dimanche 15 mai 2011

Quelles différences y a-t-il entre l’animal et l’être humain ?

L’être humain est-il essentiellement un animal ou, au contraire, radicalement différent des autres espèces vivantes ? Cette question a été longtemps le domaine réservé des philosophes, avec par exemple d’un côté Descartes et Kant, qui prônaient la discontinuité radicale entre l’humain et l’animal, et de l’autre Aristote et Montaigne, qui pensaient qu’il n’y a pas de différence de nature entre les deux, mais seulement de degré.

Certes, le sens commun immédiat nous conduit plutôt à penser que l’être humain diffère nettement des autres espèces: imagine-t-on un chimpanzé fabriquer une voiture ou envoyer un... chimpanzé sur la Lune ? Cependant, dès qu’il s’agit de fournir une définition précise, opérationnelle, de cette différence, la question devient plus épineuse. Prenons l’exemple du langage: beaucoup d’animaux communiquent entre eux, mais s’agit-il véritablement de langage ? En fin de compte, à partir de quel degré de complexité peut-on parler de langage ?


Quand les animaux s'humanisent

Cette question de la continuité/discontinuité entre l’animal et l’humain intéresse particulièrement les éthologues (spécialistes du comportement), les paléoanthropologues (paléontologues spécialisées dans l’espèce humaine), les anthropologues, les primatologues et... les psychologues. Une règle explicite longtemps admise chez les éthologues était de s’interdire toute forme d’anthropomorphisme. Ce terme désigne l’utilisation de caractéristiques humaines pour décrire et/ou expliquer le comportement d’animaux. Mais ce principe de base est profondément remis en question depuis plusieurs décennies, en raison d’un double changement de regard:

* sur l’animal, car les éthologistes se sont rendus à l’évidence: les animaux peuvent éprouver des émotions, développer des processus cognitifs, etc. ;

* sur l’être humain, car de plus en plus de spécialistes des sciences humaines considèrent que de nombreux comportements humains sont directement influencés par nos racines animales.

Une nouvelle science voit le jour à partir de la fin des années 1970, l’éthologie cognitive, qui s’intéresse non seulement aux comportements animaux, mais plus encore aux facteurs susceptibles d’expliquer ces comportements. Le mot cognitif est d’ailleurs restrictif puisque les chercheurs opérant dans ce courant de recherche s’intéressent également aux fondements émotionnels, subjectifs, voire moraux des comportements animaux. Donald Griffin fait figure de pionnier en proposant que les animaux ont des images mentales des objets et des événements et ont des aptitudes à l’intentionnalité et à l’anticipation.

Plus encore, de nombreux chercheurs estiment de nos jours que beaucoup d’animaux ont une personnalité individuelle: par exemple, certains animaux sont plus ou moins introvertis ou extravertis. Une synthèse réalisée en 2001 a révélé que sept cent quatre-vingt-sept recherches abordaient cette question de la personnalité des animaux. Elles concernent non seulement des singes, des chats ou des chiens, mais également des ours, des lions, des écureuils, des cochons, voire même des papillons et des pieuvres !

Morphing par Paranoiik sur http://www.virusphoto.com

La thèse de la continuité entre l'animal et l'humain

Le statut unique de l’être humain a été progressivement remis en question, car les principales caractéristiques que l’on a crues spécifiques à l’humain ont ensuite été constatées chez des animaux, en particulier les grands singes. C’est le cas de caractéristiques:

* comportementales : bipédie ;
* cognitives : conscience de soi, langage, intelligence, utilisation d’outils ;
* sociales : tabou de l’inceste, chasse, guerre, politique, culture, mensonge, morale, empathie.

a) La conscience de soi


Elle a essentiellement été mise en évidence par le "test du miroir". On peint un signe sur un animal à son insu, pendant son sommeil ou après anesthésie, puis on le place face à un miroir. Au début, il pense se trouver confronté à un congénère, mais ensuite certains individus présentent des comportements qui montrent qu’ils comprennent que le signe est placé sur leur propre corps. Des chimpanzés touchent la tâche avec leur main, une éléphante touche une croix avec sa trompe, une femelle dauphin se dirige vers le miroir, part ensuite frotter sur la paroi du bassin la partie du corps marqué, fait ensuite plusieurs allers-retours avec, à chaque fois, moins de substance colorée sur son corps.

