jeudi 15 septembre 2011

La tolérance, pour quitter l'indifférence

Notre époque parle beaucoup de tolérance.  A l'initiative de l'UNESCO, l’année 1995 fut proclamée « Année des Nations Unies pour la tolérance ». Depuis, chaque année, le 16 novembre, les états membres sont invités à célébrer la journée internationale de la tolérance.

Ouf, nous voilà tranquillisés, la tolérance vient de rejoindre la longue liste des causes jugées suffisamment importantes pour que l’on choisisse d’ouvrir et de médiatiser le débat une fois par an. Tant pis pour les trois cent soixante quatre autres jours…

Les optimistes m’opposeront la valeur symbolique de cette journée, et me rappelleront que la tolérance est une valeur républicaine, garantie par une autorité et solidement enracinée dans les mœurs.

Comme je souhaiterais qu’il en fût réellement ainsi !

Toutefois, l'observation de notre monde n'incite guère à l'optimisme. La folie meurtrière du fanatisme est une constante présente tout au long de l’histoire de l’humanité. Nos sociétés modernes, en apparence pacifiées, gardent en elles le germe latent de l’intolérance et du rejet de l’autre. Songeons à ce qu'a de potentiellement dangereux l’extrême droite, les sectes, le communautarisme, l'intégrisme religieux, la difficulté de notre société à relever le défi du pluralisme culturel…

Que faire face à ce constat ? Comment faire passer l’idée de Tolérance d’un statut de discours incantatoire à une réalité fraternelle ? Attardons nous sur ce que la tolérance n’est pas, pour dissiper les confusions.


Tolérance et impuissance

Sade, dans « La Nouvelle Justine » affirme que « la tolérance est la vertu des faibles. »
La tolérance est elle une faiblesse ?

Tolérance vient du latin tolero endurer ; supporter ; souffrir patiemment.

Emil Cioran, philosophe et écrivain roumain, réputé pour son scepticisme et son pessimisme percutant écrit dans Histoire et Utopie: « Les libertés ne prospèrent que dans un corps social malade: tolérance et impuissance sont synonymes».

Sans aller jusqu’à cette extrémité, force est de constater que lorsque l’on n’a pas le pouvoir d’empêcher ce que l’on n’approuve pas, faire acte de tolérance revient à prendre acte de sa faiblesse et de son impuissance.
L’absence de choix et la soumission sous la contrainte, ne sont pas faire acte de tolérance. On ne peut être tolérant qu’avec ce qu’on a le pouvoir (d’essayer) d’empêcher ou tout au moins de refuser.

Pour qu’il y ait tolérance, il faut qu’il y ait possibilité de choix et capacité d’agir.


Tolérance et indulgence

L’indulgence (du latin indulgere, «accorder »), est la facilité à excuser ou à pardonner les fautes d'autrui. De par son étymologie même, l’indulgence propose une situation dominant / dominé.

Elle induit un jugement de valeur sur l’acte d’excuser et pose celui qui accorde le pardon dans une position de condescendance. La plus belle illustration de ce rapport dominant / dominé est le principe des indulgences de l'Église catholique romaine, rémissions totales ou partielles devant Dieu de la peine temporelle encourue en raison d'un péché déjà pardonné.


Tolérance et permissivité


Le néologisme « permissivité » caractérise une attitude, souvent parentale, qui tolère et encourage une grande liberté dans l'activité et le comportement, ainsi que dans le choix des valeurs. La thèse fondamentale en la matière est que l'individu a plus de chance de s'épanouir lorsque l'approche expérimentale du monde est laissée à son initiative.

Beaucoup se souviendront des revendications libertaires illustrées par le slogan « Il est interdit d'interdire » lors de la grande rébellion culturelle et sociale de Mai 1968.

En tout état de cause, cette propension à permettre sans condition va beaucoup plus loin que la tolérance et me semble mettre le poids de manière exagérée sur le LIBERTE de notre devise républicaine.

Impuissance, permissivité et indulgence n’ont rien à voir avec la tolérance.

La tolérance peut être une forme inavouée de l'intolérance.

Les grandes âmes de ce monde, celles qui sont grandes par leur sagesse, qui sont sévères pour elles mêmes et indulgentes avec les autres peuvent aussi parfois être grandes par leur égo. Il faut nous garder de tout narcissisme et éviter d’inconsciemment entretenir chez les autres les vices qu'on s’interdit à soi-même.

De manière générale, quand une institution offre à sa bonne conscience le luxe d’admettre l’existence de celui qui ne menace pas l’exercice de sa domination, elle fait preuve d’une intolérance foncièrement hypocrite.

Prenons l’exemple des groupes hétérosexuels et homosexuels. Notre société ne fait que tolérer une autre manière de vivre la relation amoureuse. Le débat sur les mariages homosexuels, leurs droits à l’adoption, les pactes civils de solidarité sont autant d’exemples frappant. La société ne reconnaît pas pleinement les mêmes droits aux homosexuels. La ou certains voient de la générosité, et des avancées sociales, peut être devrions nous voir encore et toujours de l’intolérance sous une forme politiquement correcte.

