lundi 17 avril 2017

Nelson Mandela (1918-2013)

Nelson Mandela
Nelson Rolihlahla Mandela, dit Nelson Mandela, est un homme politique et un chef d'Etat d'Afrique du Sud qui fut l'un des dirigeants historiques de la lutte contre le système politique d'apartheid avant de devenir président de la République d'Afrique du Sud de 1994 à 1999, à la suite des premières élections nationales non raciales de l'histoire du pays.

Nelson Rolihlahla Mandela ("Madiba", de son nom tribal) est né le 18 juillet 1918 à Mvezo, un petit village du Transkei (actuel Cap-Oriental, Afrique du Sud). A l'âge de sept ans il entre à l'école méthodiste de Healdtown, où son institutrice lui donne le prénom anglais de Nelson, pratique habituelle à l'époque lorsqu'un noir africain entamait des études.

À seize ans, Nelson Mandela est initié pour devenir un homme selon la coutume Xhosa. Il part ensuite poursuivre ses études dans un établissement anglais renommé, le Clarkebury Institute. Élève doué, il obtient son brevet scolaire en deux ans au lieu de trois.

En 1937, il intègre le lycée de Fort Beaufort puis l'année suivante la très élitiste université anglaise de Fort Hare, sorte de Cambridge local destiné à former les futurs cadres administratifs d'Afrique du Sud. C'est ici que Nelson Mandela prend véritablement conscience de la situation faite aux noirs dans leur propre pays. Désigné représentant du Conseil des étudiants, il y commence ses premiers combats contre l'administration blanche toute puissante, ce qui lui vaut d'être exclu de l'université.

Nelson Mandela poursuit ses études à l'université de Witwatersrand jusqu'à l'obtention d'une Licence de Droit en 1942. Pendant cette période, il fait la connaissance de deux militants du Congrès National Africain (ANC, membre de l'Internationale Socialiste) et du Parti Communiste Sud-Africain (SACP), Gaur Radebe et Nat Bregman, qui l'introduisent dans la mouvance anti-apartheid.

Nelson Mandela ne cessera dès lors de lutter pour la libération de son peuple. En 1943, il participe à sa première manifestation, puis adhère à l'ANC et co-fonde en 1944 la Ligue de la Jeunesse de l'ANC. En 1948, le Parti National Afrikaner remporte les élections. Le pays s'engage dans une intense politique d'apartheid. L'ANC risposte et se transforme en grande organisation politique. Après le vote d'une loi interdisant le communisme, l'ANC et le SACP feront alliance, modifiant ainsi le rapport des forces politiques du pays.

Nelson Mandela

En 1952, la campagne de désobéissance civile incitant les noirs à ne pas respecter les lois racistes connaît un grand succès. Nelson Mandela, devenu avocat des Noirs en butte à l'injustice des règles administratives, est arrêté par la police le 30 juillet 1952 et condamné à neuf mois de travaux forcés, mais la sentence reste suspendue. En 1955, il participe à la rédaction de la Charte de la liberté dont l'objectif est de lutter contre la ségrégation raciale et l'apartheid. Il voyage en Afrique et au Royaume-Uni.

En décembre 1956, il est arrêté avec 150 militants de l'ANC et accusé de trahison mais tous seront acquittés après un long procès en 1961. Après le massacre de Sharpeville en 1960 qui voit la police sud-africaine tirer sur la foule et tuer 69 manifestants, le Congrès National Africain est officiellement interdit en Afrique du Sud. Nelson Mandela crée alors un mouvement armé clandestin baptisé "Umkhonto we Sizwe" (Lance de la Nation), dont il devient le commandant en chef. Il est arrêté en 1962 et condamné à cinq ans de prison pour avoir quitté le territoire sans autorisation et incité à la grève. L'année suivante, il est inculpé de sabotage et haute trahison, condamné en 1964 avec sept autres militants à la prison à perpétuité et incarcéré sur l'îlot-bagne de Robben Island, au large du Cap.

Nelson Mandela: le prisonnier politique le plus célèbre du monde
 
Le détenu numéro 46664 croupit en prison pendant plus de 26 ans, jusqu'en février 1990, après avoir toutefois bénéficié d'un régime de résidence surveillée à partir de 1988. Il devient au fil des ans le prisonnier politique le plus célèbre du monde. À sa libération, il prend la tête de l'ANC (redevenu en 1990 parti politique autorisé) et entreprend des négociations avec le gouvernement blanc de Frederik de Klerk qui aboutissent à la fin de la politique d'apartheid et à des élections générales au suffrage universel. Ce travail commun contre le racisme et pour l'établissement de la démocratie dans le pays, malgré les oppositions et les violences, vaudra au deux hommes le Prix Nobel de la Paix 1993.

Nelson Mandela est élu le 27 avril 1994, après la victoire de l'ANC qui obtient 62,65% des voix. Sa prestation de serment le 10 mai 1994, devant 180 délégations étrangères et de nombreux chefs d'Etat du monde entier marque le retour de l'Afrique du Sud dans le concert des nations. La date du 27 avril devient le "Jour de la Liberté", désormais jour férié national.

Nelson Mandela - Statue de bronze commémorant la Marche pour la Liberté de 1990- Prison de Groot Drakenstein, Paarl

Nelson Mandela devient le premier président noir d'Afrique du Sud, fonction qu'il occupe jusqu'en 1999 avec deux vice-présidents à ses côtés, le noir Thabo Mbeki et le blanc Frederik de Klerk, et un gouvernement d'union nationale composé de l'ANC, du Parti National Afrikaner et du parti zoulou Inkhata. Son but est de bâtir une "nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et le monde". Il crée la commission "Vérité et réconciliation", présidée par l'archevêque anglican et prix Nobel de la Paix Desmond Tutu, afin de juger des exactions et des crimes commis pendant l'apartheid.

En 1999, il ne se représente pas pour un second mandat et laisse Thabo Mbeki, déjà président de l'ANC depuis 1997, lui succèder à la présidence de l'Afrique du Sud. Il crée à Johannesburg la Fondation Nelson Mandela afin de continuer le combat pour les valeurs qui lui tiennent à coeur mais abandonne la vie politique, se contentant d'être médiateur dans diverses négociations internationales de paix, comme entre autres au Burundi en 2000. Personnalité écoutée, notamment par les chefs d'Etat africains, il se consacre également à la lutte contre le Sida.

Retiré de la vie publique depuis 2004, Nelson Mandela est aujourd'hui devenu comme le Mahatma Gandhi ou Martin Luther King une conscience universelle et une icône mondiale de la liberté et de la paix. Mais, déjà opéré d'un cancer de la prostate en 2001, sa santé décline progressivement et il apparaît moins en public.

L'autobiographie de Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, (1995), raconte en détail tout son parcours, de son enfance à son accession au pouvoir en passant par son engagement politique et ses longues années de prison.