b) L’utilisation d’outils

Dans les années 1960, l’anthropologue Louis Leakey était convaincu que l’être humain était seul à utiliser des outils. Mais quelques années plus tard, son assistante Jane Goodall démontre que les chimpanzés utilisent également des outils pour attraper des insectes. Depuis, les observations se sont multipliées: un chimpanzé introduit une tige dans une fourmilière ou une termitière. Les insectes s’agrippent à la tige, le chimpanzé la retire et se délecte des animaux. Un autre comportement a été très étudié par les primatologues: le cassage des noix chez les chimpanzés. Les singes utilisent une pierre comme marteau et une grosse racine ou une pierre comme enclume. D’autres usages d’outils ont également été constatés. Par exemple, on a récemment observé des gorilles utilisant des cannes pour tâter la profondeur d’un cours d’eau avant de s’y aventurer.

c) Les comportements sociaux et moraux


Les grands singes ont des fonctionnements sociaux particulièrement complexes. Ils peuvent faire usage de stratégies politiques, par exemple deux mâles peuvent se coaliser pour renverser le chef du groupe, des chimpanzés peuvent servir de médiateurs(trices) lors de conflits, Les singes, surtout les bonobos, peuvent manifester de l’empathie, de la gratitude, ont le sentiment de ce qui est juste ou non, peuvent faire preuve de générosité et d’altruisme, etc.

La découverte de comportements moraux et altruistes chez les animaux a fortement bouleversé notre regard sur eux. Songeons un instant à l’adjectif "bestial", utilisé pour décrire des individus et des comportements particulièrement violents; ou inversement à l’adjectif "humain" pour les actes bienveillants. L’empathie, capacité à se mettre à la place des autres, a d’ailleurs été observée chez des rats depuis un demi-siècle déjà. En 1959, un article au titre surprenant pour l’époque, "Les réactions émotionnelles des rats à la douleur d’autrui", montrait que ces animaux arrêtent d’appuyer sur un levier commandant la distribution de nourriture si cette action envoie en même temps une décharge électrique à un congénère.

En 2002, Frans de Waal, le primatologue qui a le plus agi ces dernières années en faveur de la thèse de la continuité, publie avec Stéphanie Preston une synthèse de travaux sur l’empathie, mettant en évidence la présence de ce comportement chez divers animaux. En particulier, il cite une méta-analyse de plus de deux mille comptes rendus d’observations qui ont mis en évidence trois types d’empathie chez les singes: émotionnelle, cognitive (capacité à percevoir les états mentaux d’autrui), et comportementale (aide bien adaptée).

Les singes les plus doués d’empathie sont les bonobos, espèce biologiquement très proche à la fois des chimpanzés et de l’être humain. Il cite par exemple le cas de Kuni, une femelle bonobo du zoo Twycross en Angleterre, qui a ramassé un jour un étourneau assommé à la suite d’un choc contre la vitre de son enclos. Comme l’oiseau ne bougeait pas, Kuni l’a lancé en l’air, mais il a seulement voleté. Kuni l’a ramassé, a grimpé au plus haut de l’arbre le plus élevé, a déplié délicatement les ailes de l’oiseau, une aile dans chaque main, avant de le lancer dans l’air. Comme l’oiseau restait dans l’enceinte, Kuni l’a protégé pendant un long moment de la curiosité d’un jeune singe. Il a finalement réussi à s’envoler.

Selon De Waal, "il n’existe pas une seule tendance que nous ne partagions avec ces gais lurons velus dont nous adorons nous moquer".

Femelle bonobo et son petit
 
La thèse de la spécificité humaine


Qu’ont à répondre, face à cela, les partisans de la thèse de la discontinuité animal/être humain ? Ils reconnaissent certes que les animaux (surtout les grands singes) ont des aptitudes bien supérieures à ce que l’on croyait initialement, mais elles n’atteignent pas, selon eux, le même niveau de complexité que chez l’être humain. En fait, l’impression générale qui ressort, à la lecture de leurs écrits, c’est que l’être humain est le seul à atteindre un niveau '"méta", de second degré, dans beaucoup d’opérations, en particulier cognitives.