Dans cette situation, on ne reconnaît pas à l'autre un droit égal à adhérer à d'autres contenus de pensée ou de comportement et on prétend lui accorder comme une faveur, une grâce, un privilège ce qu'il ne peut donc revendiquer comme un droit. Alors qu’un droit est inaliénable, un privilège se retire sans sommation.

On voit que lorsqu’on on revendique pour soi la « rectitude » en matière de croyance ou de comportement, et qu’on tolère la « dissidence » de l'autre, on est en plein comportement dogmatique. Pour rappel, un dogme est une affirmation considérée comme fondamentale, incontestable et intangible par une autorité politique, philosophique ou religieuse.

Il y a ainsi dans cette tolérance une dissymétrie des positions entre celui qui concède et celui qui bénéficie de cette concession. Il n’y a pas égalité de droits entre les deux parties. L'une est dans une position de supériorité, l'autre dans une position d'infériorité.

Remarquons pour conclure que ce sont toujours les groupes dominants, majoritaires qui tolèrent en ce sens. La question ne se pose pas pour les minorités.



Quitter l’indifférence pour aller vers la tolérance.


Il est malheureux de constater que dans notre société règne une certaine indifférence idéologique. Notre société est majoritairement devenue allergique à l’effort, qu’il soit physique ou intellectuel. Replié sur des préoccupations privées et des valeurs hédonistes, les gens sont passés d’un statut de citoyen à un statut de consommateur spectateur.

Fini les grands débats idéologiques médiatisés. Trop risqué pour l’image des hommes politiques. S’enflammer, c’est prendre le risque de s’écarter des sentiers convenus, c’est prendre le risque de déplaire…

La presse joue elle encore son rôle de quatrième pouvoir, alors que l’audience ou le tirage dicte ses lois ? Allons plus loin, est ce son rôle ?  Dans ce monde ou règne la matière, les hommes doivent-ils compter sur d’autres qu’eux même pour faire ce travail d’analyse?


Il faut du discernement pour quitter l’indifférence

L’affaiblissement du sens des valeurs conduit petit à petit à croire que toutes les idées sont interchangeables, que toutes les opinions se valent. Il devient donc inutile d'apprendre à discerner le vrai du faux. Et la spirale d’indifférence idéologique s’installe, avec son cortège de consensus financiers et de protestations molles.

Sans la volonté de quitter l’indifférence, la prétention à la tolérance est dénuée de sens. Si tout est indifférent, il n'y a rien à tolérer. Si l’on n’a pas de valeurs fermes, si on ne se les connait pas, comment être capable de faire l'effort d'admettre des conduites ou des convictions différentes des siennes ?

La tolérance implique l'idée d'une acceptation et celle d'une réprobation, elle nécessite un sens aigu de la frontière séparant le tolérable de l'intolérable.


Il faut du courage pour quitter l’indifférence

Nous l’avons évoqué, quitter l’indifférence passe par un travail de séparation entre ce qui doit faire l’objet de tolérance et ce qui ne doit en aucun cas être toléré.

Au niveau moral, aucune attitude s'accommodant du mal fait à autrui ne peut être légitimée. La tolérance au racisme, à la violence, au crime, à l'injustice criante, est une absence de sens moral et de sens des responsabilités.

« Ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas que l'on te fasse. »

Cette maxime est souvent appelée la « Règle d'or ». On la retrouve sous des formulations voisines dans la plupart des religions, philosophies ou cultures du monde. C'est la barrière que la morale dresse contre l'égoïsme et contre ceux qui pensent ne pouvoir réaliser pleinement leur liberté qu'en piétinant celle des autres.

Au niveau politique, ne pas combattre fermement les ennemis de la tolérance, surtout s'ils sont en mesure de conquérir le pouvoir, relève de l’inconséquence et d’un cruel manque d’instinct de survie. En 1938, les accords de Munich signés avec l’Allemagne nazie évoquèrent à Winston Churchill ces mots historiques : «Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre

Ne pas tolérer c'est toujours prendre parti, s'engager, combattre ce que l'on condamne. Cela ne va pas sans prise de risque.

Ne pas tolérer la délinquance c'est, parfois se mettre en danger. Nous connaissons tous l’omerta, la loi du silence imposée par la Mafia, sous peine de représailles sanglantes. L’assassinat en 1992 des magistrats Falcone et Borsellino est l’illustration de cette sinistre réalité.

Ne pas tolérer l'intégrisme religieux, c'est pour, les intellectuels prendre le risque de se faire assassiner par des fanatiques. Souvenons nous de Sir Ahmed Salman Rushdi, écrivain britannique d'origine indienne qui, par ses ouvrages, est devenu un symbole de la lutte pour la liberté d'expression et contre l'obscurantisme religieux et, par la même, a fait et fait toujours l’objet d'une fatwa de l'ayatollah Khomeini.

S’engager et lutter contre l’intolérable demande du courage or le courage n'est pas la chose du monde la mieux partagée. Beaucoup ferment les yeux, et restent indifférents par peur, pour ne pas s'exposer aux dangers qu'implique un tel combat.

