœur jumelle, Jo, peintre, a également adopté ce pseudonyme de Vargas, et c'est même elle qui la première le trouva, l'empruntant au personnage joué par Ava Gardner dans La Comtesse aux Pieds Nus. Pendant toute sa scolarité Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques ; après le bac elle choisit de faire des études d'Histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Actuellement ses recherches d'historienne-archéologue portent sur les ossements animaux du Moyen Âge. Quand elle parle de sa formation, la personnalité et l'enseignement de son père y tiennent un rôle déterminant. Elle a débuté sa "carrière" d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'Amour et de la Mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque.

jeudi 23 août 2012

Faut-il manger les animaux ? - Jonathan Safran Foer (1977-)

Editions de l'Olivier
Les Américains aiment les animaux. Vivants (46 millions de chiens et 38 millions de chats domestiques, 170 millions de poissons en aquarium), en liberté dans la nature, mais aussi souvent pour les abattre. Morts et mangés chaque année 35 millions de bœufs, 115 millions de porcs et 9 milliards de volailles.

Longtemps, Jonathan Safran Foer, 33 ans, écrivain mondialement célébré pour ses romans "Tout est illuminé" et "Extrêmement fort et incroyablement près", n'a pas aimé les animaux et a mangé de la viande. Sans penser à ce que cela signifiait et à la façon dont un animal était réduit à un quantum de calories. Puis il a découvert que cela n'allait pas de de soi, sous le coup de deux révélations personnelles: une grand-mère qui, mourant de faim, refusa de manger du porc; un fils qu'il découvrit ébahi se jeter sur le sein maternel... Il s'est alors demandé: quel sens cela a-t-il aujourd'hui de manger des animaux ?

Pour en tirer, aujourd'hui, non un pamphlet ou une polémique, mais un essai, au sens de Montaigne.

La nourriture lie entre eux les membres d'une famille et les générations, ce qu'on appelle une culture. Mais la viande ? Plus que toute autre nourriture, un aliment chargé de sens, "un mélange de terreur, de dignité, de gratitude, de vengeance, de joie, d'humiliation, de religion, d'histoire et, bien entendu, d'amour".

La réflexion de Foer n'est pas radicale. Il ne considère pas que les animaux aient des droits sur les hommes, mais que l'homme a des devoirs envers eux. Non pas le devoir de ne pas les manger (il reconnaît le poids ancestral qui fait que dans toutes les cultures l'homme est un loup pour l'animal), mais de les traiter de façon digne à tous les stades qui précèdent l'ingestion de leur chair: reproduction, élevage, abattage. Il maintient la différence symbolique instaurée par toutes les religions: "Même si nous sommes comme eux, ils ne sont pas nous". Cela nous autorise-t-il à les tuer, à les faire souffrir, puis à les manger ? Depuis des millénaires, l'homme tue pour manger la chair des bêtes et considère qu'elles sont là pour ça. Vivre, c'est tuer, mais ne peut-on vraiment pas faire autrement ?

Ajoutant à l'interrogation d'un penseur du quotidien le style d'un grand écrivain, Foer livre ici le récit des invraisemblables horreurs observées en trois ans d'enquête dans les élevages industriels et les abattoirs. Après avoir lu son réquisitoire, mangeurs de viande, vous n'êtes pas obligés de plaider coupable. Mais, en mangeant du fried chicken au fast-food du coin, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas...

Élevage de poulets en batterie

Interview de Jonathan Safran Foer

Jonathan Safran Foer: J'écris toujours sur ce que je ressens, sur ce qui me soucie, sur le futur, plus que sur le passé. Sur mes peurs. On écrit toujours un seul et même livre, mais, dans ce cas, l'imagination seule ne suffisait pas à exprimer ce que je voulais dire. Il y a bien de l'imagination dans ce livre, mais c'est celle des gens qui fabriquent la viande industriellement. J'ai mené dans le monde souterrain de l'élevage des animaux de boucherie et dans les abattoirs une enquête de trois ans. 

Si j'avais écrit un roman, on l'aurait pris pour un roman de science-fiction, tellement les gens qui organisent ce système déploient une imagination folle pour arriver à leurs fins. Très souvent, tandis que je me documentais par des ouvrages scientifiques ou des rapports officiels, je me suis interrompu en disant à ma femme: "Lis! c'est absolument incroyable!" . Dans un roman, on ne m'aurait pas cru.




Je ne conclus pas, j'expose. Manger de la viande pollue la planète, contribue à la dégradation climatique et à l'extension de la faim tout en ruinant nos santés. La situation du poisson n'est pas moins préoccupante: les scientifiques disent que si l'on continue la pêche comme aujourd'hui, dans deux cent quarante ans il n'y aura plus de poissons sur cette planète.