Nelson Mandela


La pensée de Nelson Mandela

Inspirations : de la résistance non violente à la lutte armée

Les méthodes non violentes de Gandhi avaient inspiré Nelson Mandela. Il continue à lui rendre hommage des années plus tard en se rendant, en 1990, à New Delhi, puis, en janvier 2007, pour le centième anniversaire de l'introduction de la satyagraha en Afrique du Sud. Nelson Mandela, dans un essai sur Gandhi, explique l'influence de la pensée gandhienne et son influence sur sa politique en Afrique du sud: "Il cherche un ordre économique, une alternative au capitalisme et au communisme, et trouve cela dans la sarvodaya basée sur la non-violence (ahimsa). Il rejette la survie du plus apte de Darwin, le laissez-faire d'Adam Smith et la thèse de Karl Marx sur l'antagonisme naturel entre le capital et le travail, et se concentre sur l'interdépendance entre les deux. Il croit en la capacité humaine de changer et utilise la satyagraha contre l'oppresseur, non pour le détruire, mais pour le transformer, afin qu'il cesse son oppression et rejoigne l'opprimé dans la recherche de la vérité. Nous, en Afrique du Sud, avons établi notre nouvelle démocratie de manière relativement pacifique sur la base de ces pensées, que nous ayons été influencés ou non directement par Gandhi."

L'absence de résultats de la lutte non violente et le massacre de Sharpeville font passer Mandela à la lutte armée, après qu'il eut essayé de suivre la stratégie gandhienne aussi longtemps qu'il le pouvait. Le succès de la révolution cubaine et les ouvrages de Che Guevara qu'il a lus l'inspirent, et il admire le personnage. En 1991, lors d'une visite à La Havane, Mandela dit que "les exploits de Che Guevara dans notre continent étaient d'une telle ampleur qu'aucune prison ou censure ne pouvait nous les cacher. La vie du Che est une inspiration pour tous les êtres humains qui aiment la liberté. Nous honorerons toujours sa mémoire."

Le pouvoir du dialogue et de la réconciliation

"Etre libres, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres."

Cependant, alors que la violence entre le régime de l'apartheid et l'ANC fait de nombreuses victimes, Nelson Mandela, alors en prison, arrive à une autre conclusion que l'extension de la lutte armée pour faire sortir le pays de l'ornière, est le dialogue et la négociation: "Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé."

Pendant une réunion capitale entre l’ANC et les généraux retraités de la South African Defence Force et des services de renseignement, Nelson Mandela déclare: "si vous voulez la guerre, je dois admettre honnêtement que nous ne pourrons pas vous affronter sur les champs de bataille. Nous n’en avons pas les moyens. La lutte sera longue et âpre, beaucoup mourront, le pays pourrait finir en cendres. Mais n’oubliez pas deux choses. Vous ne pouvez pas gagner en raison de notre nombre: impossible de nous tuer tous. Et vous ne pouvez pas gagner en raison de la communauté internationale. Elle se ralliera à nous et nous soutiendra".

Nelson Mandela et la Liberté
Pour Mandela, la liberté nouvelle ne doit pas se faire aux dépens de l'ancien oppresseur, autrement cette liberté ne servirait à rien: "Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu'un d'autre de sa liberté. L'opprimé et l'oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité."

C'est la garantie donnée aux Blancs qu'ils ne deviendront pas à leur tour opprimés une fois que la majorité noire aura pris le pouvoir qui permet aux négociations d'aboutir. 

"La vérité, c’est que nous ne sommes pas encore libres; nous avons seulement atteint la liberté d’être libres, le droit de ne pas être opprimés […]. Car être libres, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes;  c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres."




Ubuntu, "nous sommes les autres"

Nelson Mandela adhère à l'éthique et la philosophie humaniste africaine d'Ubuntu, avec laquelle il a été élevé. Ce mot des langues bantoues non traduisibles directement, exprime la conscience du rapport entre l'individu et la communauté et est souvent résumé par Mandela avec le proverbe zoulou "qu'un individu est un individu à cause des autres individus" ou comme défini par Desmond Tutu, "mon humanité est inextricablement liée à ce qu'est la vôtre". Cette notion de fraternité implique compassion et ouverture d'esprit et s'oppose au narcissisme et à l'individualisme.

"C'est tout cela l'esprit d'Ubuntu. Ubuntu ne signifie pas que les gens ne doivent pas s'occuper d'eux-mêmes. La question est donc, est-ce que tu vas faire cela de façon à développer la communauté autour de toi et permettre de l'améliorer ? Ce sont les choses importantes dans la vie. Et si on peut faire cela, tu as fait quelque chose de très important qui sera apprécié."

Ubuntu a marqué la constitution de 1993 et la loi fondamentale de 1995 sur la promotion de l’unité nationale et de la réconciliation. Quand il a créé la ligue de jeunesse de l'ANC en 1944, le manifeste du mouvement souligne que, "à l'inverse de l'homme blanc, l'Africain voit l'univers comme un tout organique qui progresse vers l'harmonie, où les parties individuelles existent seulement comme des aspects de l'unité universelle."

Ubuntu est considéré par Nelson Mandela comme la philosophie d'aider les autres mais aussi de voir le meilleur en eux, principe qu'il appliquera tout au long de sa vie: "les gens sont des êtres humains, produits par la société dans laquelle ils vivent. Vous encouragez les gens en voyant ce qui est bon en eux".

Lutte contre la ségrégation raciale, l'oppression et la pauvreté

Toujours opposé à la domination d'une ethnie sur une autre, Nelson Mandela condamne en 2001 certaines personnalités noires qui font des remarques racistes sur la minorités des indiens, et s'inquiète de la "polarisation raciale" de la politique qui provoque la peur des minorités. Il condamne également les émeutes contre les immigrés qui ont lieu dans tout le pays en 2008: "Rappelez-vous l'horreur de laquelle nous venons ; n'oubliez jamais la grandeur d'une nation qui a réussi à vaincre ses divisions et à arriver où elle est ; et ne vous laissez jamais à nouveau entraîner dans cette division destructrice, quels qu'en soient les enjeux."

Pour Nelson Mandela, l'oppression découle du racisme: "Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, des préjugés et de l'étroitesse d'esprit."

Il n'hésite pas à comparer l'injustice de la pauvreté et des inégalités à l'apartheid: "La pauvreté massive et les inégalités obscènes sont des fléaux de notre époque qui ont leur place à côté de l'esclavage et de l'apartheid." Lors d'un discours pour la réception du prix Ambassadeur de la conscience remis par Amnesty International, Nelson Mandela déclare que "vaincre la pauvreté n'est pas un geste de charité. C'est un acte de justice".