Si l'indifférence est indolore, la tolérance implique toujours quelque effort. Tolérer c'est supporter, endurer ce à quoi on ne consent pas de bonne grâce. Il y a toujours l'idée d'une attitude n'allant pas de soi, requérant un travail de soi sur soi, d’une résistance à surmonter.

Télé Gohelle web - Café philo "la tolérance"

lundi 12 septembre 2011

La tolérance, le deuil de l'universalité ?

L’altérité, un concept duel

Lorsque je pense l’autre, je l’oppose à mon identité. Cette idée, Platon l'a clairement formulée, en montrant ainsi qu'altérité et identité sont des termes duels et relatifs.
Adam et Eve, la Chute - Raphaël - Fresque du Vatican

Le mot dualité est lâché. Une fois que la pensée s’engage sur cette voie toute tracée, elle suit sa logique, elle pose l’altérité et finit par creuser de manière exponentielle les abîmes de la séparation et de la fragmentation. La conscience se trouve piégée par la complexité de ses propres constructions mentales et elle perd de vue l’unité. Elle se trouve sous l’empire de l’altérité.

Ce qui pose problème, dans la relation à autrui, c’est que justement, je pense l’autre dans une altérité telle, qu’il me devient inaccessible et étranger. C’est quand l’autre devient un « tout autre » que la relation est impossible.  Ainsi, certains au lieu de voir en l’autre un être humain, ne le conçoivent plus que par ce qui constitue sa différence.

Alors comment concilier l’aspiration de la découverte de l’autre et le piège dans lequel risque de nous enfermer cette découverte ? La diversité doit être acceptée pour ce qu'elle est, admise comme un fait qui ne menace pas notre identité, de la même manière que nous acceptons la différence au sein de la Nature. 


La diversité est une loi de la nature et de l’univers

Gandhi a écrit : « les vérités différentes en apparence sont comme d'innombrables feuilles qui paraissent différentes et qui sont sur le même arbre.». Il exprimait ainsi que la Nature promeut la différence, mais elle ne promeut le différent qu'à l'intérieur de l'identique. Il y a dans la réalité une inclusion réciproque de l’altérité et de l’identité.

Considérons deux feuilles d’un même arbre. Elles sont construites sur un même modèle, cependant, aucune n'est exactement semblable à l'autre.  Deux êtres humains sont, en tant qu'être humain, identiques, mais de part leur bagage génétique, leur éducation, leur culture, leur histoire, leur caractère, ils sont très différents.  La différence ne fait jamais différer totalement. La ressemblance ne fait jamais ressembler totalement. Les réalités sont des mélanges de pareils et de différents. La Nature relève d’un système dans lequel l'unité englobe la diversité, sans s'y perdre.

Le temps creuse davantage encore l'altérité.

La crise de l'adolescence, le fossé des générations, sont autant de situations ou des êtres proches, avec l’action du temps, voient s’accroitre leurs différences et leur altérité. Quand nous regardons le passé, nous nous trouvons différents par rapport à aujourd’hui. L'ami, le conjoint dont j'étais proche autrefois, avec le temps lui aussi a changé, il est devenu autre et ce que nous partagions dans le passé ne nous rapproche plus vraiment. L'altérité s'est développée.

Ce phénomène s'accroît d’avantage encore avec la différence de culture et l'éloignement géographique. Pour nous, européens, il est beaucoup plus difficile de saisir ce que peut représenter la culture de la Chine ou de l’Inde que la culture de l’Italie. Tout est question de repères géographiques, culturels et linguistiques. 


Le deuil de l’universel

L'idée d'une connaissance qui surpasse toute connaissance humaine  ordinaire imprègne l’histoire entière de la pensée de l’humanité  depuis les temps les plus reculés. La « connaissance cachée », la « parole perdue » est le fondement  même de toutes les religions, mythes et légendes.
Le mythe d’Adam et Eve, par exemple, nous indique que les hommes sont issus d'une souche unique. C’est aussi l’avis des scientifiques qui s'accordent à situer en Afrique de l'Est, l’émergence des premiers Hommes. La diaspora s’est alors opérée par le Moyen Orient puis l’Asie, l’Europe et l’Amérique, jusqu’à ce que les hommes finissent par peupler la quasi-totalité de notre planète.


Le mythe de Babel

Selon la Genèse, Nemrod, qui régnait alors sur les hommes, eut l'idée de construire à Babel une tour assez haute pour que son sommet atteigne le ciel. Son peuple, les descendants de Noé, représentait l'humanité toute entière et parlait une même et unique langue. Pour contrecarrer ce projet qu'il jugeait plein d'orgueil, Dieu multiplia les langues afin que les hommes ne se comprennent plus. Ainsi la discorde s’installa, la construction dut s'arrêter et les hommes se dispersèrent sur la terre.