Depuis des millénaires jusqu'à il y a une cinquantaine d'années, l'homme, pour élever des bêtes et manger leur chair, imitait la nature. L'invention de la nourriture carnée industrielle est fondée sur l'idée que la nature est un obstacle à la productivité. Il n'y a plus de fermiers, mais des managers, des usines d'élevage, d'abattage, de découpe et de conditionnement dont les responsables n'ont plus aucune notion de ce qu'est un animal. Ils n'ont qu'une pensée: comment gagner plus en dépensant moins, et s'ils pensent que des animaux malades leur feront gagner plus que des animaux sains, ils le font. S'ils pensent que cela revient moins cher d'élever des animaux hors nature, à l'intérieur, sans voir le jour, ils le font. S'ils pensent qu'on peut les nourrir avec autre chose que de l'herbe et du fourrage, ce que jamais un fermier n'aurait pu penser il y a cinquante ans, ils le font et les nourrissent de maïs ou de tourteaux de soja, ou même de résidus animaux, faisant d'espèces herbivores des carnivores malgré elles.

Savez-vous qu'un poulet dans la nature vit dix ans et celui que vous mangez au McDonald's, quarante-cinq jours ? S'il vivait plus longtemps, ses pattes se casseraient sous son poids.

Une fois sur trois, un animal est abattu dans des conditions cruelles en infligeant une souffrance inutile. La cruauté n'est pas le fait de ceux dont le métier est d'abattre des animaux. Je crois plutôt qu'ils sont pris dans une situation impossible. Comme les fermiers d'ailleurs, ils ont sans doute vécu avec des animaux, mais les conditions de l'abattage font qu'ils doivent procéder le plus vite possible, quelle que soit la souffrance infligée aux animaux. Ils sont aliénés au processus et aux produits. Ce qui me fait le plus plaisir, c'est que les réactions les plus favorables à mon livre sont venues de fermiers. Ils aiment les animaux et s'en tiennent aux techniques ancestrales. Les fermes industrielles n'ont qu'une idée: se débarrasser des agriculteurs.

Je ne fais aucune recommandation. Mais l'aspect moral existe. La façon de traiter les animaux que nous mangeons dégrade notre être moral. Schopenhauer disait que l'homme est le moins animal parmi les animaux parce que le seul à tuer non pour manger mais pour tuer. Et le problème n'est pas seulement la viande, c'est le problème des animaux. Les bananes, les jeans, le lait de soja, le papier utilisé pour imprimer les magazine, l'écran de votre ordinateur, partout il y a de l'animal dans ces objets. Il est difficile de ne pas penser à l'impact de nos consommations sur l'ensemble du règne animal.

Il est vrai que les pauvres ne peuvent pas manger de la bonne viande élevée et abattue correctement, mais dans tous les menus de tous les restaurants il y a des plats végétariens qui sont toujours beaucoup moins chers que la mauvaise viande et aussi riches en protéines...

Quand avez-vous commencé à vous interroger sur la viande ?

Je me suis toujours senti concerné mais, comme la plupart des gens, davantage comme spectateur que comme participant. Je ne suis ni meilleur ni pire que les autres. Je me sens concerné aussi par les guerres mais la question de la nourriture est différente : c'est quelque chose qui m'oblige à prendre des décisions plusieurs fois par jour. Des choix inévitables. Les gens me demandent souvent pourquoi j'ai écrit un livre au sujet des animaux et pas des génocides par exemple, comme si on ne pouvait pas s'intéresser à plusieurs choses à la fois. Bien sûr que je m'intéresse aussi aux génocides ou à la faim dans le monde mais j'ai écrit ce livre autour des animaux et de l'élevage parce qu'il y a un silence très étrange, insoutenable, qui entoure la question de la viande.

Il y avait urgence à nous informer ?

Les gens imaginent en savoir plus que ce qu'ils savent vraiment. Instinctivement, ils sentent quelque chose mais ne connaissent pas la vérité dans ses détails. Or, elle peut changer nos vies. Qui se fiche de la qualité de l'air ou de l'eau ? L'élevage industriel est la cause première du réchauffement climatique, peu le savent précisément.

Il arrive que les animaux qu'on nous vend soient malades...