a) Le langage et la communication

Par exemple, grâce à la langue des signes, certains chimpanzés sont parvenus à apprendre plusieurs centaines de mots (contre cinquante mille ou cent mille pour un être humain). Ils sont donc capables d’utiliser un symbole pour un concept. En revanche, la capacité syntaxique, c’est-à-dire l’aptitude à combiner des mots pour former de nouvelles significations leur est quasiment étrangère. Selon Jacques Vauclair, professeur en psychologie, elle "ne dépasse pas le stade d’une grammaire à deux mots". Ce même auteur souligne que "les chimpanzés peuvent comprendre et utiliser le geste de pointage dans un contexte de demande (pointer du doigt vers un expérimentateur pour attirer son attention vers un objet alimentaire), mais ils ne peuvent apparemment pas concevoir la signification du pointage chez l’homme".

b) L’action collective intentionnelle

Michel Tomasello, psychologue cognitif américain, l’un des plus fervents partisans de la thèse de la discontinuité, affirme certes que l’être humain partage certaines caractéristiques avec les grands singes, mais que la cognition humaine est unique en raison de sa nature collective. En 2005, Tomasello a publié avec ses collègues chercheurs, un long article expliquant que la différence cruciale entre la cognition humaine et celles des autres espèces est l’"intentionnalité partagée", c’est-à-dire l’aptitude à participer avec les autres à des activités en collaboration, sur la base d’intentions et d’objectifs communs. Même si certains animaux peuvent comprendre les objectifs et intentions des autres, seul l’être humain a la motivation de partager ces éléments pour agir avec d’autres.

Plusieurs auteurs ont fait des commentaires critiques sur cet article, affirmant par exemple que les tactiques de chasse des chimpanzés, des lions et des hyènes sont fondées sur une intentionnalité partagée. Tomasello leur a répondu en fournissant divers arguments, notamment le fait que la chasse en commun peut très bien être le résultat de l’addition d’actions individuelles plutôt que le fruit d’une intention partagée, et que seule une méthodologie de type expérimental permettrait d’éclaircir la question.

c) Les méta-outils

Autre exemple, bien que certaines espèces utilisent des outils, il ne semble pas qu’elles utilisent de méta-outil (des outils destinés à fabriquer d’autres outils). Mais tout dépend du sens que l’on donne aux mots. En effet, pour certains auteurs, les chimpanzés utilisent un méta-outil lorsqu’ils se servent d’un caillou pour stabiliser l’enclume de pierre qui leur sert pour casser des noix.

La culture comme négation de la nature

Dans son dernier livre Giorgio Agamben, philosophe italien, reprend la question de notre rapport à notre animalité, non pas comme continuité mais, au contraire, dans l'écart nécessaire à nous constituer comme humains. "Ce n'est pas la conjonction de l'homme et de l'animal qu'il faut penser mais leur séparation". En effet, "l'homme est l'animal qui doit se reconnaître humain pour l'être". Ce qui fait notre humanité c'est la conscience de ce qui nous différencie de l'animal et qu'on peut définir classiquement depuis Pic de la Mirandole par notre "dignité", c'est-à-dire par une "conscience de soi" qui est liberté et construction de soi. Il ne faut pas considérer cette conscience de soi comme le simple reflet d'une représentation de soi parallèle à la transparence des choses mais tout au contraire comme question, inquiétude, dette, manque de savoir, désir, incomplétude.

Penser c'est "être livré à quelque chose qui se refuse". Le désenchantement du monde, loin d'être le morne résultat d'une modernité achevée, ne serait ainsi qu'un processus continuel de prise de distance, de rationalisation, d'arrachement à nos fixions. La réflexion est un réveil à chaque fois renouvelé de nos rêves imaginaires, de la maya des apparences, des projections du désir. L'ouverture à l'Etre exige un détachement de cette fascination animale, que seul le langage permet en séparant le mot de l'émotion (le mot chien n'aboie pas). Seul le langage permet d'analyser sa propre pensée, de l'objectiver, l'universaliser. Il est difficile de se rendre compte à quel point le langage structure notre monde et l'unifie, l'ouvre à la temporalité par la conscience de la mort, le transforme en récit et permet d'en garder la mémoire, d'en partager le sens. Cette dimension humaine du langage est conquise sur notre animalité.

La lutte entre voilement et dévoilement "est la lutte intestine entre l'homme et l'animal". L'homme est donc le lieu d'un conflit, contre-nature, d'un effort toujours à recommencer pour s'ouvrir aux possibles et à l'universel, à la justice, au-delà de notre réalité immédiate et prosaïque, au-delà des corps. La culture se construit sur le sacrifice contre-nature, l'interdit qui noue l'animal à la parole, mais si l'homme est la question, il faut peut-être se méfier du fait que la religion se présente toujours comme la réponse.