Il est probable que cette entreprise humaine de construction n’ait pas de fondements historiques réels. Les anthropologues expliquent plutôt la diversité des langues et des cultures comme le produit de l’adaptation des hommes à leurs écosystèmes. Punition divine ou pas ? Ce qui est certain, c’est qu’au nom de leurs différences, les hommes se déchirent et se battent depuis la nuit des temps.

Le récit de ce mythe peut être vu comme une métaphore du malentendu humain qui, contrairement aux animaux, a besoin d’un langage signifiant pour communiquer avec ses congénères. Ce mythe est fondateur de l'altérité elle-même. La multiplicité des langues explique ainsi la diversité des hommes et leurs schismes culturels. Il y aurait beaucoup à dire encore sur le mythe de Babel, mais contentons nous de constater qu’il établit le contexte nostalgique d’une perte de l’unité originelle. On comprend ainsi ce qu'a de pertinent et de mélancolique l’idée de Tolérance. Chercher à respecter le pluralisme et la différence, implique de faire le deuil de l'Universel.

La tour de Babel- Pieter Bruegel l'Ancien - Vienne, Kunst Historishes Museum


Rassembler ce qui est épars - les mythes et les symboles

Ce qui est épars en premier lieu : c’est l’humain.  Autrement dit, réunir ce qui est épars consiste à reformer un tout à partir d'éléments composites qui, pour une raison ou pour une autre, se retrouvent séparés, divisés les uns des autres. Par l’expression « réunir ce qui est épars », il faut voir la volonté de fédérer et de faire apparaître une cohérence de l’Humain, réduire ce qui peut diviser les hommes et de mettre en avant ce qui peut les unir.

Le mythe est un récit fabuleux, contenant en général un sens allégorique et symbolique qui est difficilement exprimable sous forme de concepts.

Le mythe révèle toujours une situation limite de l’Homme, celle qu’il découvre en prenant conscience de sa place dans l’univers. Il repose en général sur des phénomènes cycliques qui marquent le renouvellement, la renaissance : la vie, la mort, le jour, la nuit, les saisons, les récoltes etc.
L’homme a toujours eu ce besoin de ramener à lui l’ensemble des phénomènes qu’il constatait, dans une vision anthropomorphique. Il réalise ainsi le lien, l’unité d’une vision globale de l’homme et de l’univers, où chaque chose prend sens.

Le mythe est perçu comme la trace, la preuve, d’une tradition primordiale commune à tous les civilisations. Il peut nous aider à dégager tronc commun, patrimoine spirituel de l'humanité. C’est ainsi que fonctionne le raisonnement symbolique qui à pour fonction de mettre en avant les points communs entre les différentes cultures et civilisations des hommes.

Faire symbole signifie étymologiquement rapprocher deux morceaux  d’une tablette cassée, rassembler ce qui est épars, reformer l’unité d’un tout. Faire symbole, c’est donc tenter de s’approcher de l’unité. Le symbolisme est une démarche unificatrice qui permet de  dialoguer par delà les vocabulaires spécifiques de telle ou telle civilisation, de tel ou tel peuple, en faisant appel à l’image et bien plus encore à l’émotion et à l’intuition que crée cette image. Le symbolisme induit une compréhension, une réconciliation entre les hommes, il éveille à l’intelligence du cœur.
 Le devoir de s’indigner

Toutefois, au nom du respect de la différence et de l’amour serait il donc préconisé de ne jamais porter de jugement sur rien ?  Certainement pas !  La différence n’est pas une valeur en soi. Il y a des différences inacceptables, en particulier celles qui ont précisément pour objet de nier à l’autre son propre droit à la différence.

En séparant le politique du religieux, l'Etat de droit, reconnait et garantit  aux hommes un droit naturel : la liberté ; liberté d'opinion, d'expression, d'association, de culte, de mouvement, etc. Paul Ricœur formule ainsi cette liberté: «La fonction de l'Etat de droit consiste à garantir l'exercice des libertés qui, par leur rivalité, sont exposées à être le tombeau les unes des autres. Il doit réguler la coexistence des libertés, il n'a pas à intervenir sur un autre terrain. Il est l'arbitre de prétentions rivales, non le tribunal de la vérité ». L'Etat de droit se doit d’être agnostique. Il n'affirme ni ne nie l'existence de Dieu, il avoue son impuissance à se prononcer.

L'intolérable au plan institutionnel serait que l'Etat, comme par le passé, confonde le plan de la justice et celui de la vérité et qu'il s'octroie le droit d'intervenir sur les questions doctrinales. Puisque Dieu ne peut faire l’objet d’une connaissance, la théologie ne peut être rationnelle et la religion n’est en définitive que morale à l’égard d’autrui. Arrive ici la question de la morale.

On ne construit pas une société par validations successives de comportements tolérés mais au demeurant injustes pour les imposer, finalement, comme des idéaux de convivialité. L’agir humain doit être gouverné par la raison droite, et celle-ci est mesurée par le vrai et par le bien. Au « bien dire, bien faire » je suis tenté de rajouter « penser juste pour parler vrai ».