Citations de Nelson Mandela

"En faisant scintiller notre lumière, nous offrons aux autres la possibilité d'en faire autant."
Extrait du Discours d'investiture - 10 Mai 1994

"Etre libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres."
Extrait de Un long chemin vers la liberté

"Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé."
Extrait de Un Long Chemin vers la liberté

"Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu'un d'autre de sa liberté. L'opprimé et l'oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité."
Extrait de Un long chemin vers la liberté

"Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, des préjugés et de l'étroitesse d'esprit."
Extrait de Un long Chemin vers la liberté

"Aucun de nous, en agissant seul, ne peut atteindre le succès."
Extrait du Discours d'investiture - 10 Mai 1994

"Nous ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la liberté d'être libres."
  

dimanche 16 avril 2017

Le Taj Mahal, Agra, Inde

Le complexe du Taj Mahal est un mausolée construit de 1631 à 1648. Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1983, il a été désigné comme une des sept nouvelles merveilles du monde le 7 juillet 2007.

Le Taj Mahal, la perle blanche de l'Inde

A l’origine de cette magnifique construction, une histoire d’amour:  Celle de Mumtaz Mahal, seconde femme de l'empereur moghol Shah Jahan, morte en 1631 à 38 ans en accouchant de son quatorzième enfant. Par amour pour cette femme, l’empereur fit mener à bien ce projet insensé, lui offrir le plus beau des mausolées. L’édifice devait être une porte ouverte sur le Paradis. Parmi les 20 000 personnes qui ont travaillé sur le chantier, on trouve des maîtres artisans venant d'Europe et d'Asie centrale. 

Les travaux débutent en 1631 pour ne s'achever que 17 ans plus tard . Le Taj Mahal est situé dans la ville d'Agra localisée au nord de l'Inde, au bord de la rivière Jamuna dans l’Etat de l’Uttar Pradesh. Cette particularité dans le tracé de la rivière a son importance car l'empereur musulman peut construire, à côté du tombeau, une mosquée orientée selon les règles du culte. 

Le Taj Mahal - Détail de la façade


Décorations intérieures
Le Taj Mahal est construit en utilisant des matériaux provenant de diverses régions de l'Inde et du reste de l'Asie. Plus de 1 000 éléphants sont employés pour transporter les matériaux de construction durant l'édification. Le marbre blanc est extrait du Rajasthan, le jaspe vient du Panjâb, la turquoise et la malachite du Tibet, le lapis-lazuli du Sri Lanka, le corail de la mer Rouge, la cornaline de Perse et du Yémen, l'onyx du Deccan et de Perse, les grenats du Gange et du Boundelkhand, l'agate du Yémen et de Jaisalmer, le cristal de roche de l'Himalaya. En tout, 28 types de pierres fines ou ornementales polychromes ont été utilisés pour composer les motifs de marqueterie incrustés dans le marbre blanc.

Le Taj Mahal est une des plus belles constructions humaines jamais réalisées, on le baptise de divers noms tels que  "la vision matérielle de l'amour", "le rêve de marbre", "le noble tribut à la grâce de la féminité indienne" ou encore "la resplendissante et immortelle larme versée sur la joue du temps".


Mais avant tout cette construction exceptionnelle a été menée par un empereur musulman sur une terre hindoue, et si l'humanité s'accorde à admirer cette œuvre  c'est peut être parce que l'amour, valeur universelle à la différence de la religion, en est l'inspiratrice. 

Cependant l’empereur ne peut profiter longtemps de sa création puisqu’en 1658, il est jeté en prison par son propre fils, avant de mourir en 1666. Il est inhumé dans le Taj Mahal, au côté de sa femme adorée. La légende dit qu’il désirait se faire construire un mausolée identique juste en face,  de l’autre côté de la rivière. Le sien aurait été recouvert de marbre noir.

Le Taj Mahal est accessible par trois portes : celle de l’Ouest, du Sud et de l’Est, donnant toutes les trois sur un porche d'entrée majestueux, fait de marbre et de grès rouge, où sont incrustés des versets du Coran. C’est après avoir dépassé cette ultime étape que l’on se retrouve face au paysage le plus célèbre du Taj Mahal : celui du Mausolée dans le prolongement de ses jardins ornementaux faisant la part belle aux jets d’eau.

Le Taj Mahal - Le porche d'entrée


Qui n'a pas écrit sur le Taj Mahal ? Il faudrait le voir au clair de lune ou aux heures si brèves des embrasements indiens de l'aube et du crépuscule, puis s'en aller, se taire, emporter son image dans son cœur. Cela suffirait. Parler de lui, comme le reconnaît Jean-Paul Roux c'est aborder tous les sujets. La grandeur et la puissance de l'Empire des Grands Moghols, l'amour, la philosophie et la mystique, la symbolique, la prouesse technique, le miracle esthétique, la science mathématique, la quête des influences, les paradoxes, tout cela a concouru à cette réalisation unique. Eût-il manqué une seule de ces choses, c'eût été sans doute un chef-d'œuvre. Toutes réunies, elles font de lui peut-être le plus beau monument du monde.

Naissance d'un chef-d'œuvre

"La grandeur des Grands Moghols, c'est celle de cet empire que les descendants de Tamerlan, les Timourides, ont fondé en Inde en 1525, l'une des grandes formations politiques, économiques et culturelles de l'histoire, qui est à son zénith et va, à la veille de sa décadence, au tournant de l'an 1700, unifier presque entièrement le sous-continent indien.

L'amour, c'est celui de l'empereur Chah Djahan (1628-1658) pour Adjuma Banu Begum, dite Mumtaz Mahal, « l'Élue du palais », l'épouse tant aimée qui lui donna dix, douze, quatorze enfants, on ne sait, qui mourut en couches, pour qui il l'a fait construire et sur lequel, emprisonné par son fils dans le palais d'Agra, il jeta un dernier regard avant de mourir.

La prouesse technique, c'est d'avoir réalisé dans un paysage des plus ingrats un jardin luxuriant d'arbres et de fleurs parmi lesquels courent les écureuils ; d'avoir soutenu la falaise friable qui domine la rivière Yamuna ; d'avoir enfoncé des piles dans une terre gorgée d'humidité pour porter cette énorme masse architecturale ; d'avoir transporté des tonnes de marbre blanc du Radjastan ; d'avoir fait travailler pendant vingt-deux ans quelque vingt mille ouvriers…

Le miracle esthétique, c'est qu'un monument si puissant soit tout de grâce et de féminité, qu'il marie la force et la délicatesse, que sa lourdeur, presque offensante dans la lumière crue du jour, se transforme aux heures bleues en une telle légèreté qu'il semble devenu immatériel, ne plus poser sur le sol, en quelque sorte danser.

La philosophie, c'est celle du platonisme qui inspire cette forme pyramidale et le dessin de ces triangles imaginaires dont nous allons parler, figures idéales et symboles du feu, disait le maître grec, non du feu de l'enfer, mais de celui de l'âme purifiée par l'amour. C'est la sublimation de la mort dans la beauté pure, d'une mort qui n'est plus, comme dans les cimetières musulmans habituels, une attente de la résurrection dans un lieu où le corps est abandonné, mais qui a déjà conduit dans l'au-delà, dans un monde accompli, dans l'éden où coulent les eaux vives. Les Timourides n'ont-ils pas cette idée récurrente que leurs princes, dès leur décès, deviennent les « habitants du Paradis » ? Tamerlan porta ce titre posthume et, sur la tombe du fondateur de l'Empire, à Kaboul, on écrivit en 1604 : « Le paradis est la demeure éternelle de Babur, l'Empereur ». Il eut été inutile de le proclamer au Taj Mahal : Tout l'affirme.