Il y a incontestablement progrès de l'Histoire et savoir cumulatif, mais cela n'empêche pas que tout le chemin est toujours à refaire à chaque fois pour s'extraire de la fascination animale, d'un désir obnubilé, de sa propre image projetée aux yeux des autres, de son propre point de vue. C'est bien pourquoi il faut d'abord reconnaître notre nature animale, corporelle, individuelle, intéressée, ensorcelée par la pornographie des marchandises, pris dans les images et l'imitation des foules. C'est un préalable nécessaire pour s'en détacher, prendre le point de vue universel de la parole et de la raison (du divin). Le dialogue n'est pas naturel, il est même impossible, ce qui n'empêche pas qu'il soit nécessaire. Il faut sortir de soi pour rencontrer l'autre autrement que pour le séduire ou s'en servir, mais cette humanité, cette communauté du sens et du cœur est à prouver à chaque fois ("Rien n'est jamais acquis à l'homme" nous rappelle Aragon).

S'ouvrir au monde c'est sortir de ses certitudes immédiates, s'ouvrir à notre ignorance ("penser c'est perdre le fil" pour Valéry), rencontrer le réel et continuer l'apprentissage. La parole constitue notre humanité en nous détachant de notre particularité et donc de nos traditions. La modernité comme détraditionnalisation ne serait ainsi qu'une conséquence de l'universalité du langage, véritable origine de la "tradition révolutionnaire". 

De même, la philosophie doit tout au logos. Qu'est-ce qu'un philosophe ? C'est un homme sans appartenances. C'est l'étranger, l'ermite, l'arbitre désintéressé, le regard extérieur, l'homme désaffilié, échappé des préjugés locaux et qui n'a plus d'autre univers que l'universel, l'homme démocratique détaché de toute généalogie enfin, sans famille ni clan, sujet de la vérité, responsable de sa parole. Ne voit-on pas que le philosophe est l'avant-garde de la modernité, de la pensée critique tout autant que de la solitude de l'individu démocratique ?

L'homme est tout entier dans son effort de différenciation de l'animalité (L'homme est un animal qui "se reconnaît ne pas l'être", pour Michel Boccara, chercheur en sociologie et ethnologie), et sans contredire à ce processus d'arrachement au monde animal, notre humanité y reste profondément ancrée malgré tout, à travers le mythe ou le chant comme vécus qui nous renvoient au temps jadis où nous étions des animaux comme les autres, avant l'apparition d'un langage humain qui nous a rendu sourd au langage des oiseaux comme à la plupart de nos instincts. Il faut y voir le retour dans le langage de notre animalité perdue par le langage.

samedi 14 mai 2011

Peinture 1946 - Francis Bacon (1909-1992)

Il arrivait à Bacon de commencer une toile avec une certaine intention, puis il se laissait entraîner par la nature de la trace sur la toile et aboutissait à un résultat tout à fait différent. 

Francis Bacon - Painting (1946), huile et pastel sur toile, 197,8 x 132,1 cm, Museum of Modern Art, New York
 
L'exemple classique est "Peinture 1946" qu'acheta Alfred Barr, pour le Museum of Modern Art de New York, à Erica Brausen en 1948. Bacon commença par peindre ce qu'il croyait être un chimpanzé dans l'herbe haute, continua en s'essayant avec un oiseau de proie atterrissant dans un champ, et presque involontairement termina par une toile monumentale - une des rares où il arrive presque à réaliser toutes ses intentions et où trois de ses préoccupations sont mystérieusement rassemblées: la guerre, la viande et le dictateur. 

Ce tableau présente pour la première fois des éléments qui réapparaîtront ensuite très souvent: des meubles tubulaires, une sorte de tapis turc d'un rouge chaud, des stores à cordes tombantes. Les deux moitiés de boeuf forment une figure en croix; le parapluie appartient à la panoplie surréaliste. La bouche sans visage sera familière à tous ceux qui ont vu dans les archives ou les livres des photos d'actualités sur Mussolini.

Bacon allait reprendre plus tard tous ces éléments isolés ou combinés, souvent avec un effet plus unifié; mais cette Peinture 1946 a l'avantage de nous révéler une nature puissante qui, luttant pour parvenir à une expression complète, ajoute, embellit, double constamment la mise, risque le chaos, lance assez d'idées pour une demi-douzaine de tableaux.

lundi 9 mai 2011

Depuis quand sommes nous humains ?