Toutefois, l’autre, ne peut être écouté et discuté qu’à la condition qu’il  mette en œuvre la même éthique de la parole. Si a l’inverse, son discours et ses actes sont attentatoires aux droits fondamentaux de la personne humaine, nous avons le devoir de le combattre, voir de le mettre hors d'état de nuire par la force. La tolérance trouve sa limite dans ce qui est la négation de ses conditions de possibilité. On ne négocie pas avec le racisme, l'antisémitisme, le fascisme. Ils sont intolérables parce qu'intolérants, ils sont intolérants parce qu'ils ne reconnaissent pas le principe du respect de la personne humaine en chaque homme. Il n’existe pas de vérité absolue, seuls les fanatiques peuvent avoir un tel rapport imaginaire au vrai et au bien. Nous ne sommes pas des dieux et la lucidité exige de reconnaître que si nous désirons la vérité c'est que nous ne la possédons pas. Nous sommes condamnés à la chercher et dans cette perspective, l'ouverture à l'altérité s'impose comme une condition préalable.

Les débats contradictoires ont pour chacun une fonction d'éveil. Les lumières des uns s'augmentent de celles des autres. Il s'ensuit que l'esprit de tolérance témoigne de la force de l'esprit n'ayant pas peur de l'autre parce qu'il sait qu'il a besoin de lui pour accéder à l'universel. A contrario, Les esprits faibles ne supportent pas de s'exposer à la critique. Leur recours à la violence pour triompher de leurs détracteurs dénonce leur impuissance à établir par les ressources de la raison la légitimité de ce qu'ils défendent. C’est ce qui les condamne sans appel.

Socrate décrivait la démarche philosophique comme seule alternative à la violence : mettre à plat les divergences, les discuter, organiser des espaces de débats et de dialogues pour les questions qui divisent et séparent les hommes. Un dialogue, pour ne pas laisser l’Autre dans son grand sommeil...

Comment se construire dans l’altérité ? La réponse de la République est l’Etat de droit. A cette réponse, il faut ajouter l’Amour. L’Amour qui nous fait considérer que la parole de l'autre est immédiatement jugé digne d'être écouté. L’amour de l’homme et une espérance immodérée dans sa capacité à évoluer et à grandir.


La force de l’amour

Don Miguel Ruiz, écrivain mexicain travaillant sur le chamanisme a écrit : « Les très jeunes enfants n'ont pas peur d'exprimer ce qu'ils ressentent. Ils ont tellement d'amour en eux que s'ils perçoivent de l'amour, ils se fondent en lui. Ils n'ont aucune peur d'aimer. Voilà la description d'un être humain normal. » 

Mais que se passe-t-il ensuite chez l’adulte ?  L’adulte a une tendance naturelle qui le conduit plutôt à nier l'altérité, à universaliser indûment sa conviction et au nom de la vérité dont il se croit le détenteur, à vouloir imposer à autrui ses propres convictions. Au mépris du respect de la personne humaine.

« Il y a potentiellement quelque chose d'intolérant dans la conviction », écrit Paul Ricoeur. « Nous n'admettons pas facilement que ceux qui ne pensent pas comme nous aient le même droit que nous à professer leurs convictions, parce que, pensons-nous ce serait donner un droit égal à la vérité et à l'erreur ».

Comment contenir la sorte de violence qui s'insinue au cœur de la conviction ? Qu'est-ce qui peut nous faire admettre un droit de l'autre à exprimer sa conviction, même lorsqu'il nous semble évident que cette conviction est erronée voire ignoble ?


La progressive destruction de notre égo grâce à l’amour

Le mot autrui nous abuse, car il met d’emblée l’accent sur la différence, alors même qu’il serait dépourvu de sens s’il n’y avait pas simultanément entre moi et l’autre une unité fondamentale. Si je chiffonne l’image que j’ai construite de l’autre, par le jeu de la pensée, je rencontre simplement un être humain, avec lequel je suis toujours déjà familier en moi-même.

Une telle compréhension n’est accessible qu’à travers un travail sur l’ego qui maintient justement la conscience d’une séparation. C’est en raison de la prééminence du sens de l’ego que la séparation est si marquée et que l’’altérité nous parait parfois infranchissable. C’est ce que l’amour exprime spontanément. « Quand on aime, l’autre n’est pas». L’amour surmonte la dualité, l’altérité et la séparation et rétablit le lien originel entre les hommes.

L'amour ne détruit pas l'altérité, il l'intensifie au contraire, mais en la transformant. L’exclusion se transforme en réciprocité de présence. C’est l’amour qui pousse à rencontrer l’être pour lui-même, indépendamment de toute autre considération. C’est l’amour qui fondera l’égrégore planétaire qui permettra demain au cœur des hommes de vibrer au rythme de l'Univers.

Dans la représentation grecque de l’univers, la diversité est harmonie. L’unité enveloppe la diversité et la soutient. A l’inverse, dans la représentation du chaos, l’altérité fait éclater la diversité. L’intellect aime les découpages clairs, tranchés, sans ambiguïté. La pensée duelle se traduit par des oppositions innombrables. Les contraires naissent et meurent ensemble, ils ne peuvent avoir d'existence l'un sans l'autre. La lumière n’aurait aucun sens si les ténèbres n’existaient pas. Ils doivent être constamment pensés ensemble, car ils entrent dans la composition du Tout, de l’Univers.