Ils le sont tous ! La chose la plus bizarre au sujet de cette industrie n'est pas qu'il puisse arriver des choses exceptionnelles, c'est que l'exception soit la règle. Et c'est délibéré, ce n'est pas accidentel. Il existe une compagnie aux Etats-Unis qui concentre à elle seule 7000 accusations de violations de la propreté de l'eau. Si vous avez dix violations, c'est mal, mais 7000 c'est un plan. Deux poulets élevés sur trois ne peuvent pas marcher. Ce n'est pas un accident, c'est délibéré. Ces animaux sont élevés pour devenir tellement gros qu'ils finissent par ne plus pouvoir marcher. Les fermiers ne sont ni méchants ni sadiques - je les ai rencontrés -, mais la règle de ce business est le profit. Et les animaux malades génèrent plus de profits que les animaux en bonne santé. Les fermes qui détruisent l'environnement gagnent plus d'argent que les fermes qui y font attention.

D'autre part, le lobby des fermes industrielles est extrêmement puissant. Ils ont 2000 lobbyistes à plein temps et dépensent des centaines de millions de dollars en publicité, en congrès. Quand mon livre est sorti, j'ai eu un email de plusieurs groupes industriels me disant qu'ils devaient se protéger du lobby végétarien hyperpuissant (rires). J'ai fait des recherches et une telle chose n'existe pas. Ça en dit long sur leurs mensonges. Quand on voit une étiquette sur les paquets de viande qui dit "happy cow" (vache heureuse), c'est un mensonge. Le marché de la viande est un commerce basé sur le mensonge.




Vous démontrez que même les termes "bio" ou "élevées en plein air" sur les boîtes d'oeufs sont faux...

"Elevées en plein air", ça ne veut rien dire. C'est juste une étiquette qui donne aux gens l'envie d'acheter. Pas parce que ces œufs sont meilleurs (ils ne le sont pas) ou parce que c'est meilleur pour leur santé (ça ne l'est pas). Ils achètent parce qu'instinctivement ils pensent que c'est la bonne chose à faire. Parce qu'ils savent que ce n'est pas bien de garder un animal dans une cage de la taille d'un ballon de foot.

Vous montrez que même manger du poisson participe d'une destruction de l'environnement. Il n'y a pas d'issue aujourd'hui sinon d'être végétalien ?

Je ne dis pas exactement cela. Moi-même, je ne suis pas parfaitement cohérent. Je ne mange ni viande ni poisson mais il m'arrive de manger des œufs et de boire du lait. On peut toujours dire aux autres que c'est terrible et qu'il faut devenir végétarien, sauf que le monde ne va pas devenir végétarien du jour au lendemain. Mieux vaut essayer d'être le moins dupe possible du système. Au lieu de déclarer qu'on va devenir végétarien, ce qui est peu vraisemblable, commençons déjà par réduire notre consommation de viande. Si les Américains mangeaient un plat de viande en moins par semaine, en termes de pollution cela reviendrait à supprimer six millions de voitures sur la route. Ça, c'est possible.

Ce qui est formidable avec ce problème, c'est qu'il est très facile à résoudre : on n'a pas besoin d'aller mettre le feu aux fermes industrielles, ni d'élire un nouveau gouvernement, ni de dépenser des millions. Tout ce qu'on a à faire, c'est manger moins de viande.

Ne pensez-vous pas que les gens sont de plus en plus indifférents ?

Au contraire, ils n'ont jamais été autant intéressés par l'éthique. Le problème, c'est l'accès aux informations, très difficile. Pour en obtenir, il a fallu que je me rende dans ces fermes par effraction, au milieu de la nuit, entièrement habillé en noir pour ne pas me faire repérer. Comment blâmer quelqu'un de ne pas savoir ? Dans les collèges américains aujourd'hui, il y a plus de végétariens que de catholiques, c'est devenu un vrai phénomène politique. Quand ces 18% de végétariens vont devenir actifs, vont devenir les journalistes ou les politiciens de demain, le point de vue sur la question de la viande va complètement changer.


Il y a dix ans, quand vous disiez à des amis que vous étiez végétarien, ils vous en demandaient la raison. Aujourd'hui, plus de problème. Dans dix ans, la question sera : "Pourquoi mangez-vous de la viande tout le temps ?". La consommation de la viande va évoluer comme celle du tabac aujourd'hui : légale mais régulée.
Il faut avoir un accès total à l'information. Sur un paquet de cigarettes, on a la composition de la clope et une étiquette prévenant des dangers que fumer représente. Sur un paquet de viande, on trouve l'image d'une ferme heureuse. C'est fou ! Il faudrait une étiquette disant que manger de la viande issue d'animaux élevés en ferme industrielle est la première cause de pollution de l'eau et de l'air, du réchauffement climatique, que cela rend nos antibiotiques moins efficaces (car les animaux en sont bourrés) et que manger de la viande provoque les causes de mort les plus courantes (cancer, crise cardiaque...). Pourquoi ces informations seraient moins importantes que la composition des cigarettes ?