Il y a environ 200 000 ans, au milieu d'un buisson d'espèces humaines, en apparaît une qui va se développer de façon explosive à partir de -50 000 ans, pour des raisons biologiques mais aussi culturelles et sociales. Elle s'étend sur des territoires encore jamais peuplés par des espèces humaines, remplace toutes les autres, pour la première fois pousse à l'extinction de nombreuses espèces animales et exploite la planète comme cela n'a jamais été fait. L'histoire moderne est la continuation de cela, jusqu'à la conquête de la Lune.



Comment l'évolution nous a-t-elle produits?


L'évolution est surtout une histoire de disparitions. Au moins seize espèces d'hominines ont existé sur Terre. Le sécateur s'est acharné dans le buisson de l'évolution avec une pirouette finale qui a fait qu'une espèce a remplacé toutes les autres et provoqué la plus grande vague d'extinctions de l'histoire de la vie. La superfamille des hominoïdes, qui comprend aussi les grands singes, est sur le déclin, mais la seule espèce qui la représentera bientôt est, elle, en pleine explosion.
 
Est-ce parce que notre espèce était la plus adaptée?

L'évolution qui conduit à l'apparition et au développement d'une espèce est une sorte de bricolage, de compromis entre des contraintes contradictoires qui ne sont jamais entièrement satisfaites. Par ailleurs, dans le cas de l'homme moderne, les changements culturels sont trop rapides pour être suivis par la biologie. Les problèmes actuels, obésité, stress, maladies génétiques, etc. s'inscrivent dans cette évolution bricolage. Une bonne part de nos problèmes de santé viennent de ce que nous sommes toujours adaptés pour courir derrière les bisons dans les steppes et pas pour rester devant la télévision.

Alors, qu'avons-nous de plus que les espèces d'hommes disparues?

Chacune des espèces d'hominines du passé avait des fragments d'humanité. Il n'y a pas de "premier homme". L'homme est un animal bipède, avec un gros cerveau, qui parle, a une organisation sociale complexe, mange de la viande, fabrique des outils, utilise le feu, a des représentations symboliques. Chacun de ces critères se retrouve dans une ou plusieurs espèces du passé mais jamais tous. Ils ont été acquis sur de très longues périodes et de façon disparate, telle la marche redressée il y a plusieurs millions d'années. Le gros cerveau et l'organisation sociale remontent beaucoup moins loin. La capacité à représenter le réel de façon symbolique a quelques dizaines de milliers d'années.




De quand date l'humanité telle qu'elle nous correspond?

C'est très récent. Anatomiquement, des hommes très proches de nous remontent à 150 000 ou 200 000 ans. Quand on regarde le moulage endocrânien d'un africain vieux de 150 000 ans, il est très proche du nôtre. Pourtant, entre lui et nous, beaucoup de choses diffèrent encore. Par exemple, on ne connaît pas de représentation symbolique de cet âge. On a l'impression d'un décalage entre la biologie et la sphère technologique et sociale, comme si plus le cerveau se développe, plus il y a de zones à "remplir" avec de nouvelles fonctions. En réalité, depuis plus de deux millions d'années, les hommes ont ajouté de plus en plus d'adaptation culturelle, technique et sociale à l'adaptation purement biologique.

Mais nous sommes les seuls primates équipés pour parler...


Ce qui rend le langage possible, c'est une batterie de dispositions anatomiques sélectionnées pour autre chose que le langage. Dans l'évolution, on recycle des organes ou des portions d'organes pour de nouvelles fonctions. Les aires cérébrales importantes pour le langage (par exemple, l'aire de Broca avec ses neurones miroirs qui nous aident à identifier les intentions des autres) existent chez les chimpanzés. La descente du larynx, qui donne un grand volume au pharynx servant de caisse de résonance, existe aussi chez le chimpanzé, même si elle est moins importante. Elle s'est probablement faite au départ pour des raisons sans rapport avec la parole. La voix a une grande importance dans les relations entre individus, en particulier entre les sexes. Si l'on demande à une femme d'imaginer la taille d'un homme en écoutant sa voix, elle peut se tromper complètement sur ce point, mais sans le savoir elle fait généralement une bonne prédiction sur la taille du pharynx. La taille de celui-ci altère la voix et a probablement joué un rôle dans l'intimidation des autres mâles et l'attraction des femelles. Sur ce caractère, il est probable qu'il y a eu d'abord une sélection sexuelle et qu'ensuite il ait rendu possible l'articulation des sons.