Intérieur du Taj Mahal

Le symbolisme, c'est les deux visions de l'univers qu'il impose, la première celle, assez commune en architecture, mais magistralement exprimée ici, du monde constitué par un plan carré, la terre, un cube que couronne une voûte, le ciel, et quatre colonnes situées aux Orients, supports du ciel ; dans cette architecture, ce sont respectivement la terrasse, le mausolée et son dôme, les quatre minarets d'angle ; la seconde, celle, bien plus rare, de la sphère céleste (ou terrestre ?), moins apparente, mais qui s'impose irrésistiblement quand on contemple le dôme bulbeux de l'édifice qui semble circonscrire un globe presque parfait, légèrement aplani aux pôles, ou l'édifice lui-même qui pourrait s'inscrire dans un second globe exactement semblable au premier.

La mathématique, c'est cette étude si précise des proportions, des distances entre les divers bâtiments et entre les divers organes de chacun d'entre eux qui dessine des encadrements bien réels et toujours variés, qui fait naître des perspectives ; ces calculs qui pourraient rendre l'architecture froide, intellectuelle, abstraite, alors qu'elle est chaleureuse, charnelle, concrète, donnent au monument sa sobriété et son parfait équilibre.

Le Taj Mahal - Mosquée

Le Taj Mahal - Intérieur de la mosquée
 
Quant aux paradoxes, ils abondent. C'en est un que l'érection du plus somptueux des mausolées dans un pays où l'on incinère les morts, dans une civilisation musulmane qui, en théorie au moins, ordonne que le défunt soit enterré sous une dalle anépigraphiée ; c'en sont d'autres que le plus prestigieux des tombeaux soit fait pour une femme dans des civilisations où la femme n'occupe pas, il faut bien le dire, le plus haut rang ; qu'un monument qui fait fi des traditions indiennes soit le complet aboutissement du génie indien, et qui, bravant les interdits de l'art islamique, exprime entièrement celui-ci ; que cette synthèse si réussie d'éléments différents, souvent opposés, puisés un peu partout, localement certes, mais aussi en Iran, en Asie centrale, chez les Turcs, en Occident chrétien, et tellement en Occident chrétien qu'on a longtemps cru, avec le P. Manrique, que c'était l'œuvre d'un Européen.

Plans, proportions, décors : le triomphe de la vie

Il a été mis en chantier en 1632 sur la falaise dominant la rive gauche de la Yamuna, non au centre du parc, comme l'usage le veut, mais à son extrémité septentrionale, parce qu'un pont devait franchir la rivière et mener à un second mausolée, celui destiné à l'empereur, qui aurait été construit, dit-on, en marbre noir, et n'a jamais vu le jour.

Un grand mur de clôture délimite un jardin de 305 mètres de côté divisé en quatre secteurs selon la mode iranienne des « quatre jardins », les tchahar bagh. On y accède par un porche monumental en grès rouge, éclairé de bandes et de cordons en marbre blanc, qui faisait déjà béer d'admiration le voyageur français Bernier et quelques-uns de ses compatriotes. De ce porche, part un plan d'eau assez étroit, flanqué d'allées, qui forme une sorte de voie triomphale entraînant irrésistiblement les regards. À mi-parcours, un second canal, perpendiculaire au premier, le coupe pour former un bassin carré, sans briser la perspective. Le jardin est prolongé au nord par une surface rectangulaire de même largeur et de 275 mètres de profondeur aménagée pour recevoir les constructions : Au centre le mausolée de marbre blanc, à droite et à gauche, en grès rose, sous trois coupoles, une mosquée et une fausse mosquée, dite réplique ou djawab, en quoi on a voulu voir une maison d'hôtes, mais qui n'existe que par souci de symétrie, par pure esthétique.

Le Taj Mahal - Tombeau intérieur
Le mausolée est érigé sur une terrasse fort basse de 7 m d'élévation et de 95,16 m de côté, rythmée par des niches aveugles, plutôt un présentoir qu'un soubassement. On y accède par un double escalier dissimulé par une saillie imperceptible du mur, ce qui fait que la ligne verticale de la maçonnerie ne semble pas interrompue. Formant un octogone ou, plutôt un cube à pans rabattus, il mesure 58,60 mètres de côté et une hauteur de 61,10 mètres et ses quatre faces sont identiques : Elles portent au centre une grande voûte (iwan) à stalactites et à fond plat, peu profonde, que flanquent deux autres voûtes identiques, mais plus petites et superposées qui se retrouvent sur les plans coupés. La partie centrale de la couverture est occupée par un dôme outrepassé de 18 mètres de diamètre à la base, et les bas-côtés, par quatre petits dômes, ajourés et à arcades polylobées, copies évidentes des chatri de l'art indien. Ces derniers abritent huit petits appartements répartis sur deux étages, les « huit paradis » de l'Iran. Sur la terrasse, aux quatre angles, sont disposés quatre minarets tronconiques hauts de 42 mètres, au fût coupé par deux galeries et surmonté d'une troisième qui supporte un chatri semblable à ceux de la couverture du mausolée.

L'aspect pyramidal qui s'impose d'emblée est renforcé par les lignes invisibles que nous avons évoquées ci-dessus. Deux partent du haut des minarets et se rejoignent au centre des iwan ; deux autres, du sommet du dôme principal, sont tangentes aux dômes des chatri et aboutissent aux extrémités du socle. Elles dessinent trois triangles sécants inversés, l'un dirigé vers le haut, les deux autres vers le bas qui ramènent, après l'élan vers le ciel, au monde d'ici-bas, au paradis terrestre.

Le Taj Mahal - Vue de côté

La salle sépulcrale, octogonale, contient les deux cénotaphes de Chah Djahan et de Mumtaz Mahal. Elle est entièrement recouverte d'un admirable décor tapissant, véritable travail de joaillerie. On retrouve ce décor, à peine moins éclatant, sur tous les murs extérieurs de l'édifice. Fait d'incrustations de pierres dures et semi-précieuses, de marbre coloré, de bandeaux épigraphiques en noir et de motifs floraux à bas relief, avec modelé, non en méplat comme le voudrait l'esthétique islamique, il est si fin, si délicat qu'il apparaît, vu de loin, comme une ombre légère, qu'il se devine, puis se précise au fur et à mesure que l'on approche, et qu'il ne nuit donc pas au tracé de la ligne architecturale. Un motif particulier doit retenir l'attention : le lambris qui court en continu présentant des plantes en fleurs jaillissant de mottes de terres, témoignage supplémentaire, s'il le fallait, de ce qu'affirme si puissamment le Taj Mahal, le triomphe de la vie."