Pourquoi écrire cet essai à travers votre rapport personnel à la nourriture ?

Parce que je ne suis pas plus parfait qu'un autre. J'aime la viande, je ne suis pas contre le fait de tuer des animaux mais je me soucie de leur bien-être et je suis conscient de la signification culturelle des aliments. Si vous dites non à un plat, vous faites plus que refuser des calories : vous changez une histoire, celle d'un pays ou celle de votre famille. Mais si le goût et les codes culturels ont de la valeur, il me semble que certaines choses en ont plus aujourd'hui, comme essayer de changer nos idéaux, être éthiques.

Je n'aime pas particulièrement les animaux à part mon chien, je n'ai pas de passion particulière pour les poulets ou les vaches mais il y a certaines choses qu'on ne doit pas leur faire. Si vous prenez une centaine de personnes en France, tous horizons confondus, et que vous leur demandez si ça leur paraît bien de manger de la viande, 98% vont répondre oui. Maintenant, demandez à ces mêmes personnes si c'est bien de garder une truie enceinte dans une cage si petite qu'elle ne peut même pas se retourner pour accoucher : 98% vous répondront non. Ce qu'il faut, c'est poser les bonnes questions. Des questions pragmatiques, pas philosophiques.

Quelle est la chose la plus choquante que vous ayez vue au cours de votre enquête ?

A quel point l'horreur est systématique ! En Amérique, 99% des animaux que l'on mange viennent de ces fermes-usines. En France, 93 ou 94%. En Allemagne, 95 ou 96%. En Europe, l'Allemagne et le Danemark sont les pires mais c'est un problème global.

Comment ces lobbies ont-ils réagi à la sortie de votre livre ?

J'ai eu deux avocats pour suivre le livre, mon éditeur également car nous étions convaincus que l'industrie allait nous attaquer - c'est habituellement ce qu'ils font. Et là, aucune réaction. Pourtant, ça a été un gros truc aux Etats-Unis, le livre figurait sur la liste des best-sellers du New York Times et a dû se vendre à quelque 300 000 exemplaires. Donc ils savaient. S'ils n'ont pas contesté, est-ce parce qu'ils ne veulent pas poursuivre la discussion ? Ils savent que plus on en parle, plus les gens vont se mettre à penser à la question de la viande. Qu'est-ce qu'un commerce basé sur le fait que les gens ne doivent pas penser ? 





Extraits du Livre

39 tonnes de merde par seconde

"Les animaux d'élevage aux Etats-Unis produisent cent trente fois plus de déchets que la population humaine - environ 39 tonnes de merde par seconde. Pourtant, il n'existe presque aucune infrastructure de retraitement des déchets. Simplement des champs d'épandage, dont les écoulements se déversent dans des cours d'eau, ou bien des fosses grandes comme des terrains de football prêtes à déborder, ou encore on se contente parfois de diffuser les déjections directement dans l'air, un geyser de merde émettant une fine brume fécale qui engendre des gaz tourbillonnants susceptibles de provoquer de graves dégâts neurologiques".

Le fait d'être humain

"La question de manger des animaux fait vibrer des cordes qui entrent en résonance profonde avec le sentiment que nous avons de nous-mêmes, nos souvenirs, nos désirs, nos valeurs. Ces résonances sont potentiellement sujettes à controverse, potentiellement menaçantes, potentiellement exaltantes, mais toujours chargées de sens. La nourriture importe, les animaux importent, et le fait de s'en nourrir importe plus encore. La question de manger des animaux dépend, au bout du compte, de la perception que nous avons de cet idéal que nous appelons, peut-être pas imparfaitement, "le fait d'être humain"."

Manger du porc ? Plutôt mourir

"Écoute-moi, dit la grand-mère:
- Le pire ça été vers la fin de la guerre. Beaucoup de gens mouraient à ce moment-là et chaque jour je ne savais pas si j'aurais la force de survivre jusqu'au lendemain. Un fermier, un Russe, Dieu le bénisse, quand il m'a vue dans cet état, il est rentré chez lui chercher un morceau de viande qu'il m'a donné.
- Il t'a sauvé la vie.
- Je ne l'ai pas mangé.
- Tu ne l'as pas mangé?
- C'était du porc. Je ne mange jamais de porc.
- Pourquoi?
- Comment ça, pourquoi?
- Quoi, parce que ce n'est pas kasher?
- Évidemment!
- Pas même si ça te sauvait la vie?
- Si plus rien n'a d'importance, il n'y a rien à sauver."