Quand vous trouvez des restes fossiles, comment identifier les restes humains ?

Les questions sont différentes selon l'endroit où l'on se trouve dans l'arbre de l'évolution. Par exemple, il y a 5 à 7 millions d'années, le caractère d'humanité est avant tout la bipédie. On s'intéresse alors à la forme du bassin et du membre inférieur ou encore à la position du foramen sous le crâne. Dans les derniers 300 000 ans, les fossiles sont beaucoup plus proches de l'homme moderne ou des néandertaliens. Mais ces deux groupes présentent des différences anatomiques qu'il s'agit de reconnaître. De plus, l'homme de Néandertal a vécu exclusivement en Eurasie, jamais en Afrique, alors qu'avant 100 000 ans les ancêtres de l'homme actuel sont tous africains. On peut faire aussi appel à la génétique. Des restes osseux trouvés en Sibérie du Sud et trop fragmentaires pour une analyse anatomique ont été récemment étudiés dans notre institut. Une petite séquence d'ADN mitochondrial qui n'existe que chez les néandertaliens a permis de déplacer la frontière orientale de ce groupe de 2000 km vers l'est.

La paléogénétique amènerat-elle à réviser notre évolution?

Difficilement, car on n'a encore jamais pu remonter au-delà des 100 000 ans en raison du problème de conservation de l'ADN. Même pour des périodes récentes, on n'en retrouve qu'une fois sur dix sur des restes néandertaliens. L'ADN est très sensible à la température. A part de très rares cas, on ne trouve guère d'ADN fossile en dessous de 45° de latitude nord et il y a malheureusement très peu de chances d'en retrouver dans les régions tropicales où s'est passé l'essentiel de notre évolution. Un espoir existe peut-être du côté des protéines fossiles, comme l'ostéocalcine que nous avons identifiée sur un néandertalien d'Irak. Elles fournissent des séquences d'acides aminés qui peuvent varier d'une espèce à l'autre.

Sommes-nous très différents des hommes de Néandertal d'un point de vue génétique?


Il y a 98,8 % de similarité génétique entre l'homme et le chimpanzé. Quand le séquençage de l'ADN néandertalien sera fini, on arrivera sans doute à 99,7 ou 99,8 de similarité avec l'homme actuel.




Néandertal a-t-il disparu à cause d'Homo sapiens?


C'est assez évident. Dire le contraire est une forme de politiquement correct vis-à-vis de Cro-Magnon. Lors de son expansion, l'homme moderne a fait disparaître tous les autres groupes humains et de nombreux mammifères. Pour moi, la disparition de Néandertal s'inscrit dans ce processus. Il disparaît d'Europe entre 30 000 et 35 000 ans. Que se passe-t-il à cette époque ? Des variations climatiques ? Cela faisait 400 000 ans qu'il s'en produisait et de bien plus violentes ! On assiste aussi à des vagues d'extinction de grands mammifères en Australie il y a 50 000 ans, en Amérique il y a 12000 ans. Dans chaque région, on a trouvé une explication locale, par exemple une météorite pour les chevaux en Amérique du Nord. Mais le seul point commun à toutes ces dates et à tous ces lieux, c'est bien l'arrivée de l'homme moderne. La préhistoire, c'est comme l'histoire, une reconstitution souvent façonnée pour répondre à des besoins. Beaucoup de spécialistes refusent l'idée que les chasseurs-cueilleurs puissent avoir eu un impact sur l'environnement ou des comportements violents, mais ceci n'a pas réellement de fondements scientifiques. En réalité, nos ancêtres n'étaient ni plus ni moins gentils ou écolos que les hommes d'aujourd'hui. Je ne dis pas qu'il y a eu un génocide des néandertaliens par Cro-Magnon, mais la raison principale de leur disparition est due à la compétition entre les deux groupes qui s'est jouée sur le terrain démographique, l'exploitation du milieu, avec, à l'occasion, des interactions violentes.

Est-il possible qu'il y ait eu des croisements entre les deux espèces ?