Le mot Univers enseigne cela, UN, qui en lui uni le DIVERS. UNIVERS.

Finalement, l'enjeu, c’est ce retour à l’unité qui existait et qui a été perdue. En passant par tous les états du ternaire, nous re-découvrons que la diversité ne contredit pas l'unité, mais lui donne sa richesse. Il y a éveil de l’un par l’autre. L’amour est la voix qui nous rappelle que, tout comme nous, l’autre est dans l’Un. Il doit être aimé et accepté pour ce qu’il est. Ouvrir ses bras et son cœur permet de prendre tout en soi.



Martin Luther King - I have a dream - 
Discours du Lincoln Memorial - 28 août 1963

mercredi 31 août 2011

Discours du Chef Seattle (1786-1866)

Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ?

L'idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple.

Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d'insecte sont sacrés dans le souvenir et l'expérience de mon peuple.

La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l'homme rouge.

Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu'ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n'oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l'homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l'homme, tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand chef à Washington envoie dire qu'il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand chef envoie dire qu'il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérons donc, votre offre d'acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.

Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n'est pas seulement de l'eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous devez vous rappeler qu'elle est sacrée et que chaque reflet spectral dans l'eau claire des lacs parle d'événements et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l'eau est la voix du père de mon père.

Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës, et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l'enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c'est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n'est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu'il l'a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l'oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu'un désert.

Il n'y a pas d'endroit paisible dans les villes de l'homme blanc. Pas d'endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d'un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d'un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L'Indien préfère le son doux du vent s'élançant au-dessus de la face d'un étang, et l'odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.

L'air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle.

La bête, l'arbre, l'homme. Ils partagent tous le même souffle.

L'homme blanc ne semble pas remarquer l'air qu'il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l'air nous est précieux, que l'air partage son esprit avec tout ce qu'il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit où même l'homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés. Nous considérerons donc votre offre d'acheter notre terre. Mais si nous décidons de l'accepter, j'y mettrai une condition : l'homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d'autre façon de vivre.

J'ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l'homme blanc qui les avait abattus d'un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu'est-ce que l'homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l'homme mourrait d'une grande solitude de l'esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l'homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu'ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu'ils respectent la terre, dites à vos enfants qu'elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons au moins ceci: la terre n'appartient pas à l'homme ; l'homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre.

Ce n'est pas l'homme qui a tissé la trame de la vie: il en est seulement un fil. Tout ce qu'il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l'homme blanc, dont le dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l'homme blanc découvrira peut-être un jour, c'est que notre dieu est le même dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le dieu de l'homme, et sa pitié est égale pour l'homme rouge et le blanc. Cette terre lui est précieuse, et nuire à la terre, c'est accabler de mépris son créateur. Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du dieu qui vous a amenés jusqu'à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l'homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d'hommes, et la vue des collines en pleines fleurs ternie par des fils qui parlent.

Où est le hallier ? Disparu. 
Où est l'aigle ? Disparu.
La fin de la vie, le début de la survivance.


Chef Seattle, 1854, Discours prononcé en 1854 par Seattle, chef des tribus Duwamish et Suquamish, devant le gouverneur Isaac Stevens, en réponse au commissaire aux affaires indiennes,  venu pour négocier l'achat des terres indiennes. Source: Wikisource



Chef Seattle (1786-1866)
Le Chef Seattle (ou Sealth ou encore Seathl) des tribus amérindiennes Suquamish et Duwamish, est né vers 1786 sur l'île Blake dans l'État de Washington, et mort le 7 juin 1866 dans la réserve Suquamish de Port Madison, Washington (au nord de l'île Bainbridge et au sud de Poulsbo).

Son père, Schweabe, était un noble de la tribu des Suquamishs, et sa mère, Scholitza, une Duwamish. La ville de Seattle est baptisée ainsi en son hommage. Le Chef Seattle est connu pour un discours adressé au gouverneur Isaac M. Stevens en 1854.

Un discours tenu par le Chef Seattle en janvier 1854 a été rapporté par Dr. Henry A. Smith, négociateur du gouvernement, dans le journal Seattle Sunday Star en 1887. Il s'agit d'une réponse à un discours du gouverneur Isaac M. Stevens, Commissaire aux affaires indiennes.

Selon les Archives nationales des États-Unis National Archives and Records Administration, "L'absence de toute preuve contemporaine amène à douter sérieusement de l'exactitude des souvenirs de Dr. Smith en 1887, environ 32 ans après les événements évoqués. C'est pourquoi il est impossible ... soit de confirmer soit de contester la validité de ce message."

Si le contenu du discours n'est pas sûr, les témoins de l'époque sont tous d'accord pour dire que le discours dura environ une demi-heure, et que durant tout le discours, Chef Seattle, un homme assez grand, laissa une main sur la tête du gouverneur Stevens, homme de petite taille.