Texte de Jean-Paul Roux  -  Février 2003
Directeur de recherche honoraire au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre

mardi 28 mars 2017

Martin Luther King (1929-1968)

Martin Luther King
Né à Atlanta le 15 janvier 1929, Martin Luther King étudie la sociologie et la théologie. A 18 ans, il décide de devenir pasteur de l'Église baptiste, comme son père. En 1948, il termine ses études au Morehouse College, l'université noire de sa ville natale, et, en 1951, il entre au séminaire Crozer à Chester (Pennsylvanie). Ses origines bourgeoises l'ont protégé de la pauvreté, mais il a très tôt fait l'expérience de la discrimination raciale.

Il subit deux influences : celle du théologien Walter Rauschenbusch (1861-1918), dont les œuvres le persuadent qu'il faut appliquer les principes chrétiens aux problèmes sociaux et se préoccuper des âmes autant que des conditions socio-économiques qui agissent sur elles ; celle de Gandhi, dont il a dès son adolescence admiré la philosophie politique. Il reprend les idées de ce grand leader indien et devient lui aussi un adepte de la non-violence. Elevé dans une société régie par la ségrégation (sud des Etats-Unis), il va très vite lutter en faveur de l'intégration des noirs dans la société américaine.
Son action commence le 1er décembre 1955. Rosa Parks, une femme noire, est arrêtée pour avoir violé les lois ségrégationnistes de la ville en refusant de céder sa place dans un autobus à un homme blanc. Martin Luther King, témoin de la scène, mène le boycott des des transports publics de Montgomery.La population noire soutient le boycott et organise un système de covoiturage. Martin Luther est arrêté durant cette campagne qui dure 382 jours et qui devient extrêmement tendue à cause de ségrégationnistes blancs qui ont recours au terrorisme : la maison de Martin Luther King est attaquée à la bombe incendiaire. Les boycotters sont souvent attaqués physiquement et doivent faire face aux provocations du Ku Klux Klan. Mais l'ensemble des 40 000 noirs de la ville continuent de marcher, parfois jusqu'à 30 km, pour rejoindre leur lieu de travail. Le boycott se termine par une décision de la Cour suprême des États-Unis le 13 novembre 1956 déclarant illégale la ségrégation dans les autobus, restaurants, écoles et autres lieux publics.
En 1957, il joue un rôle capital dans la fondation de la Southern Christian Leadership Conference (SCLC,). Il s'agit d'une organisation pacifique qui participe activement au mouvement pour les Droits Civiques en organisant les églises afro-américaines pour conduire des protestations non violentes. Martin Luther adhère à la philosophie de désobéissance civile non-violente utilisée avec succès en Inde par Gandhi. Rassemblements, marches, sit-in, manifestations et désobéissance civile, sont autant de moyens d'action qui recourent à la non-violence, pour la revendication des «Civil Rights» (droits civiques) de la population noire américaine.
Il expose en 1958 son point de vue sur la ségrégation raciale et la spirale d'inégalité et de haine qu'elle provoque dans le livre Stride toward freedom; the Montgomery story (« la marche vers la liberté ») : « Souvent, les hommes se haïssent les uns les autres parce qu'ils ont peur les uns des autres ; ils ont peur parce qu'ils ne se connaissent pas ; ils ne se connaissent pas parce qu'ils ne peuvent pas communiquer ; ils ne peuvent pas communiquer parce qu'ils sont séparés. »

Le 28 août 1963, il prend la tête d'une marche sur Washington pour inciter le Congrès à voter la loi sur les droits civiques. S'adressant à plus de 200 000 personnes, devant le Lincoln Memorial, et à des millions de téléspectateurs, il prononce son célèbre discours I have a dream : « Je fais le rêve qu'un jour, jusqu'au fin fond de la Géorgie, du Mississippi et de l'Alabama, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves pourront vivre ensemble comme des frères. »
Il parle de défendre des valeurs de liberté, d'égalité, de fraternité et de respect des différences. Son éloquence bouleverse un grand nombre d'Américains. Ce discours, resté célèbre dans l'histoire est devenu un véritable hymne à la solidarité et à l’espoir d’entente entre toutes les communautés. 

Martin Luther King - I have a dream - 
Discours du Lincoln Memorial - 28 août 1963

Mais Luther King doit aussi subir les attaques de ses adversaires. En l’espace de cinq ans, il doit faire face à une accusation de fraude fiscale, à un passage à tabac par la police, à une tentative d’assassinat mais aussi à plusieurs séjours derrière les barreaux. Mais face à la prison, il reçoit le soutien de grandes personnalités politiques : ainsi Kennedy intervient en faveur de sa libération en 1963.
Le 14 octobre 1964, Martin Luther King est âgé de 36 ans et  devient le plus jeune lauréat du Prix Nobel de la paix pour avoir mené une résistance non violente dans le but d'éliminer les préjudices raciaux aux États-Unis. Cette récompense traduit bien l'importance de l'engagement de cet homme charismatique en faveur des droits de l'homme et de la paix.
Mais deux menaces pèsent sur le mouvement de la non-violence. La première vient de la communauté noire elle-même. L'émeute qui éclate en 1965 dans un ghetto de Los Angeles montre que la jeunesse noire veut tout obtenir tout de suite. Auprès des Black Panthers, adeptes de la violence, King fait figure d'apôtre de la modération. La seconde menace est liée à la guerre du Viêtnam. Dès 1966, manifestant son opposition, King radicalise son action. La bourgeoisie noire, qui a toujours affiché son patriotisme, ne se reconnaît plus en lui. Le FBI commence à mettre Martin Luther King sur écoute en 1961, craignant que des communistes essayent d'infiltrer le mouvement des droits civiques. Aucune preuve n'étant trouvée, l'agence utilise certains détails enregistrés sur une durée de six ans pour essayer de le faire renvoyer de son rôle de dirigeant de l'organisation.

Le 4 avril 1968, Martin Luther King se trouve à Memphis, dans l'État du Tennessee, pour préparer une marche des pauvres sur Washington et soutenir une grève des éboueurs, en majorité noirs. En fin d'après-midi, il est assassiné sur le balcon de sa chambre d’hôtel à Memphis.

Survenant un peu plus de quatre ans après l'assassinat du président Kennedy, la disparition du défenseur charismatique des droits civiques des Noirs américains provoque une vive émotion et suscite des émeutes dans les ghettos, apportant une ultime preuve de sa popularité mais aussi de la fragile influence de sa doctrine.
Malgré menaces de mort et attentats, Il lutta toute sa vie contre la ségrégation et pour la justice sociale, donnant une impulsion décisive au Mouvement des Droits civiques. Sa ligne d'action, l'Evangile, sa méthode, la non-violence: «A votre force physique, nous imposerons notre force morale, disait-il à ses adversaires. Faites nous ce que vous voudrez, nous continuerons à vous aimer

Si sa mort prématurée l’a empêché d’agir contre la pauvreté, ses méthodes non-violentes ont certainement été fondamentales pour l’accomplissement de l’égalité des droits tout en évitant de  plonger le pays dans une guerre civile ou communautaire. Ayant toujours refusé de céder à la tentation de la violence, Martin Luther King s’est imposé au même titre que Gandhi comme le symbole d’une lutte qui ne laisse pas la place aux armes.