Il est possible qu'il y ait eu des hybrides, mais cela n'a pas changé grand-chose à la suite de notre évolution car ce fut probablement anecdotique. On ne dispose que d'une poignée de fossiles entre 30 000 et 40 000 ans en Europe. La chance d'avoir un hybride parmi eux est quasi nulle. Jusqu'à présent, on n'a pas trouvé de gènes de Néandertal chez les Européens modernes. S'il y a eu des métis, c'étaient probablement des métis d'envahisseurs et d'envahies. Si ces enfants sont restés avec leur mère, ils appartenaient à des groupes voués à disparaître. Les vrais Européens, ces néandertaliens qui ont occupé l'Europe pendant plus de 400 000 ans, ont finalement été remplacés par une espèce venue d'Afrique.

Ces ancêtres africains étaient-ils plus forts que les néandertaliens ?

Les néandertaliens étaient biologiquement mieux adaptés aux conditions locales et d'ailleurs leur remplacement semble avoir pris un certain temps. Ils différaient plutôt dans le domaine de l'organisation sociale - des réseaux de groupes chez l'homme moderne -, et par les modes d'exploitation de l'environnement. Les néandertaliens étaient des chasseurs spécialisés dans les grands mammifères. L'homme moderne chassait tout et pratiquait peut-être une division du travail plus poussée: papa chasse le renne, maman et les enfants les petites bêtes. La densité de population était sans doute également différente. Les néandertaliens semblent avoir eu des besoins en énergie plus élevés et exploitaient le territoire différemment. Une même surface pouvaient nourrir moins de néandertaliens que d'hommes modernes. Les populations étaient de toute façon très faibles. L'équivalent d'une cité de banlieue actuelle était étalé sur toute l'Europe occidentale. Le Moustérien de tradition acheuléenne a peut-être été fabriqué par une population de 500 à 800 individus occupant la moitié de la France, le Micoquien par 900 à 2000 individus pour une bonne partie de l'Europe centrale. Un léger avantage démographique fait qu'il est facile de remplacer des groupes de cette taille en quelques siècles. Le moment de remplacement est un moment de péjoration climatique qui accélérait probablement la réduction des zones disponibles.
 
Pourtant le paléolithique est décrit comme l'âge d'or de l'humanité ?

Oui, toute société humaine a son mythe de l'âge d'or et nous avons le nôtre. On a vite fait de décrire une préhistoire idyllique avec, par exemple, les chasseurs-cueilleurs opérant une gestion de l'environnement. En fait, c'est juste une idée d'Occidental ayant mauvaise conscience et qui sombre dans le mythe du bon sauvage, une vision rousseauiste d'un passé merveilleux.




Source: Ca M'interesse - Hors série n°21: Qui êtes vous ? - Questions à Jean-Jacques Hublin

Jean-Jacques Hublin, anthropologue, directeur du Département d'évolution humaine à l'Institut d'anthropologie évolutive Max Planck de Leipzig (Allemagne) est l'un des meilleurs spécialistes de l'évolution humaine, il a écrit avec Bernard Seytre, directeur de l'agence "Dire la science", "Quand d'autres hommes peuplaient la Terre, nouveaux regards sur nos origines" (éd. Flammarion).

samedi 7 mai 2011

Europe et le taureau - Gustave Moreau (1826-1898)

La légende raconte qu'Europe, princesse phénicienne, fille d'Agénor, roi de Tyr, se promenant un jour au bord de la mer avec ses compagnes, fut remarquée par Zeus. Enflammé par sa beauté, il se métamorphosa en taureau aux cornes semblables à un croissant de lune et vint se coucher aux pieds de la jeune fille.

Gustave Moreau - Europe et le taureau (1869)
Celle-ci d'abord effrayée, s'enhardit, caressa l'animal et s'assit sur son dos. Aussitôt le taureau se releva et s'élança vers la mer. Malgré les cris d'Europe, qui se cramponnait à ses cornes, le taureau pénétra dans les flots et s'éloigna du rivage. Tous deux parvinrent ainsi jusqu'en Crète où Zeus s'unit à la jeune fille. De ces amours naîtront trois fils: Minos, Sarpédon et Rhadamante.

La "déesse au taureau" va être reprise et représentée, en sculpture, peinture, céramique et mosaïques, de l'antiquité à nos jours.


Gustave Moreau - L'enlèvement d'Europe ou Jupiter et Europe, Musée Gustave Moreau, Paris

Histoire de l'utopie

Les sources de l'utopie : les traditions anciennes, bibliques et médiévales

"Utopie: plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun." Dictionnaire de l’Académie française 1795

C'est à Thomas More, au début du XVIe siècle, qu'on attribue traditionnellement la paternité du genre utopique. C'est à l'humanisme que se rattache ce rêve, promis à un vaste avenir, d'une cité idéale née de la volonté et du travail des hommes, réalisée par eux et pour eux sous l'empire harmonieux de la raison.