Le discours redevint célèbre quand une troisième version commença à circuler, celle que tout le monde connaît aujourd’hui et qui date des années 1970. Cette dernière semble avoir été minutieusement travaillée et a peu de choses en commun avec l’original. Il fut même cité par Al Gore dans son livre "Sauver la planète Terre" en 1992. Cette version semble avoir été rédigée en 1971 par un scénariste américain, Ted Perry. L’affaire est révélée par le New York Times en avril 1992. 

Certaines affirmations de la version populaire confirment qu’il s’agit d’un faux: la traversée par le "fil qui parle" des montagnes de Seattle, alors qu’elle n’avait pas encore eu lieu, les bisons qui étaient inconnus dans cette région, et la mention d’un chemin de fer qui n’existera pas avant 1870. C’est une supercherie médiatique de l’ère écologique naissante qui, à sa révélation, a cependant amené ses détracteurs à préciser qu’elle n’enlève rien à la stature historique du Chef Seattle, ni aux idées des défenseurs de l’environnement.

vendredi 12 août 2011

La liberté de penser - Gustave Chatel

Aquarelle de Lolo de Lisle
L'homme est un être doué de liberté et de raison ; le premier usage, l'usage essentiel qu'il doit et peut faire de sa liberté, c'est de se servir de cette faculté éminente, la raison. 

La raison lui permet de se rendre compte de tous les ordres de faits, d'idées ou de sentiments, de discuter, contrôler et vérifier tout système, toute croyance, toute institution: c'est là la véritable liberté de pensée. 

La liberté de penser est "le droit pour tout esprit humain de remplir sa fonction d'esprit" ; elle est une méthode d'investigation et de recherche. 

Cette recherche de la vérité par chaque individu, le libre effort de chacun dans cette voie ne doit jamais être entravé.

A quoi lui servirait la raison ? Il a le devoir de contrôler ses pensées, d'examiner librement les doctrines et les idées qu'on lui propose: sur quoi sont-elles fondées ? Libre et raisonnable, l'homme doit tendre au progrès; il ne peut, sans se dégrader, sans abdiquer, enchaîner sa pensée sous le joug d'un autre.

Qui osera violenter ma pensée ? De quel droit ? Du droit de la vérité que possède mon semblable ? Sa vérité? N'est-il pas un homme comme moi ? Sa raison lui démontre la vérité de ce principe, et la mienne m'en démontre la fausseté.

Ma pensée, dans mon for intérieur, échappe à l'empire des hommes. Je suis toujours libre de penser ce que je veux; mais elle leur est soumise dans ses manifestations extérieures, la parole et les écrits qui servent à la propager et à la répandre.

La coutume, les traditions, le legs du passé peuvent faire naître dans notre esprit les préjugés, la prévention, la haine contre le novateur assez hardi pour troubler notre quiétude d'esprit. Ainsi s'expliquent les persécutions contre les inventeurs, contre les philosophes, contre tous ceux qui par l'initiative de la pensée tendent à déranger l'ordre établi, et, par cela même, présumé le meilleur.

De leur côté, l'État et la société ne sont pas disposés à laisser émettre librement des idées qui tendraient à les ruiner et à les dissoudre. C'est ainsi que l'apologie du meurtre, du vol semble aussi coupable que l'acte lui-même. On étend par suite la répression de l'acte à la théorie même qui incite à le commettre: en ce sens toute parole est un acte.

La pensée libre doit tout examiner sans parti pris, et sans autre intention que de travailler au bien de l'Humanité.


Gustave Chatel, professeur agrégé au Lycée de Rennes
Lectures Morales, 
programme officiel du 31 Mai 1902 à l'usage des élèves de classes de troisième. (1905)

lundi 1 août 2011

Le futur, enfin !

Longtemps, l'homme et Dieu se sont partagés le temps. A l'homme le passé qui s'installe en propriétaire dans sa prodigieuse mémoire pour asservir sa conscience par des processus complexes et incontrôlables. A Dieu le futur, objet de toutes les peurs et de toutes les superstitions comme si, pour chacun d'entre nous, l'horizon ne peut être rien d'autre que sa propre finitude.


Penser au futur, c'est penser à la mort, et chacun a mille secrets pour s'en dispenser. Si Dieu a toujours des parts dans l'avenir, "le marché" en est depuis moins de deux siècles l'actionnaire majoritaire. Si matérialiste soit-il, ce dernier a acquis une dimension presque spirituelle, comme si ses mécanismes nous échappaient et qu'il était une force au-dessus de la nôtre.

L'exemple le plus flagrant est celui du réchauffement climatique. Depuis plusieurs décennies, nous savons qu'il nous conduit à des affres dont le pire pourrait bien être la disparition des espèces vivantes, et de la nôtre en particulier, de cette planète. Qu'attendons-nous pour agir ? Que le marché, autrement dit un agrégat informel d'individualités à intérêts divergents, daigne prendre en considération cette donnée pour la transformer en débouché économique.