La pensée de Martin Luther King

Martin Luther King souligne que la non-violence n'est pas seulement une méthode juste, mais aussi un principe qui doit être appliqué à tous les êtres humains, où qu'ils soient dans le monde. La non-violence doit mener au pacifisme. Il invoque souvent la responsabilité personnelle pour développer la paix mondiale. Pour lui, le triomphe du bien sur le mal est inévitable, malgré les fréquents reculs et guerres de l'histoire
Il admet que cette opinion idéaliste et morale est difficile à tenir dans ce contexte historique, mais il souligne que la conscience et l'idéal de justice ne doivent pas reculer face à une opinion publique défavorable, au calcul politique ou à une tâche qui semble insurmontable Martin Luther King a écrit que sa première rencontre avec l'idée de désobéissance civile non-violente était en lisant "On Civil Disobedience" de Henry David Thoreau.

Au-delà de son combat pour l'égalité raciale, Martin Luther King a identifié que l'égalité raciale ne vient pas seulement des lois qui défendent la personne mais surtout de la façon dont cette personne se perçoit elle-même.
De par sa vocation de pasteur, Martin Luther King place la Bible au cœur de son message, considérant que l'humanité a été depuis trop longtemps « dans la montagne de la violence », qu'elle devait aller vers « la terre promise de justice et de fraternité ». Pour lui cet objectif est une mission divine car on « ne devait jamais se satisfaire d'objectifs inachevés […], toujours maintenir une sorte de mécontentement divin ». Cette volonté divine et ce message d'amour transmis par l'Évangile impliquent selon lui une volonté inébranlable face à l'adversité, « un esprit dur et un cœur tendre »

Martin Luther King considère que le pouvoir n'est pas quelque chose de mauvais en soit à partir du moment où il est compris et utilisé correctement, c'est-à-dire quand il n'est pas considéré comme l'opposé exact de l'amour. Une lutte pour le pouvoir sans amour ou conscience est donc vouée à l'échec,

Bien qu'homme de foi, Martin Luther est pour la laïcité et il approuve une décision de la Cour suprême d'interdire la prière dans les écoles publiques. Il commente que « cela ne cherche pas à mettre hors la loi la prière ou la croyance en Dieu. Dans une société pluraliste comme la nôtre, qui doit déterminer quelle prière doit être dite et par qui ? Légalement, constitutionnellement ou autre, l'État n'a certainement pas ce droit ».

Martin Luther King, sans préconiser un retour vers la simplicité volontaire ni devenir un critique du développement comme Gandhi, met en garde contre l'american way of life dont la course à la consommation et le matérialisme peuvent détourner l'homme de la cause du bien et de la spiritualité Pour lui, si la violence et la guerre deviennent si destructrices, c'est aussi parce que la vitesse du progrès scientifique a dépassé celle du développement de l'éthique et la morale, qui n'ont pu toujours restreindre ses applications négatives. Il souligne avec humour que « notre pouvoir scientifique a dépassé notre pouvoir spirituel. Nous avons des missiles guidés et des hommes désorientés. »

Des livres pour le connaître

La force d'aimer
La seule révolution
Révolution non-violente

Les citations de Martin Luther King

«Tant qu’un homme n’a pas découvert quelque chose pour lequel il serait prêt à mourir, il n’est pas à même de vivre
Discours à Detroit - 23 Juin 1963

«La race humaine doit sortir des conflits en rejetant la vengeance, l’agression et l’esprit de revanche. Le moyen d’en sortir est l’amour.»

 «Si la mort physique est le prix à payer pour libérer mes frères blancs d’une mort spirituelle irrévocable, rien ne peut être alors plus rédempteur.»
Why we can’t wait

«Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui.»
Stride toward freedom

«J'ai le rêve qu'un jour mes quatre enfants vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés pour la couleur de leur peau, mais pour leur caractère
Extrait du discours J'ai fait un rêve

«Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier.»
Lettre

«Une loi ne pourra jamais obliger un homme à m’aimer mais il est important qu’elle lui interdise de me lyncher.»
Wall Street Journal - 13 Novembre 1962

«L’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité ; seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine ; seul l’amour le peut.»
Wall Street Journal - 13 Novembre 1962

«Un homme devrait faire son travail si parfaitement que les vivants, les morts, et ceux encore à naître ne puissent faire mieux.»
«Tout le monde peut être important car tout le monde peut servir à quelque chose
«A la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis, mais des silences de nos amis
«Faites le premier pas sur le chemin de la foi. Vous n’avez pas à le parcourir entièrement, juste à faire le premier pas.»
«Rien n’est plus tragique que de rencontrer un individu à bout de souffle, perdu dans le labyrinthe de la vie.»
The Measure of the man

 «Ce n'est qu'en aimant nos ennemis que nous pouvons connaître Dieu et faire l'expérience de sa sainteté.»
La Force d'aimer

«Tous les progrès sont précaires, et la solution d’un problème nous confronte à un autre problème.»
La Force d’aimer

«L’homme bon ne regarde pas les particularités physiques mais sait discerner ces qualités profondes qui rendent les gens humains, et donc frères.»
La Force d’aimer

«Une nation qui produit de jour en jour des hommes stupides achète à crédit sa propre mort spirituelle.»
La Force d’aimer

«Rien n’est plus dangereux au monde que la véritable ignorance et la stupidité consciencieuse.»
La Force d’aimer

«Tout ce que nous voyons n’est qu’une ombre projetée par les choses que nous ne voyons pas.»
The Measure of the man

«La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser et ennoblit l’homme qui la manie. C’est une épée qui guérit.»
Why we can’t wait

«Ce n’est pas nous qui faisons l’histoire. C’est l’histoire qui nous fait.»
La Force d’aimer

«Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots.»
Discours - 31 Mars 1968

«La haine trouble la vie ; l’amour la rend harmonieuse. La haine obscurcit la vie ; l’amour la rend lumineuse.»

«Ce qui m'effraie, ce n'est pas l'oppression des méchants ; c'est l'indifférence des bons.»

Martin Luther King - I have a dream - 
Discours du Lincoln Memorial - 28 août 1963

lundi 13 mars 2017

Le printemps - Sandro Botticelli (1444/45-1510)

Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli, est un peintre né entre le 1er mars 1444 et le 1er mars 1445, dans le quartier d'Ognissanti à Florence, où son père était tanneur. Il meurt en mai 1510 dans la maison de la Via della Porcellenna où il a travaillé toute sa vie.