Ainsi, la religion, si elle y est tolérée et souvent même encouragée, ne saurait y occuper une position centrale, en particulier le christianisme qui s'appuie sur le dogme du péché originel et de la Chute, et place au cœur de l'histoire du salut le sacrifice du Christ. La véritable « religion » de la cité utopique est celle de la société et de son juste fonctionnement.

La Cité idéale, Francesco di Giorgio Martini (1439-1502)

D'autres mondes

En 1509, l'Éloge de la folie d'Érasme est le premier manifeste de l'âge nouveau : il prépare Thomas More et annonce Rabelais. Mais c'est Thomas More qui crée un véritable genre littéraire et philosophique, dans le contexte des Grandes Découvertes.

Les récits des marins et des explorateurs contribuent à l'essor du thème romanesque des voyages extraordinaires et des îles fabuleuses. Des cartes sont dressées, des mappemondes et des globes sont réalisés, comme le célèbre Globe vert où figurent pour la première fois les contours du Nouveau Monde.

L'utopie se fonde sur la représentation d'une société idéale qui se crée par ses propres moyens, sans recours à la Providence et en prenant les hommes tels qu'ils sont. De multiples projets architecturaux voient le jour, tels ceux de Léonard de Vinci qui offrent l'image d'un nouvel urbanisme à l'échelle de l'homme, notamment dans les esquisses du fameux manuscrit B.


Léonard de Vinci - Manuscrit B (1487-1490) 23.5x17cm, Bibliothèque de l'Institut de France, Paris

A la fin du XVIIIe siècle, les architectes des Lumières projettent dans leurs plans leurs idéaux révolutionnaires. Il en résulte des œuvres architecturales hors normes, comme le projet de cénotaphe en l'honneur de Newton par Boullée ou la maquette de la ville de Chaux par Ledoux.


L'utopie dans l'histoire: du temps  des révolutions à l'aube du XXe siècle

Au XIXe siècle, les utopistes, stimulés par l'idée de progrès héritée du siècle précédent, vont tenter de donner aux rêveries utopiques une réalité à la fois pratique et scientifique. La nouvelle ère industrielle berce les espoirs des premiers « socialistes», qui associent dans leurs projets communautaires progrès économique et bien-être social.

Au milieu du siècle, les rêveries proposant des sociétés nouvelles hors du temps et de l'espace laissent place à des programmes d'action visant, avec le développement des luttes sociales, à un avenir sans exploitation ni oppression. Les utopies entrent désormais dans l'histoire, ouvrant les débats sur les promesses du progrès.

Les utopies de la fin du siècle n'en finissent plus de se contredire, écartelées entre les promesses de la révolution socialiste, la violence inéluctable qu'elle engendre, l'anarchisme individualiste et le capitalisme social. Le doute s'installe et, avec lui, la « contre-utopie », donnant naissance à un nouveau genre littéraire, le récit d'anticipation, qui décrit comme un cauchemar l'utopie réalisée.


Entre rêves et cauchemars: utopies et contre-utopies au XXe siècle

"Si l'homme nouveau recrée la nature selon ce qu'il est devenu lui-même - nature et non-nature en équilibre d'équivalence - alors l'homme aura reconquis, dans l'homme nouveau [ ..] le paradis sur terre!Piet Mondrian

Cette aspiration à l'homme nouveau est une constante du XXe siècle, tant dans le domaine de l'art pictural qu'en littérature ou en politique. Avec les expériences du suprématisme et du constructivisme dont la Victoire sur le soleil de Lissitzky est un exemple, l'art a pour fonction non seulement de créer un monde nouveau, mais également un homme nouveau.

Maquette de costume Opéra Victoire sur le soleil - Lissitzky (1923)


Sur le plan politique, cette aspiration est au cœur de la propagande soviétique. L'État prend en charge le bonheur des individus au sein d'une société nouvelle établie dans un nouvel espace. Le fonctionnalisme s'impose dans le domaine architectural avec l'œuvre de Le Corbusier (la Ville radieuse) ou de Frank Lloyd Wright. Aux envers de l'utopie, la volonté de transparence et de purification ethnique de l'Allemagne nazie nous montre comment, de l'hygiénisme à l'eugénisme, la fabrication de l'homme nouveau peut se transformer en cauchemar totalitaire.