En littérature, rares sont les "écrivains du futur" qui ont réussi à capter la considération des critiques et du public, comme si le fait de torturer son propre passé ou celui de notre collectivité suffisait à conférer des lettres de noblesse. Il faut dire que, dans bien des cas, imaginer l'avenir revenait à créer des caricatures de nous-mêmes dans un futur où tout n'était qu'agression. Deux des plus grandes oeuvres d'anticipation qui ont frappé les esprits depuis celles de Jules Verne, "1984", de George Orwell, pour la littérature, et "2001: L'Odyssée de l'espace", de Stanley Kubrick, pour le cinéma, ne se sont pas révélées de justes prophéties mais de merveilleuses alarmes.

L'homme est conservateur par essence. L'idée que tout était mieux hier, que le bon temps est derrière nous et que l'avenir ne sera jamais aussi bien est ancrée dans bien des esprits. Nous avons une capacité unique à regretter ce qui souvent n'a pas eu lieu, à créer une nostalgie presque mythologique. Les sciences du passé, histoire, archéologie, psychanalyse et tant d'autres, sont consacrées et alimentent nos débats. Celles du futur inquiètent comme une vieille voyante.

Dans le monde de l'information, le futur est souvent réduit à la portion congrue. Pourtant, informer c'est autant parler de ce qui va se passer que de ce qui s'est passé. Certes, on aime les spéculations sur l'issue des scrutins à venir, et les instituts de sondage se régalent, sans toujours en avoir conscience, de nous dire pour qui il faut voter au prétexte de nous dire pour qui nous allons voter.

En dehors de ces congrégations de statisticiens qui prennent plus souvent notre température que ne le ferait une infirmière de garde dans un service de réanimation, la presse écrite comme parlée aime ressasser le passé, le commenter comme on presserait un fruit jusqu'à la peau, mais des grandes orientations futures de notre civilisation, l'égoïsme générationnel l'en prive: 1968 mobilise plus de colonnes et d'émissions de télévision que 2068 n'en fera jamais.

Nos médias bavards jusqu'au radotage se font moins diserts lorsqu'il s'agit d'imaginer ce que notre société va devenir pour le meilleur comme pour le pire, comme si la course engagée avec le pouvoir ne se réduisait qu'à interpréter le passé et à oblitérer le présent. Il est vrai que nous sortons d'un siècle, le XX°, où nous nous sommes sidérés nous-mêmes. Nous qui craignons l'apocalypse, nous avons déjà flirté avec elle deux fois, en l'embrassant à pleine bouche à vingt ans d'intervalle. Depuis, nous nous interrogeons pour savoir si nous sommes capables de faire encore pire.

Nous ne sommes en mesure d'aborder l'avenir que par projection du passé. Pourtant, qu'est ce qui nous dit que l'homme, sans renoncer à la guerre, ne pourra pas demain - et il en est proche - inventer des armes qui éliminent sans tuer, comme dans un jeu de poker où les perdants se retirent les uns après les autres. Au lieu d'être massacré, l'ennemi pourrait par exemple être cryogénisé, le temps que le conflit se termine et que le vainqueur dicte ses conditions au vaincu. Nous qui craignons tant la mort, qui nous dit qu'un jour nous ne pourrons pas prétendre à l'immortalité, avec son pendant, le vertige de l'infini ?

Mais sans aller si loin, qu'en sera-t-il de nos libertés si demain le monde est un champ de caméras, si les maîtres du Web sont capables de nous passer au scanner, y compris quand notre ordinateur est éteint ? Le mensonge, un des propres de l'homme, ne risque-t-il pas d'être menacé par une génération à venir de détecteurs individuels qui nous obligerait à ne dire que la vérité, au risque de ne jamais trouver le repos ? Le temps de la grande migration de notre espèce vers d'autres planètes, fuyant ses propres turpitudes ou celles de la nature, est une hypothèse crédible, même si elle est lointaine. Qui peut jurer que bientôt nous ne serons pas en mesure de faire la preuve de la non-existence de Dieu ou, a contrario, de son existence incontestable ?

Quelle avancée ce serait pour l'humanité d'arrêter de s'entretuer sur des hypothèses ! Mais, tout près de nous, il est aussi bon de s'interroger pour savoir si, plus prosaïquement, des technologies qui nous sont vendues comme étant celles du futur, l'éthanol par exemple, ne sont pas déjà du passé.

Ce que l'avenir partage avec l'Histoire, c'est cette lutte permanente entre l'intérêt général et des intérêts individuels, parfois concordants, souvent contradictoires. L'évolution technologique n'a de sens que si elle nous sert tous, sans nous asservir. Pour un média écrit réputé, s'emparer du futur, c'est élargir délibérément le spectre de l'information, tout en donnant un gage supplémentaire de cette vigilance de la presse qu'attendent les lecteurs face à la course au pouvoir qui se déroule dans l'ombre, dans l'indifférence du plus grand nombre inféodé à ses tâches quotidiennes.

Source:
Marc Dugain
Le Monde Hors Serie Octobre 2007, "Vivre en 2020"