Ce peintre est connu pour ses allégories. Son étude de l'Antiquité gréco-romaine fait partie de ses humanités (apprentissage). Peintre intellectuel dont le public est composé des courtisans d'un haut niveau de culture, autant que richissimes, il peint de nombreux tableaux sur le mode de la référence à la mythographie hellénique pour en tirer des allusions fines destinées à ses amateurs. Son thème général de travail est la représentation de la femme, sur laquelle il porte un regard nouveau, tout en la magnifiant et la rendant sublime: les amateurs de son art de son époque n'ont jamais pu égaler une telle splendeur dans la finesse des traits et la représentation charnelle.

Le Printemps, Tempera sur bois, 203x314 cm, (1478-1482), Galerie des Offices, Florence, Italie

Ce tableau est une allégorie mythologique tirée des Métamorphoses d’Ovide: à gauche, Mercure arrête l’hiver de son caducée, tandis que les Trois Grâces se mettent à danser ; à droite Zéphyr séduit la nymphe Chloris, engendrant Flora, déesse du printemps. Au centre, encadrée par les arbres comme par les piliers d’un temple païen, Vénus lève la main droite, tandis que Cupidon décoche une flèche.

Flora serait une allégorie de la ville de Florence, Mercure et Vénus représenteraient les deux jeunes mariés: le tableau a été commandé par Laurent de Médicis pour le mariage de son cousin Lorenzo di Serpietro. Il était le pendant de La Naissance de Vénus, dont il reprend les frondaisons.

En dépit du fait que l'interprétation première des personnages les associe à des dieux ou des idées, selon le mode d'expression pictural du néoplatonisme médicéen qui triomphe à la Cour, tout le talent du peintre consiste à rendre l'incarnation des chairs et le brio dans les expressions des visages, pleine illustration de la culture humaniste. Les corps des personnages sont traités avec élégance et souplesse, drapés dans des voilages fluides et transparents. Leurs visages sont emprunts de douceur et de sérénité. Cette œuvre exprime avec subtilité et raffinement la naissance d’un humanisme néoplatonicien, qui place l’homme au centre du monde.

Cette célèbre œuvre d'art fut trouvée dans la villa médicéenne di Castello de son commanditaire, un riche Toscan. Lui faisait face, sur l'autre mur, La Naissance de Vénus. Le nom du tableau provient de l'inventaire général de Giorgio Vasari effectué en 1550: il l'identifia à une célébration de l'arrivée du printemps. Le tableau fut caché au Castello di Montegufoni pendant l'occupation allemande et restitué aux Uffizi (Galerie des Offices) après la Seconde Guerre mondiale.

La composition de l'œuvre est constituée d'un premier plan, avec des figures en clair aux silhouettes longilignes mises en valeur par un arrière-plan plus sombre. Les femmes, pivot de la composition, dégageant une expression candide et apaisée ont toutes des caractères physiques longilignes similaires, une chevelure avec des mèches bien mises en valeur par des traits sombres, un visage de forme ovale allongé avec une bouche finement charnue, le nez droit et les yeux en amande exaltant leur fragilité.

Il s'agit d'un mélange de figures allégoriques à la fois profanes (renvoyant à la mythologie gréco-romaine) et sacrées (c’est-à-dire religieuses chrétiennes) sur un fond sombres d'orangers. La confusion entre Vénus et la Vierge est troublante. Le jardin représenté ici, rappelle le jardin de Vénus que Sandro Botticelli rapporte à celui des Hespérides, filles d'Atlas qui accompagnées d'un Dragon gardent les pommes d'or dédiées à la déesse de la beauté. Cependant les orangers fleuris qui semblent se refléter parmi les fleurs qui parsèment le sol nous indiquent que nous sommes au printemps et plus précisément au mois de mai.

Les hommes sont placés aux extrémités du tableau, délaissés, semblant uniquement encadrer les figures féminines. La scène est éclairée par la gauche comme en témoignent les ombres. La composition privilégie les lignes sinueuses et une chromatique toute en fraîcheur, avec un rendu minutieux des détails. Il y a plus de 500 espèces de plantes dans ce jardin.

Zéphyr et Flore

Le personnage de Flore jeune fille, à droite en robe blanche, devient l'allégorie de Florence, ville de Botticelli, une fois sa sexualité révélée. Ce sont des fleurs qui sortent de la bouche de Flore, qui se trouve être la nymphe des fleurs (Chloris) des Grecs, lorsque Zéphyr, fils du dieu du vent, lui souffle dessus, causant un trouble visible dans l'expression du visage, trouble qui va lui révéler sa féminité.Ces deux personnages mythologiques sont déjà présents lors de La Naissance de Vénus, où l'on peut apercevoir l'enlèvement de Chloris par Zéphyr qui la viole, puis la prend pour épouse et lui offre l'empire des fleurs. Ils sont donc très importants dans l'allégorie du printemps car Zéphyr apporte le vent humide et chaud bénéfique à cette saison et Chloris devient Flore déesse des fleurs et fleurit la nature. Allégorie de la ville tutélaire de Botticelli, Flore a cette fois acquis une maturité éclatante que vient souligner sa robe décorée de fleurs qui sortaient de sa bouche. Il faut savoir que l'artiste était aussi connu de son vivant pour peindre de tels motifs floraux sur les robes des riches madones de l'aristocratie florentine, ornementations particulièrement appréciées à l'occasion des fêtes.

Vénus

Le côté profane et art sacré religieux est mêlé avec cette figure, pour laquelle on ne sait dire s'il s'agit de la Madone, la vierge Marie (ce que l'aura végétale laisse entendre autour de sa tête, telle une auréole), ou du personnage païen qui fit la renommée du peintre : la Vénus en majesté. Cette subtile confusion fut manifestement voulue par l'artiste, dans la mesure où La Naissance de Vénus, son second tableau, lui faisait face dans la maison du donneur d'ordre où le tableau était exposé.

Le tableau tout entier, et cette figure en particulier, montre que la Renaissance s'affranchit du mode de représentation chrétien ; pour l'instant d'une manière équivoque puisqu'un représentant de l'inquisition ou de l'ordre moral, doutant de l'œuvre, pourrait se voir rétorquer que, sous une certaine forme d'interprétation, le tableau célèbre Marie par la présence de l'auréole végétale, le reste n'étant que licence artistique. L'artiste montre son intelligence et prouve le génie humain en cachant ses messages sous forme iconographique, au mépris de toute tradition héritée de l'ordre qui le précède.

Sandro Botticelli n'a rien représenté au hasard sur cette fresque réservée à un public très intellectuel, jusqu'à la posture prise par les personnages. Avec son ventre rond, Vénus semble prête à enfanter le monde. Sa posture rappelle celle des statues romaines et les rangées d'arbres amplifient cette position. Elle désigne de sa main droite les trois Grâces afin d'attirer notre attention sur son fils Cupidon. Elle arbore une tenue ample qui met ses formes en valeurs, et le voile blanc tenu par un léger serre-tête rappelle la coiffure des femmes mariées de la Renaissance. Elle arbore les mêmes traits fins que toutes les femmes peintes par Botticelli, avec un petit visage ovale et des yeux en amandes.

Cupidon

La flèche, la danse amoureuse, et la polarité de ces symboles. L'ange Cupidon, flèche tendue, se trouve au-dessus de la figure centrale. Une analyse très particulière du travail de Botticelli, cinq cent ans avant l'avènement de la psychanalyse, révèle des messages dans ce tableau que la bonne morale cléricale de son époque aurait considérablement réprouvés s'ils n'étaient, cachés, réservés à un public d'esthètes ou d'initiés: Amour, Cupidon va tirer sa flèche, c'est ce à quoi l'on s'attend de par la tradition picturale. Cela correspond à l'idée que l'on se donne du bourgeonnement végétal, sujet du tableau.

Les choses se corsent lorsque l'on considère quelle est la direction du tir pour la flèche, rapportée à la forme générale prise par la danse des trois Grâces. Ces dernières ne sont pas à prendre individuellement, mais dans leur ensemble représentant la sublimation de la féminité ; on réalise alors la raison pour laquelle la forme générale de la danse des Grâces est si différente de celle de Rubens, à titre de comparaison, et pourquoi les mains se joignent au-dessus d'elles afin de composer cette forme générale. Il serait possible de qualifier cette connotation de freudienne, si Botticelli n'avait pas quatre cents ans d'avance dans son symbolisme: la flèche, la danse amoureuse, et la polarité de ces symboles.

Les trois Grâces

Les trois Grâces sont représentées comme la Beauté, la Vertu et la Fidélité (renvoyant à la mythologie gréco-romaine).

Mercure


Un caducée pour faire disparaître les nuages entrant en haut à gauche du tableau. On peut reconnaître le dieu Mercure (Hermès chez les Grecs) grâce a ses trois attributs: le casque d'Hadès, le caducée et les sandales ailées qui font de lui le messager des dieux olympiens. Il constitue le gardien du jardin et en chasse les nuages qui risqueraient de l'assombrir: rien, pas même les intempéries, ne doit troubler l'idéal platonique apporté par les personnages-idées placées sur ce tableau.

lundi 9 janvier 2017

L'utopie d'aujourd'hui

Enracinée dans le désir de réformer en profondeur le monde existant, l’utopie est une projection dans un avenir plus ou moins lointain d’un idéal collectif. Il s’agit de repenser le monde, la société pour mieux les changer. L’utopie  n’est ni un rêve ni une chimère et des utopies d’hier sont parfois devenues réalités aujourd’hui. Comme le dit Leibniz «  Les utopies sont des possibilités éternelles ».


Quelles perceptions pouvons-nous avoir aujourd’hui de l’Utopie ? 

Les utopies sont souvent nées dans des époques de crise sociale où les valeurs morales, économiques et politiques étaient remises en question comme c’est le cas aujourd’hui.  Développer l'Utopie c’est prendre du recul, identifier les manques de notre société, de notre monde, pour pouvoir le repenser autrement et mieux le changer. C’est aussi convaincre les autres que d'autres modes de vie sont possibles. La société idéale peut-être une construction humaine, sans qu'il faille compter sur la providence.  L'utopie traduit une manière de penser caractéristique de l'humanisme. Elle porte en elle l’espoir  d’un avenir individuel et collectif meilleur dans une société plus juste et harmonieuse.

L’utopie est donc un moteur puissant de réflexion, d’imagination et d’innovation. Elle permet de fédérer les énergies pour travailler ensemble dans une même direction, autour de valeurs partagées, sur un projet visant l’avenir de la société. On ne peut pas imaginer un monde sans utopie.

Toutefois il peut exister des freins à l’émergence de nouvelles utopies.  Le terme d’utopie lui-même inventé  à partir du grec en 1516 par Thomas More), reste ambiguë : "eu- topos" : lieu où tout est bien mais aussi "ou -  topos" : lieu de nulle part. Dans le climat actuel de crise économique, sociale et morale, l’impression d’un avenir collectif qui nous échappe, inéluctablement réglé par des mécanismes économiques d’ordre supérieur peut engendrer un sentiment d’impuissance  décourageant l’utopie.

D’autre part, dans un monde dominé par l’immédiateté, l’utopie exige un changement de rapport au temps. Certaines utopies ne deviennent réalités qu’après plusieurs générations. Il faut travailler sur le long terme… Ceux qui travaillent aujourd’hui ne profiteront peut-être pas des changements.

Enfin, bien qu’il soit indéniable que de nombreuses réalités d’aujourd’hui s’appuient sur des utopies d’hier,  les dérives totalitaires du XX° siècle, ont pu générer une confusion erronée, entre l’utopie et des mises en œuvre déshumanisantes contraires à l’idéal poursuivi. D’où  une méfiance vis-à-vis de l’utopie et une réticence à se projeter dans un avenir considéré comme incertain.

Or, la véritable Utopie s’appuie sur des valeurs humanistes dont le respect de l’homme et de sa dignité dont doivent aussi dépendre ses réalisations. Projet collectif pour une société plus juste et harmonieuse, projection dans un avenir lointain à travers les générations, l’Utopie a été et doit encore être un moteur pour les hommes qui travaillent au progrès de l’humanité.   L’utopie est un devoir. Comme le disait Goethe « Ils ont eu le courage de croire à la lumière, quand la nuit était encore épaisse ». L’utopie est universelle et éternelle.

L'arbre des possibles

Quelles utopies envisager pour demain ?

La première des utopies n’est-elle pas de replacer l’humain, la dignité humaine au centre des préoccupations du politique, de la vie sociale et quotidienne. La fraternité, doit retrouver la première place dans la hiérarchie des valeurs d’un monde  où priment les valeurs marchandes, sources d’inégalités, d’injustice sociale et de négation de l’humain. De cette utopie découlent quelques aspirations pour la société :
   
- Une véritable solidarité y compris intergénérationnelle.
- Une égalité dans la protection sociale et l’accès aux soins.
- Un revenu de base pour tous, sans conditions.
- Un toit pour tous.
- La « sobriété heureuse », telle que la définit Pierre Rabhi, afin d’éviter de basculer a terme dans une dictature environnementale.
- Le remplacement des indicateurs croissance et PIB par des indicateurs plus humains (IDH, indice de développement humain, indicateur de bonheur, etc) qui restent pour certains à créer.
- La sortie de l’énergie fossile qui se raréfie.
- La mise en place de monnaies locales pour remplacer la dictature de la finance mondiale.
- La license globale et l’accès aux œuvres numériques pour tous.

Finalement, toutes ces utopies visent à remettre l’humain au centre des préoccupations du système, en vue d’établir une fraternité humaine universelle, utopie qui reprend toutes les autres…